Itinéraire politique

06/02/2012 à 13h03

Législatives : Chaynesse Khirouni, genre de femme idéal aux yeux du PS

Mathieu Deslandes | Rédacteur en chef adjoint Rue89
Audrey Cerdan | Photographe Rue89

Femme, de la diversité, venue de l’économie sociale et solidaire, cette candidate aux législatives nous emmène sur les lieux qui ont fondé son engagement.

(De Meurthe-et-Moselle) A quoi tient un engagement politique ? Au souvenir des yeux brûlés d’un vieux soudeur. Au choc de rencontres avec des militants. Au spectacle du désarroi d’une région qui se cherche un avenir. A la conscience de soi, aussi.

A quoi tient un engagement politique ? C’est la question qui nous habitait quand on a demandé à Chaynesse Khirouni de nous montrer les lieux qui ont fait d’elle une femme politique.

A 43 ans, elle doit affronter le radical Laurent Hénart aux prochaines législatives dans la première circonscription de Meurthe-et-Moselle.

En présentant les candidats investis, en décembre, Martine Aubry s’était félicitée :

  • du nombre de femmes,
  • du nombre de représentants de la diversité,
  • de l’apport de personnalités issues de l’économie sociale et solidaire.

Avec Chaynesse Khirouni, le PS progresse sur les trois tableaux à la fois.

On a passé une demi-journée dans son Citroën Berlingo à retracer son itinéraire politique. Les lieux racontent sa vie autant que ses convictions.

Sur beaucoup de sujets, elle dit : « On est trop sur des schémas d’il y a quarante ans. » Sans vraiment proposer d’alternative. Elle ne va pas révolutionner la pensée politique mais elle s’implique avec enthousiasme et sincérité. Et s’applique à rester terre-à-terre : la vie des gens est une succession de problèmes, il faut tricoter des solutions, et « ça [lui] plaît beaucoup ».

« Mon engagement a toujours primé sur mes origines »

C’est le PS local (de Nancy) qui est venu la chercher – d’abord pour les municipales de 2008. Mais elle était mûre. Elle était passée par le militantisme antiraciste et le mouvement altermondialiste avant d’intégrer l’Adie (une association de microcrédit qui aide « des personnes exclues du marché du travail et du système bancaire » à monter de petites entreprises).

« J’ai toujours suivi ce qui se passait en politique mais sans franchir le pas de l’adhésion, j’avais peur de m’enfermer dans un parti. Depuis que j’y suis, je vois qu’on y trouve des gens divers. »

Sur l’étiquette « diversité » et les arrière-pensées qui peuvent l’accompagner, elle s’est fait une raison. Elle veut croire que « pour les autres, [son] engagement personnel a toujours primé sur [ses] origines ».

Ses parents ont élevé leurs sept enfants « dans l’idée du retour » en Algérie.

« Mon père voulait que je reste algérienne, comme lui. L’année de mes 18 ans, mon père a voulu demander une carte de séjour pour moi. Et à la préfecture, on nous a expliqué que j’étais déjà française. »

Ce qui compte, pour elle, dans ce souvenir, c’est le soulagement de ne pas avoir eu à choisir.

On passe un pont, on entre dans une zone d’activité. Chaynesse Khirouni coupe le moteur de son véhicule.

Premier lieu

Un parc d’activités aux portes de Nancy


Vue de la zone d’activité proche de Nancy (Audrey Cerdan/Rue89)

Des hangars abritent des sociétés spécialisées dans les éléments de construction, le recyclage, les canettes, le transport. « Avant, ici, il y avait des aciéries. Comme partout dans la région. »

Son père, venu de la région d’Annaba, en Algérie, est arrivé en France à 20 ans. Il a rejoint un de ses oncles, ouvrier en Lorraine. Il a travaillé comme soudeur pour une filiale d’Usinor.

« Il se levait tôt, vers 4 heures. On le voyait rentrer avec sa tenue parfois brûlée. Et quand il y avait eu des “coups d’arc”, de violents rayonnements, il devait se mettre des pommes de terre sur les yeux. »

Elle dit : « La perception du milieu social, du travail ouvrier, ça imprègne. »

Aujourd’hui, « la région a du mal à s’en sortir, la reconversion n’est pas facile... » Quand les aciéries ont fermé, raconte-t-elle, « des tas de gens ont tenté de reprendre de petits commerces aux alentours avec leurs indemnités de licenciements mais ça n’a pas fonctionné ». Elle est persuadée que c’est parce qu’ils ont « manqué d’accompagnement ».

« Dans les quartiers, un jeune sur deux est prêt à créer sa propre petite entreprise parce qu’il sait qu’il ne trouvera pas de contrat autrement. Je ne connais personne qui est content d’être dans ce qu’on appelle “l’assistanat”. Il y a une réflexion à mener sur les relocalisations, les circuits courts, les projets individuels. »

Deuxième lieu

L’école (publique) de ses enfants


Chaynesse Khirouni devant l’école des III Maisons, à Nancy (Audrey Cerdan/Rue89)

« Mon père était conscient de sa condition. Il nous a élevés dans l’idée qu’il ne fallait surtout pas qu’on fasse la même chose que lui. Il fallait réussir à l’école pour avoir une vie moins dure. Pour travailler dans un bureau au chaud. »

Elle est allée à la fac, a fréquenté l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Nancy « mais quand j’ai fait mes choix d’orientation, je ne savais pas que les grandes écoles existaient ».

L’hypocrisie du système scolaire la scandalise.

« L’école prétend donner les mêmes chances à tout le monde mais pour sortir de son milieu social, il faut connaître les codes. »

Même ses « copains de gauche » contournent la carte scolaire ! Elle rêve de rétablir une école égalitaire, qui assure à tous les enfants une « insertion dans la cité » ; où « les meilleurs instits ne seraient pas forcément dans les écoles de centre-ville ».

Troisième lieu

La cité du Haut-du-Lièvre


Chaynesse Khirouni devant le Tilleul-Argenté, barre de logement du quartier du Haut-du-Lièvre, à Nancy (Audrey Cerdan/Rue89)

Quand elle arrive à Nancy pour faire ses études, elle aurait pu chercher un studio dans le centre-ville. Ça ne lui est même pas venu à l’idée. « Je venais d’une cité, alors je suis passée par un organisme HLM et je me suis retrouvée dans une tour où on mettait les étudiants » : le Tilleul argenté, dans la cité du Haut-du-Lièvre.

Elle a choisi de nous y conduire car c’est ici que s’est construite sa « réflexion politique ». Elle s’est engagée au sein d’une association, le Forum, animée par un militant de la LCR, Paul Lévy, « connu via le Cafar (Collectif antifasciste et antiraciste) ». Elle admire ce type qui organise des conférences « avec des grands noms » et parvient à « faire vivre un lieu ». Elle s’implique dans la relance du cinéma.

« En projetant des films sur l’immigration, les pays du Sud ou d’autres questions sociales, j’avais l’impression de faire de la politique. »

C’est sa période « politique autrement ». Quand elle revient dans ce quartier, elle se rend bien compte que les formes traditionnelles d’engagement politique restent très éloignées de la population.

« Quand je tiens les bureaux de vote au Hautdul, je vois bien que les gens ne votent pas car ils ne s’y retrouvent pas, il y a un manque de confiance. Il faudrait plus partir de leurs préoccupations. »

En croisant les réparateurs de voitures qui exercent au pied des immeubles, elle raconte des histoires d’habitants qui « ont des idées, des projets, mais ne trouvent pas le cadre pour les réaliser et tombent dans le black et le système D ». Elle dit :

« La rénovation urbaine sans volet éducatif et économique, ça ne marche pas. »

Quatrième lieu

Sa voiture


Chaynesse Khirouni au volant de sa voiture (Audrey Cerdan/Rue89)

Sous l’autoradio, on repère des CD de Camille, Abd-al-Malik, La Canaille mais on n’est pas là pour parler musique.

« Je suis une femme, j’ai trois enfants de 4, 8 et 11 ans, je fais le taxi pour aller au ping-pong, au foot, à la batterie, au foot... Et il y a mes activités politiques. Moi je m’en sors uniquement parce que je ne travaille pas le mercredi. »

Avant d’être mère, elle était intraitable. « Quand on fait des gosses, on se débrouille », répétait-elle. Aujourd’hui, elle trouve que c’est « une vision dépassée » : « Ça doit être une question de société. L’organisation de la société devrait nous permettre de concilier ces différents temps de vie. »

Et les partis sont loin du compte : « Le nombre et l’horaire des réunions sont contradictoires avec les ambitions de renouvellement du personnel politique. » C’est une question d’agenda, mais pas seulement :

« Nos réunions prennent tellement de temps qu’on peut facilement se couper du réel. »

Cinquième lieu

La communauté urbaine


Chaynesse Khirouni devant le bâtiment de la communauté urbaine du Grand Nancy (à droite) (Audrey Cerdan/Rue89)

Le pouvoir, pour l’instant, c’est ici qu’elle l’exerce : à la communauté urbaine du « Grand Nancy ».

« J’en ai rien à faire qu’on m’appelle “madame la conseillère”, de serrer des paluches et de manger des cacahuètes. Mais j’ai une petite fierté quand je parviens à faire avancer des choses. »

Celle qui voulait « faire de la politique autrement » a fini par adhérer au PS parce que « si on n’est pas dans un parti, on peut difficilement faire changer les choses ».

Si elle est élue députée en juin, elle compte « bosser sur l’égalité à l’école, la citoyenneté, la parité, les nouveaux modèles économiques ». Faire redescendre sur terre ceux de ses futurs collègues qui se laisseront aller à « des discours trop construits, formatés, ou pas en lien avec la réalité ». Et tenter d’aider son parti à renouer « avec la classe ouvrière et les immigrés ».

« Soit on n’est pas représentés, soit les grilles de lecture sont figées. Je veux qu’on sorte du schéma : “salut mon pote immigré, on va t’aider”. Les gens en ont marre que d’autres parlent à leur place de ce qu’ils vivent. »

  • 24926 visites
  • 145 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • Tropicaleyes
    Tropicaleyes
    Jean-Christophe, En Slim, (...)
    • Posté à 13h23 le 06/02/2012
    • Internaute 95001
      Jean-Christophe, En Slim, (...)

    Bref , je suis une femme de gauche.

  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur
    Working class bléro
    • Posté à 13h24 le 06/02/2012
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    Elle est cohérente la fille, un bel emblême de plus pour le PS. Faudrait la revoir dans 15 ans...

    « si on n’est pas dans un parti, on peut difficilement faire changer les choses ».

    La vie des partis politiques en interne et en particulier au PS,( et semble t il à l’UMP mais je connais moins) est aussi figée et dure que la vie politique française, des petits barons s’installent, réseautent, alliènent, soumettent ou humilient, pour conserver leur place chèrement acquise et viser la place du dessus, jusqu’au saint graal, monter à Paris faire le ministre ou sièger aux assemblées.
    Passé le premier mandat, les stratégies de conquêtes et de pouvoir leur mangent tout leur temps de cerveau disponible et surtout leurs utopies ou leurs valeureux engagements de départ, souvent semblables à ceux de Chaynesse.

    Le pouvoir corrompt . la déprofessionalisation par le Mandat unique ou impératif est la seule solution.

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 13h30 le 06/02/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    sympa Chaynesse Khirouni, au moins une future (peut être) députée PS qui connait le terrain. Elle change de tous ces beaux parleurs théoriciens, elle c’est du concret et elle sait de quoi elle parle quand elle aborde les sujets sur l’école, les relocalisations ou les circuits courts.
    J’espère juste qu’elle ne se fera pas broyer par le système des partis, qu’elle reste telle qu’elle est, vraie et sincère

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 14h07 le 06/02/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Pourquoi demander à des personnalités de représenter à la fois, la femme, la diversité et les personnalités issues de l’économie sociale et solidaire ? Elle ne représente qu’elle même et c’est très bien ainsi. Les partis politiques ont pris l’habitude de prendre en otage toutes les diversités d’origines sociales, culturelles, sexuelles,....sans prendre en compte les messages que celles ci véhiculent, en les laissant devant leurs électorats sans réponses aux espoirs qu’ils avaient mis en elles. Que le PS investisse Chaynesse Khirouni pour ses compétences sur le terrain c’est largement suffisant, personne ne demande à J.C. Cambadélis d’être le porte parole des français d’origine grecque.

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 14h59 le 06/02/2012
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    Ha ben si que j’aurais habité Nancy ( Dieu m’en préserve que ce soit dans des barres alentours ou au centre ville ) , j’aurais votationné pour elle..

  • anini
    anini répond à padiran
    terrienne de souche !
    • Posté à 15h00 le 06/02/2012
    • Internaute 51759
      terrienne de souche !

    Genre de femme idéal est correct , genre étant le mot important du groupe sujet !
    Réflexion de prof ! ; -)))

  • EdithAuSud
    EdithAuSud
    assise
    • Posté à 15h42 le 06/02/2012
    • Internaute 125470
      assise

    Quand j’ai aperçu le fond de la photo, petit coup au coeur... Existerait-il ailleurs, ce patron de fenêtres ? ... L’enfance... Après l’article sur qui on sait qui se targue d’avoir grandi « dans une cité »... J’étais soulagée de lire quelqu’un qui connaît le sujet. Bravo, madame, tous mes voeux vous accompagnent. Je vous souhaite de savoir vous protéger du milieu de la vilaine politique, de celle qu’on sert à la louche... Et de savoir rester cette personne solide et honnête que vous semblez être.

  • EdithAuSud
    EdithAuSud répond à richy
    assise
    • Posté à 16h49 le 06/02/2012
    • Internaute 125470
      assise

    Mme Khirouni précise qu’elle s’est installée au HDL quand elle est venue faire ses études à Nancy, Mme Morano y a grandi à une époque où la Lorraine était encore relativement prospère. A l’époque de Mme Khirouni, le quartier accueillait de plus en plus de populations dites « défavorisées ». Dans l’enfance de Mme Morano et jusqu’à la deuxième moitié des années ’70, le HDL représentait un certain confort. Ensuite, le manque de qualité des constructions ( certaines conduites d’eau gelaient en hiver), le bruit... Et donc, ceux qui ont pu, ont quitté le quartier. Deux périodes totalement différentes, Mme Morano ne sait pas vraiment ce qu’est être une fille d’ouvrier, elle l’a peut-être ressenti en fréquentant le secondaire privé mais jamais avant... A l’époque de la jeunesse de Mme Khirouni... la différence était déjà notable, d’ailleurs, elle dit bien qu’elle n’avait pas entendu parler des grandes écoles...

Verbes thématiques