Tribune 01/02/2012 à 18h35

Plaidoyer pour « Le Petit Journal » qui moque la com, non les politiques

Thomas Poirier | Consultant


Capture d’écran de Yann Barthès dans « Le Petit Journal » de Canal +, le 31 janvier 2012 (CanalPlus.fr)

Dans une tribune publiée la semaine dernière sur Rue89, Luc Chatel (le journaliste, pas le ministre !) se livre à une lourde charge contre « Le Petit Journal » de Yann Barthès sur Canal +. Il lui reproche de n’être qu’une émission satirique sans contenu journalistique, maniant l’inquisition et l’amalgame, et désespérant son public en lui suggérant que tout se vaut.

Le problème, c’est que « Le Petit Journal », au même titre que la presse satirique en général, en est venu à remplir une fonction très importante dans notre société dominée par l’image.

Le bouffon du roi et son accès privilégié

La presse satirique fait partie de la presse. Pourquoi ? Tout simplement parce que les histoires qu’elle nous raconte ne fonctionnent que dans la mesure où nous pensons qu’elles sont vraies.

La recette du « Petit Journal » consiste à faire se télescoper d’un côté la belle mécanique de la « com » et de l’autre la vie telle qu’elle est. C’est ce décalage entre la com et le réel qui nous fait rire.

Ce qui nous intéresse dans « Le Petit Journal », ce ne sont pas les pirouettes réussies de l’ami Yann, ce sont les pirouettes ratées de ceux que son équipe filme. Si on cessait d’y croire, on ne le regarderait plus. Cela lui garantit le même succès – et les mêmes foudres – que les antiques bouffons du roi qui excellaient dans l’art d’exhiber l’intimité du pouvoir derrière la comédie des apparences.

On pourrait objecter que le bouffon du roi n’avait pas de carte de presse, mais on ne pourrait se tromper plus lourdement : un tel rôle nécessitait un accès privilégié. Du plus officiel au plus intime, rien ne devait échapper à sa sagacité.

Contre la com dans ce qu’elle a de plus risible

La question que pose la tribune de Luc Chatel est alors plus large : nous apprécions de rire des tyrans mais le pouvoir démocratique, lui, a-t-il encore besoin de bouffons ?

Pour moi, la réponse ne fait aucun doute. Comment ne pas voir ici que la vraie cible des plaisanteries de Yann Barthès et de ses acolytes, ce ne sont pas les responsables politiques mais bien la communication politique ? Et même au-delà : c’est la communication politique dans ce qu’elle a de plus surfait, d’outrageusement construit, de risible.

Comment ne pas voir que si la com ne se rendait pas d’elle-même si ridicule – et parfois si absurde – nous ne ririons pas ? Doit-on prendre le risque, en ridiculisant la communication, de faire désespérer de la politique ? Je pense qu’on ne peut pas être un authentique démocrate et avoir la nostalgie des ferveurs militantes.

« Regardez l’homme qui parle... »

La démocratie, c’est le doute corrosif, illimité, permanent. La communication, à l’inverse, se construit contre le doute, par la ferveur, l’autorité, la passion prosélyte. Elle prétend raccourcir le temps et annuler l’effort. Son idéal – et son moteur –, c’est la force de l’évidence.

Son seul slogan, au fond, c’est « ici et maintenant ». Son Saint-Graal c’est l’achat d’impulsion (« le changement, c’est maintenant ! »). Elle s’appuie d’ailleurs moins sur nos émotions que sur notre désir d’émotions, notre désir d’y croire, notre rêve d’aimer à nouveau passionnément, de pouvoir à nouveau faire confiance, aveuglément... Mais c’est impossible (du moins en politique) et la démocratie renaît avec la découverte de cette impossibilité.

Par ses talents de mise en scène, la communication présente l’autorité du politique comme une seconde nature. Tout son message est là : « Regardez l’homme qui parle, il est naturellement Président, tout son être le porte à cette fonction. »

Que le public sache comment ça marche

Il n’y a plus qu’à entériner l’évidence par une simple formalité électorale. Etre un démocrate, à l’inverse, c’est se rappeler Montaigne :

« Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul. »

Année après année, j’enseigne à des étudiants sur quels ressorts formels un dirigeant peut jouer pour convaincre et séduire. Je pense que mon métier est très utile. C’est, comme l’art, une tentative pour restaurer un peu de ce que nous avons perdu en devenant plus rationnels.

Ce n’est pourtant pas une technique de manipulation. Je veux bien apprendre aux dirigeants à mieux communiquer mais je veux aussi que le public sache toujours comment ça marche.

« Le Petit Journal » est la chronique tonitruante et drôle du désenchantement du monde politique. Nous avons du mal à nous y faire, mais c’est ainsi et on ne peut pas remonter le temps – d’ailleurs, soit dit en passant, on voit mal à quel pseudo âge d’or démocratique cela nous renverrait.

Aucune société n’a jamais été menacée par l’esprit de dérision alors qu’on ne compte plus les victimes de l’esprit de sérieux. Suggérons alors d’autres cibles à notre esprit critique, elles ne manquent pas.

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  • Fifidou
    Fifidou
    Post Doc
    • Posté à 18h58 le 01/02/2012
    • Internaute 48893
      Post Doc

    Il y a à boire et à manger dans cette émission...
    On n’est jamais sûr de savoir à quel point ils tordent la réalité pour avoir le plaisir de faire un bon mot. Et c’est un peu leur péché...
    En lisant le canard enchainé, la hiérarchisation entre traits d’esprits et info dure est plus nette. Mais là, le format télé autorise le montage, et donc de trahir l’image originale dans sa continuité.
    Mais néanmoins, certaines analyse de la com tout puissante sont pertinentes... Ce qui dérange plus, c’est qu’il la traitent exactement de la même façon qu’une vanne. C’est difficile de savoir en s’informant que par le petit journal si c’est info ou intox. Cela suppose donc d’être informé par ailleurs, ce en quoi la carte de presse est limite sur le principe. Mais sachant que pernaud en a une, moi je n’ai rien à redire, tout compte fait ...

  • Samuel_A
    Samuel_A
    Expat'
    • Posté à 18h58 le 01/02/2012
    • Internaute 112135
      Expat'

    Pas convaincu par le plaidoyer, parce que ce qui gène dans Le Petit Journal ce n’est pas les intentions affichées, mais les actes concrets.

    Basiquement, quand on dit « on a interrogé des militants à la sortie d’un meeting » pour laisser croire qu’ils n’ont rien compris à ce qui s’était dit dans le meeting, alors que l’interview de ces militants a eu lieu AVANT le meeting, ce n’est pas du journalisme, et c’est indigne de celui qui porte une carte de presse.

    Quand on dit « regardez ils ont refusé de se saluer » alors qu’ils se sont déjà salués avant que les caméras ne tournent et que l’équipe du petit journal le sait, mais ne le dit pas, ce n’est pas du journalisme, et c’est indigne de celui qui porte une carte de presse.

    Charte du journaliste :
    Un journaliste digne de ce nom :
    (...)
    - tient la calomnie, les accusations sans preuves, l’altération des documents, la déformation des faits, le mensonge pour les plus graves fautes professionnelles ;

    Quand, pour faire le show, le mensonge et la mauvaise foi tiennent lieu d’arguments et d’information, on ne fait donc plus du journalisme. Ni du décryptage, ni même de la satire : on fait du mauvais business en entourloupant les crédules, et ça, ça ne mérite pas une carte de presse, non.

  • J-Philippe
    J-Philippe
    Ingénieur & MBA
    • Posté à 19h27 le 01/02/2012
    • Internaute 139172
      Ingénieur & MBA

    Je pense que l’argumentaire est fallacieux.
    En effet, cela ne peut qu’amener les politiques à être parfaits communicants au détriment du fond.

    Si l’on veut que les politiques soient « le plus sincère possible », il faut aussi arrêter de se moquer d’eux dès qu’il y a une approximation sur la forme, dès qu’ils en sont pas médiatiquement parfait.

    Pour soit disant « démonter la com », on interdit donc à des personnes qui ne sont pas des bêtes de scènes de venir présenter leurs idées avec quelques chances d’être écoutés sur le fond.
    En fait c’est une émission totalement anti-démocratique, puisqu’elle formate les hommes politiques

  • sucette
    sucette
    expatrié et pas mécontent
    • Posté à 19h47 le 01/02/2012
    • Internaute 32754
      expatrié et pas mécontent

    Très bel exemple de raisonnement inversé.
    Puisque les journalistes ne font pas leur boulot d’information en décortiquant la com’ des politiques (bande de traîtres), il faut confier cette mission (impérative en démocratie) à une bande de guignols en leur filant des cartes de presse.
    Quelle logique fabuleuse.
    Ci-joint le raisonnement que chaque démocrate devrait avoir :
    si on en vient à devoir filer des cartes de presse à des guignols travaillant pour l’argent (et prêts à n’importe quel montage pour en faire) afin d’ assurer la mission fondamentale d’information c’est que quelque chose est pourri et il faut vite trouver quoi.
    Voir le petit journal en chevalier blanc de la liberté d’informer c’est vraiment se foutre de la gueule du monde. Se rendre compte qu’il leur arrive de faire un boulot que les journalistes devraient tous faire et ne font pas, voilà le vrai scandale.

  • lesanglier
    lesanglier
    geek sportif
    • Posté à 22h57 le 01/02/2012
    • Internaute 153777
      geek sportif

    une émission qui mélange divertissement et politique, en racontant des trucs faux mais en faisant comme que si c’était vrai ! ! ! ! On aurait jamais vu ça autrefois .... (un des plus grands moments de france-inter vers 6 : 00 sur cette vidéo Lien )

  • Léo L.
    Léo L.
    Dealer d'opinions
    • Posté à 23h23 le 01/02/2012
    • Internaute 96381
      Dealer d'opinions

    Au-delà du Petit, le Grand Journal a une responsabilité non négligeable dans la pipolisation de la vie politique, notamment depuis l’intervention de Ségolène Royal dansant le rap avec Jamel Debbouze.

  • Rozi
    Rozi répond à sanstefanobelbo
    Master of Rire
    • Posté à 11h00 le 02/02/2012
    • 180612
      Master of Rire

    Pour avoir déjà participé à l’enregistrement de l’émission, je pense que quelques précisions méritent d’être données. Tout d’abord, l’enregistrement a lieu entre 17h et 19h, la plupart des gens étant encore au travail à ces horaires, cela explique pourquoi il y a souvent des « jeunes » lycéens et surtout des étudiants, qui eux, ont des horaires moins stricts.
    Ensuite, le public n’est aucunement forcé de rire ou d’applaudir, simplement les personnes assistant à l’émission, apprécient l’humour du Petit Journal et rigolent donc de bon coeur.

    Enfin et surtout, je vous l’accorde le Petit Journal n’est pas du grand journalisme mais il ne se revendique pas comme tel et de toutes les façons, ce n’est pas ce que l’on attend d’eux. Si les gens, tout âge et toute profession confondus, aiment le Petit journal c’est parce qu’il nous fait rire, tout simplement. Il désacralise les politiciens et autres célébrités en tout genre et s’en moque comme on se moquerait d’un ami qui a fait une gaffe. Et ça fait du bien.
    A choisir entre le Petit Journal, Plus belle la vie ou Scènes de ménage (qui sont aux mêmes heures d’antenne), personnellement, le choix est vite fait.