Sur le terrain 08/01/2012 à 17h36

Mar Moussa, un monastère syrien pris dans la révolution

Nadia Braendle | Journaliste à la retraite


Monastère de Mar Moussa (Nadia Braendle)

(De Syrie) L’avion pour Damas est plein. Etonamment. Des familles, des travailleurs qui rentrent pour les fêtes, des soldats de l’ONU, du personnel d’ambassades, et une poignée de visiteurs – dont je suis – partis soutenir un monastère syrien pris dans le tourbillon des événements qui ébranlent la Syrie depuis mars 2011.

Un passage de douane sans encombre. Un peu sur nos gardes, nous nous attendons à être contrôlés sur la route stratégique qui mène de l’aéroport à Damas, mais nous ne rencontrerons aucun check point, ni de présence militaire visible.

Dans le quartier populaire de Damas où nous dormons, pas d’autres sons que les klaxons, les appels à la prière et les cloches de l’église voisine.

Dans le grand Damas, la vie se déroule, un peu ralentie, les yeux sont fatigués et les visages graves. Un marchand :

« L’an dernier, les rues étaient noires de touristes occidentaux, asiatiques, arabes. Depuis avril, il n’y a plus personne. Les hôtels restent vides. J’espère que tout va reprendre dans deux-trois mois. La plupart des commerçants arrivent au bout de leurs économies. »

Le mazout en bouteilles d’un litre

Dans les rues, des clochettes annoncent la livraison habituelle du mazout : deux chevaux tirent une citerne. Ce qui est nouveau, c’est qu’à l’arrière sont rangées des bouteilles remplies du précieux liquide. Le gouvernement n’a pas prévu de faire des réserves, et le mazout encore plus rare que les hivers précédents a vu son prix augmenter de 30%.

Les habitants les moins fortunés achètent donc leur mazout… au litre. Et ne chauffent que deux heures par jour, de 19 à 21h. De quoi manger au chaud, et faire prendre leur bain aux enfants.


Livraison de mazout à Damas, janvier 2012 (Nadia Braendle)

Une famille, de la petite bourgeoisie sunnite – le mari est vendeur de voitures occidentales, donc actuellement au chômage technique –, nous dit sa lassitude :

« Ce que nous voulons c’est la paix, avec ou sans Bachar el-Assad . Il faut que “ ça ” s’arrête. »

Que veulent-ils dire par « ça » ? :

« L’incertitude, la chaîne Al Jazeera ment, et la télévision syrienne ment. On ne sait pas ce qui se passe dans le pays. »

Au monastère de Mar Moussa, la vie au ralenti

Au monastère de Mar Moussa, monastère du désert syrien dédié depuis 1984 à la méditation, à l’accueil, à l’image d’Abraham, et au dialogue avec l’islam, c’est la vie au ralenti.

Nous y sommes accueillis avec impatience, car nous apportons des instruments d’analyse du lait qu’il est impossible actuellement de commander à l’étranger, vu les sanctions économiques qui interdisent toute relation économique avec la Syrie.

C’est un monastère que nous suivons de près et que nous visitons chaque année depuis huit ans. Dans ce lieu célèbre en Syrie et dans le monde, situé dans les montagnes entre Damas et Homs, d’habitude, chaque jour 150 personnes montent à cet ancien ermitage ; ce vendredi, seules deux familles musulmanes de la région de Homs sont venues pour la journée et des étudiants de l’université voisine.

Une poignée d’étrangers resteront quelques nuits : une touriste chinoise de 22 ans qui fait le tour de l’Asie et du Moyen-Orient, des Hollandais, deux Allemands, un Français et cinq Suisses.

Le père jésuite, une icône de la contestation

Le responsable de Mar Moussa, le père Paolo, un jésuite italien parfaitement arabophone, a condamné fermement la violence de certains opposants et celle du régime el-Assad. Il a aussi déploré l’aveuglement du gouvernement qui n’a pas pris la mesure de la contestation et n’a pas mis en œuvre des réformes crédibles.

Le résultat ne s’est pas fait attendre. Une mesure d’expulsion a été décrétée contre le père Paolo, envoyée à l’évêque de Homs, dont dépend Mar Moussa. Heureusement l’évêque était en visite au Brésil, ce qui a donné au père Paolo le temps de tirer toutes les sonnettes, de remuer ciel, terre, et membres du gouvernement, pour obtenir une suspension de la décision.

Il s’est engagé à ne plus tenir de discours politique.

Il est actuellement au monastère, libre de ses mouvements, bien que le bruit court en Syrie (une rumeur de plus) qu’il se cache ailleurs. Cette mesure a eu un effet inattendu : le père jésuite est devenu une icône de la contestation. A Hama, des femmes voilées tenaient le portrait du religieux en scandant « Non à l’expulsion de Abouna (de notre père) ».

6000 jeunes Syriens ont signé une lettre de soutien.

« 100 000 Syriens prêts à tuer, 100 000 qui se vengeront »

Les tensions et les difficultés influencent la vie de la communauté monastique :

« Nous sommes un monastère malade dans un pays malade. Les tensions du quotidien et de l’incertitude face à l’avenir rejaillissent sur les relations dans les familles, entre voisins, et entre nous aussi. »

Les dix moniales, moines et novices du monastère, connaissent les mêmes divergences que les habitants du pays. Mais ils sont unis sur trois points : pas d’ingérence étrangère, autodétermination du peuple syrien, préservation de l’unité du pays.

Ceci dit, le père Paolo explique :

« Il faudra peut-être une force d’interposition pacifique arabe et occidentale, car aujourd’hui il y a 100 000 Syriens prêts à tuer, et 100 000 qui se vengeront. Les deux camps sont bloqués. »

Le monastère Mar Moussa se refuse à prendre à prendre position pour les uns contre les autres. Il veut jouer un rôle de médiateur. Voit-il venir l’ère d’une démocratie islamique ?

« L’islam n’est pas un, mais contradictoire, il faut une démocratie, oui, mais pas une démocratie d’une majorité qui écrasera les minorités. »

« Bachar c’est fini, le temps joue pour nous »

Un jeune militant rencontré chez des connaissances participe chaque jour à l’organisation de « manifestation volante ».

« Nous la convoquons par Internet, nous nous rassemblons, sortons les pancartes, crions nos slogans. On nous filme et photographie, et on se disperse. »

Pourquoi milite-t-il ?

« Nous ne voulons plus de pauvreté, nous voulons des emplois pour les jeunes, nous n’avons plus confiance dans le président. Bachar c’est fini. Le temps joue pour nous. Nous voulons un changement. »

Et après ? Il hausse les épaules :

« Après on verra. »

Il a été blessé et n’a plus peur, mais refuse d’être photographié.

Avant de partir avec sa compagne, il me lance encore :

« Nous ne voulons pas remplacer un dictateur par un autre, ni par ce Conseil national syrien qui ne nous représente pas, qui n’a jamais pris contact avec nous, bien au chaud qu’ils sont à Paris, Istanbul ou Munich. »

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  • Bigornot
    Bigornot
    Honni soit qui manigance...
    • Posté à 17h58 le 08/01/2012
    • Internaute 137493
      Honni soit qui manigance...

    Je suis allé en Syrie il y a une petite dizaine d’années.
    Ce pays est (était ? je ne veux pas le croire) superbe, riche de cultures, de paysages, d’histoire. Le régime de Bachar semblait jouer l’ouverture, les gens étaient apparemment contents de leur sort, la vie semblait simple... et le monastère de Marmoussa avait tout d’un havre de paix et de sérénité au milieu d’un quasi désert de pierraille !
    On y montait (une bonne grimpette) avec un cadeau, de l’huile, du riz, des fruits... c’était notre manière de contribuer à la vie de ce petit monde en dehors du temps...
    Le père Paolo nous accueillait avec un petit mot gentil, un grand sourire et, visiblement, les gens qui étaient là étaient heureux.
    Quel gachis, quelles horreurs ! ..
    Comment peut-on être assez taré pour en arriver là ?
    Je n’aime pas dire cela mais je souhaite à ces allumés de la répression le même sort que Kadhafi !

    • désinscrit-
      désinscrit- répond à Bigornot
      • Posté à 20h32 le 08/01/2012
      • Internaute 736

      Malgré plusieurs tentatives de contact via le formulaire adéquat, pas de réponses alors je vais spammer désolé.

      Donc je souhaite connaître la procédure de désinscription, SVP, je ne souhaite pas être associé aux nouvels obs à l’insu de votre plein gré.

      Merci d’avance (j’intensifierai le spam au besoin, c’est regrettable).

  • FericJaggar
    FericJaggar
    La réalité, c'est ce qui (...)
    • Posté à 18h09 le 08/01/2012
    • Internaute 67506
      La réalité, c'est ce qui (...)

    En tout cas le site est magnifique, merci pour cette découverte, tout en espérant que les Syriens puissent se sortir sans trop de dommage de cette période de conflit

  • Fantomax
    Fantomax
    escroc
    • Posté à 18h36 le 08/01/2012
    • Internaute 157606
      escroc

    « L’avion pour Damas est plein ».
    Et en plus, le film projeté est chiant.

  • leeway
    leeway
    encombreur de routes
    • Posté à 18h44 le 08/01/2012
    • Internaute 156133
      encombreur de routes

    Mon espérance ressemble beaucoup à ce que vous dites !

  • wanderer
    wanderer
    fluctuante
    • Posté à 18h47 le 08/01/2012
    • 175704
      fluctuante

    Bonsoir

    Merci pour votre témoignage/article.
    Ca fait du bien de lire un article mesuré, sans parti-pris, qui laisse transparaitre l’évidence que les médias, dans leur grande majorité, étouffe : il y a en Syrie les ultra-pro, les pro-, les ultra-anti, les anti mais aussi tous les autres.
    Seuls les ultra-pro et les ultra-anti se définissent par rapport à leur soutien ou leur haine de Assad. Tous les autres se définissent par rapport à la Syrie elle-même. Assad, comme tout dirigeant, est amené à partir ; seule la Syrie restera. Veillons à l’épargner.

    • LaoJinHu
      LaoJinHu répond à wanderer
      ουκ ελαβον πολιν, αλλα γαρ (...)
      • Posté à 19h42 le 08/01/2012
      • Internaute 161554
        ουκ ελαβον πολιν, αλλα γαρ (...)

      Tout à fait d’accord avec votre position. Avec un tout petit bémol : de ce que je sais de la Syrie et par analogie avec ce qui s’est passé en Irak et ce qui se passe en Libye, j’ai bien l’impression que si le parti Baas est finalement renversé, il n’y a rien qui soit apte à le remplacer : on passera malheureusement de l’équilibre entre les communautés à la domination d’une communauté sur les autres.
      Le résultat est catastrophique en Irak et il le devient en Libye. La différence avec la Syrie c’est qu’il s’agit aujourd’hui d’une des trois grandes puissances du Moyen Orient et que cette puissance héberge une base navale russe à Tartous ...

      • rafioso
        rafioso répond à LaoJinHu
        paysan
        • Posté à 21h05 le 08/01/2012
        • Internaute 145922
          paysan

        Ca me paraît plutôt être l’inverse : Actuellement ce sont les alaouites (autour du clan d’Assad), qui tiennent tout ce qui existe comme pouvoir, politique, économique et militaire, et cherchent à monter les communautés les unes contre les autres. L’opposition tente de reste a-confessionnelle, même si elle n’y arrive pas toujours.
        Enfin souhaitons que ça s’arrange au mieux et au plus vite pour les Syriens, les guerres civiles sont ce qu’il y a de pire comme blessure pour un pays.

         
        • LaoJinHu
          LaoJinHu répond à rafioso
          ουκ ελαβον πολιν, αλλα γαρ (...)
          • Posté à 12h43 le 09/01/2012
          • Internaute 161554
            ουκ ελαβον πολιν, αλλα γαρ (...)

          Mais ce qui vous parait est malheureusement faux, parce que le régime syrien est laïc ... Ce n’est pas parce qu’Assad est alaouite qu’il est au pouvoir mais parce qu’il est sheik (dignitaire héréditaire) d’une communauté alaouite (groupe ethnique qui se trouve être ismaélique).
          Comme dans les autres pays laïcs qui ont été touchés par le printemps arabe - mais comme c’était déjà le cas en Irak - ce que vous appelez l’opposition n’est en fait qu’un agglomérat de rancoeurs, principalement fondées sur la pratique de l’Islam ...

          • Lionel06
            Lionel06 répond à LaoJinHu
            Minoritophile et alter-natif
            • Posté à 16h48 le 09/01/2012
            • Internaute 30683
              Minoritophile et alter-natif

            « l’opposition n’est en fait qu’un agglomérat de rancoeurs, principalement fondées sur la pratique de l’Islam »

            Allez dire ça à Homs, à Hama, à Idlib, à Deraa, à Lattakié, à Hassaké, à l’Université d’Alep, à Midan à Douma...

            Allez dire ça à mes amis athées qui ont passé plusieurs jours en prison pour avoir manifesté et qui ont été tabassés.

            Allez dire ça à mes amis athées qui ont perdu qui un frère, qui un oncle, assassinés par les miliciens du régime.

            Allez dire ça à l’actrice Fadwa Soleiman, de confession alaouite, dont le quartier de sa famille à Homs a été détruit par l’armée syrienne en représailles du soutien qu’elle a apporté aux opposants.

            Pour vous, peu importe que les gens soient affamés, torturés ou assassinés, privés de la liberté d’expression ou de circuler, tant que le régime reste laïc c’est une bonne chose.
            Mais bien sûr qu’il est laïc. Rappelons si besoin est que le régime autocratique qui au pouvoir aujourd’hui en Syrie n’a rien de confessionnel et est détenu par quelques grandes familles alaouites et par les grandes bourgeoisies sunnite et chrétienne qui s’en sont mis plein les fouilles depuis que Bachar Al-Assad a ouvert l’économie du pays aux capitalistes.
            Et après ?

            La propagande consistant à dire : « nous, sinon le chaos et la guerre des religions », vous nous la resservez sans connaissance réelle du terrain. C’est cette même propagande, ce même chantage qu’on entend en Syrie depuis plus de 20 ans. Les gens veulent du changement, c’est aussi simple que ça. Ils se sont dits : « d’abord la Tunisie, ensuite l’Egypte, pourquoi pas nous ? »

            Encore une fois, renseignez-vous et réactualisez votre grille de lecture.

            PS : votre analyse est purement théorique. Quand vous écrivez « communauté alaouite (groupe ethnique qui se trouve être ismaélique) », vous oubliez que dans la réalité la communauté alaouite et la communauté ne se confondent pas en Syrie. Les Ismaéliens ont d’ailleurs été longtemps discriminés sous le régime du père Assad.

            • LaoJinHu
              LaoJinHu répond à Lionel06
              ουκ ελαβον πολιν, αλλα γαρ (...)
              • Posté à 20h08 le 12/01/2012
              • Internaute 161554
                ουκ ελαβον πολιν, αλλα γαρ (...)

              Merci de confirmer mon propos dans votre post-scriptum, tout en annulant le long développé de votre commentaire ...
              < ; O )))))))))))))

        3 autres commentaires
  • AnarchoStalinien
    AnarchoStalinien
    Messie C'est Possib !
    • Posté à 19h49 le 08/01/2012
    • Internaute 171029
      Messie C'est Possib !

    Soutenir un monastère ! Vous n’avez rien de mieux à foutre ?

  • Salmoon
    Salmoon
    à la recherche du meilleur des (...)
    • Posté à 23h13 le 08/01/2012
    • Internaute 166568
      à la recherche du meilleur des (...)

    « L’incertitude, la chaîne Al Jazeera ment, et la télévision syrienne ment. On ne sait pas ce qui se passe dans le pays. »

    C’est exactement ça ! personne comprend ce qui se passe !
    Lien

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 08h36 le 09/01/2012
    • 49273
      Petit agité

    « Après on verra. »

    Ces 3 mots résument étonnement bien les printemps arabes.

    S’il a le moindre doute sur ce qui se passera après, il n’a qu’à se renseigner sur ce qui est arrivé à la Libye, islamisme et chaos ethnico-religieux.

  • Lionel06
    Lionel06
    Minoritophile et alter-natif
    • Posté à 10h23 le 09/01/2012
    • Internaute 30683
      Minoritophile et alter-natif

    Pour ceux qui ne parlent pas arabe et ne se contentent pas des infos TF1, F2 ou BFM, voici le message du Père Paolo concernant les révoltes en Syrie.

    La vidéo est de mauvaise qualité, la traduction française n’est pas terrible non plus, mais les Syriens font avec les moyens du bord.
    Sinon la version originale (non sous-titrée) est de bien meilleure qualité.

  • l'oeil Brouillé
    l'oeil Brouillé
    salade tomates oignons...voire (...)
    • Posté à 16h22 le 12/01/2012
    • 179156
      salade tomates oignons...voire (...)

    J’ai visité à Der Marmoussa en 1992 et me me rapelle bien de Paolo ; nous avions tenté de soigner un aigle blessé récupéré non loin du monastère...

    Ma galerie photo n&b : Syrie, Chypre...