Dans le rap français, on n'a pas d'argent mais on a des idées (2/2)
Généralisation du haut débit, outils de productions abordables, multiplication des canaux de diffusion... Désormais, ce ne sont plus les majors qui dictent la tendance musicale. Une aubaine pour le rap français qui s’exp(l)ose librement sur les réseaux et réinvente la compétition à l’écart des dogmes du passé.
L’effervescence actuelle du rap français rappelle la grande époque, lorsqu’à la fin des année 1990, les labels Time Bomb, Beat 2 Boul ou Arsenal (re)définissaient la rime hexagonale.
1995, Didaï ou Gaïden louent d’ailleurs unanimement les fondations posées par Oxmo Puccino, X-Men ou Lunatic. A bien des égards, c’est cet âge d’or, cette parenthèse créative que vivait le rap avant que le commerce n’en change les règles qui leur sert de modèle.
« On n’est pas bloqués sur le passé, mais je pense que dans les années 1990, il y avait un style de rap qui s’est perdu et une mentalité. »
Si cette génération fait constamment référence à cet âge d’or, son regard demeure nuancé. Sa relation avec les aînés est un rapport amour-haine. Ils sont les premiers à avoir cédé au conformisme pour rentrer en playlist, avant de prétendre que « Le rap c’était mieux avant », un slogan très répandu depuis quelques années. « Le rap, c’était mieux demain », répondent Nekfeu et Fonky Flav en ouverture de leur EP « La Source ».
Au cours des années 2000, le pragmatisme de MC lancés à pleine bourre dans la quête d’une signature payable en espèces a projeté le rap français dans un conformisme pénible.
A l’exception d’Alpha 5.20, Booba, LIM, Larsen, Despo Rutti, Nessbeal et plus récemment Hype & Sazamyzy, peu d’adeptes des douleurs goudronnées sont parvenus à transformer leur rue en un univers personnel, à inventer des images suffisamment saisissantes pour imprimer une singularité à leurs visions, leur préférant une surenchère de questions existentielles : qui palpe le plus ? Qui a les plus beaux tissus ? Le bijou le plus lourd ?
Un défaut que Gaiden épingle dans son « Acte de psychiatrie » :
« Avant, le rap, c’était des phases et des stickers. Aujourd’hui, c’est plus qu’un débat sur le swagg entre sneakers. »
Pour Didaï, le renouveau du rap actuel serait une conséquence directe de ce cirque qui a laissé de côté talent, originalité et technique :
« Ca s’est perdu au milieu des années 2000, lorsqu’on est arrivé à un rap très formaté par Skyrock, où tout était très personnel, où tout le monde ne parlait que d’argent, de putes, de bagnoles. Au bout d’un moment, on sait que c’est faux, on en a marre. »
L’un des symboles de ce décalage est peut-être l’absence, dans ce concert de rimes, des stars les mieux installées du « rap game », pourtant toujours promptes à revendiquer leur leadership.
Où est Booba, à part dans les clips officiels qu’il distille lorsque sortent ses albums ? Où sont Rim-K, Mokobé et AP (113) ? Pensent-ils que le rap, c’était mieux avant pour s’éloigner à ce point du centre névralgique où se nouent les punchlines les plus prometteuses du moment ?
Les anciens n’ont cependant pas tous disparu. Stimulée par ce festival de styles libres, une partie de l’ancienne génération est à nouveau motivée, à l’instar de Dabaaz et Black Boul’, du groupe Triptik, qui réapparaissent après quelques années passées dans l’ombre. Et ils ne sont pas seuls.
« Ca fait six mois qu’on entend de plus en plus de gens dire : “Ah, ça fait du bien, enfin !” Moi, j’ai été bercé au rap français, j’ai grandi avec, et c’est vrai que depuis cinq ou six ans, c’était le désert. »
Demain, c’est maintenant
Etrange synthèse de l’héritage Time Bomb, l’une des écoles phares du rap français, et des manières libres qui pointaient déjà leur nez au début des années 2000 (De Brazza Records, TTC…), ce rap français attire, au fur et à mesure qu’il s’éloigne de postures classiques, un public qui s’en était détaché, trentenaires déçus et fans désabusés.
L’évolution n’a pas échappé à Florent Muset et David Couque.
« Au début, on n’organisait que des concerts d’“anciens” rappeurs américains, des mecs qui brillaient vraiment dans les années 90.
Pendant quelques années, on avait que des mecs à casquette, en baggy, dans les salles. Petit à petit, même sur les concerts américains, ça a commencé à se mélanger, avec notamment de plus en plus de filles. »
C’est ce constat qui a guidé MPC Prod dans la création de soirées Can I Kick It, des nuits en club consacrées au rap, mélangeant des DJ set multi-styles et des sessions freestyle où se croisent 1995, Orelsan, Moudjad, Greg Frite, Nemir et un paquet de plumes aux états de service variés.
« Depuis un moment, on constatait qu’il y avait un vrai renouveau du rap français, qu’il y avait à nouveau une vraie pluralité dans le rap, au niveau des thèmes, des types de rappeurs, de leur provenance. »
Pour le kiff
Après des années à espérer les euros, les villas sur la côte et les vacances au grand air, et en dépit des fortunes amassées par une poignées de stars, la crise du disque a changé la donne parmi les artistes.
Pour la plupart de ces rappeurs, débarqués derrière le micro alors qu’il n’y avait déjà plus beaucoup d’argent à en tirer, les euros n’ont jamais été la motivation principale - même si certains reconnaissent garder un oeil sur les finances en rêvant d’un gros single.
Tombés dans le rap « pour le kiff “, ils ont même, à l’inverse, dépensé beaucoup en heures de studio, matériel et tickets de concerts. Même si 1995 récupère un peu de cash à l’occasion des concerts, le rap leur a plus coûté que rapporté !
‘Quand on a commencé, on n’espérait pas du tout faire du biff [de l’argent]. On se disait que c’était mort, que ça ne servait à rien.’
Le ralentissement des signatures en major, l’assèchement des finances et la compétition en mode 2.0 ont ainsi projeté cette scène dans un ailleurs improbable où l’argent compte moins que la réputation, le reconnectant avec ses origines.
‘C’est vraiment une espèce de retour aux sources, comme au début des années 90, où tous les mecs qui rappaient le faisaient vraiment par passion, il n’y avait pas de motivation financière.’
Débarrassé des ambitions commerciales, le rap français rentre à nouveau dans l’ère du plaisir.
Au creux de ces milliers de freestyle enregistrés à la lueur d’un réverbère, dans une voiture ou sur un canapé comme Guizmo, perce un enthousiasme communicatif, une joie de rapper qui semblait disparue.
Ce réveil créatif n’a – pour l’heure – d’autre obsession que celle de taquiner de la boucle, de plier de l’instru au kilomètre et de renvoyer dans les cordes le crew d’en face.
Retour de bâton
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. L’attrait du public pour le rap au milieu des années 90 a attiré marchands, managers et promoteurs qui l’ont fait entrer dans l’ère industrielle.
Les millions de vues que totalise le rap sur YouTube attirent les mêmes.
Mais entre temps, quelque chose a changé. Alors que les directeurs artistiques se pressent aux concerts de 1995, le groupe ne voit pas les choses ainsi.
S’ils n’ont jamais été hostiles au milieu professionnel qui les courtise depuis des mois, Nek et Fonky Flav n’en sont pas forcément demandeurs :
‘A la base, nous n’avons même pas cherché à aller en maison de skeud [disques] ou en major... On n’y a même pas pensé !
Pour David Couque, il s’agit d’une tendance lourde de cette nouvelle scène qui ne considère pas, au moins pour l’instant, l’opportunité d’une signature avec un label :
Il n’y a plus cette volonté de signer à tout prix. Il y a plein de groupes en ce moment qui sont vraiments chassés par les maisons de disques et qui refusent toutes les propositions parce qu’ils ont bien compris que ce n’est pas une signature en maison de disques qui va leur permettre d’exploser.’
Pour autant, les maisons de disques n’ont pas à s’en faire : l’excellent Guizmo, issu de la nébuleuse l’Entourage, signait il y a quelques semaines sur le label Because, tandis que 1995 vient de conclure un contrat de licence avec le label Polydor pour la sortie de son second EP, ‘La Suite’, attendu pour le printemps.
Parvenu au faîte d’un développement indépendant au terme d’une année passée à gérer éditions, productions, tournées, clips et communication, le groupe délègue une partie de ces tâches au label pour se concentrer sur sa musique, dont il demeure producteur et co-éditeur.
En dépit du renouveau, du verbe révisé et des options élargies, la boucle est sur le point d’être bouclée et le challenge est de taille : le rap français n’est-il pas en train de se retrouver à nouveau face aux mêmes problématiques qu’il y a dix ans ?
En passant doucement de l’underground aux logiques économiques des maisons de disques, gageons que ces lumières neuves conservent pour longtemps encore leur éclat brut et leur verbe haut, en évitant les pièges d’un système dont ils connaissent déjà la logique, éclairés par les errances d’une poignée de frères aînés dont ils parlent si bien...
En espérant que, dans dix ans, on ne regarde pas dans le rétroviseur en se disant que ‘Le rap, c’était mieux avant .
Bonus tracks : le coin des downloaders
Puisqu’il est désormais officiel qu’il n’y a plus un kopeck a faire dans le rap, la plupart des crews se libèrent en mode 2.0 et larguent leurs plus belles productions pour pas un rond. Florilège.
Rimcash & Didaï – MothaFuckaMook vol. 2
L’Affaire – Mixtape
Set&Match – Set Automne
Virus - Le choix dans la date (3 EP)
Alpha Wann x Nekfeu – En sous-marin (EP)
Frer 200 – La trilogie
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In enculo cum vibro
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