Dans le rap français, on n'a pas d'argent mais on a des idées (1/2)
Généralisation du haut débit, outils de productions abordables, multiplication des canaux de diffusion... Désormais, ce ne sont plus les majors qui dictent la tendance musicale. Une aubaine pour le rap français qui s’exp(l)ose librement sur les réseaux.
Les années 2000 n’ont pas été tendres avec le rap français. La fièvre qui agitait cette musique à la fin des années 1990 et les largesses des maisons de disques (qui en ont adoubé les meilleurs éléments) ont aussi édifié un système pervers.
A été organisée la promotion, par pragmatisme commercial, d’un discours unidimensionnel - et passablement racailleux. Majors, médias et rappeurs ont fait du rap français, au moins de son aspect le plus visible, un genre relativement sclérosé.
Attirant dans le circuit une armée de gamins qui ont perpétué ces options en lorgnant sur l’opulent portefeuille de quelques stars plutôt que sur la musique, cette logique a eu non seulement pour effet de fausser l’authenticité du « rap game “, mais aussi de rendre inaudibles les options artistiques de centaines d’artistes, considérés comme hors-jeu.
Virage 2.0
Au cours de la décennie, le développement du web participatif a bousculé la machine.
Boostés par la généralisation des connexions à haut débit, les rappeurs restés dans l’ombre ont trouvé sur les réseaux un moyen d’écouler leur production à peu de frais en s’assurant un auditoire potentiellement infini.
Pour David Couque et Florent Muset, fondateurs de MPC Prod, agence de promotion et d’événementiel à forte orientation hip-hop, la tendance s’est inversée :
‘Dans la musique en général, il y a une vraie ouverture qui s’est faite grâce à internet. Tout le monde a désormais absorbé le phénomène de consommation de la musique via le réseau...’
De Lille à Marseille, de Toulouse à Strasbourg, des centaines de rappeurs investissent dans le numérique pour propulser sur le web ces rimes qui avaient peu droit de cité sur les ondes.
Conséquence : un formidable vivier de talents est à portée de clic.
Le rap s’arme d’un matériel de plus en plus abordable : logiciels de musique assistée par odinateur, photo, montage. Il renoue avec le DIY cher à la culture hip-hop. ‘Le matériel, maintenant, ça ne coûte plus trop cher’, constate le producteur parisien Didaï :
‘ On peut tout faire directement de chez soi : enregistrer, faire des sons, mixer, même sortir sur disque. C’est ce qui fait qu’on est plus productifs.’
Le plus bel exemple de ce surgissement anarchique sur la toile est sans doute le posse parisien 1995.
Inconnus il y a un an, les cinq rappeurs se sont fait un nom via une poignée de vidéos autoproduites qui ont atteint des scores de visionnage impressionnants sur Youtube.
Pour la communication, un compte Soundcloud et une page Facebook alimentés quotidiennement ont suffi. Le groupe a trouvé son public sans l’appui de personne.
‘Internet n’a pas été important pour notre musique, car si notre musique a changé, c’est le résultat d’une évolution personnelle. Ce n’est pas Internet qui a changé notre musique. Mais on a tout de suite identifié Internet comme un moyen de n’avoir aucun intermédiaire entre nous et notre public...
Ca a permis au rap de se décoincer’
Inaudibles quelques années plus tôt, Rimcash, L’Affaire, Virus et un millier d’autres transforment la toile en un terrain de jeu où s’exprime une foule de propositions artistiques.
‘6 MCs’
Nekfeu, de 1995 :
‘ Ca a permis au rap se se libérer, de se décoincer. Cette liberté évite d’avoir à se conformer à un style, à entrer dans une case, qu’elle soit celle du rap racailleux, conscient ou autre.
Tu fais du rap dans ta chambre, et même si t’as les cheveux roses et que tu rappes avec un tutu, il y a des types qui tomberont sur tes morceaux ! Ca ravive une certaine richesse, finalement.’
‘Dans ta réssoi’
Une variété de flows, de discours, de thèmes, de préoccupations, de vécus, d’ambiances, de couleurs et de styles innonde la toile : des cascades sonores de Kacem Wapalek à l’ironie noircie de Virus, de la virtuosité joyeuse de Fixpen Still au parler absurde de Grems ou aux maux étranges de Gaïden, le rap se détache doucement des dogmes et de leur cortège de fantasmes aux vitres teintées qui régnaient sur le marché il y a encore quelques années.
‘Toast’
De l’ambiance dirty-club de Noir Fluo, qui singe les gimmicks des sudistes dans la langue de Mesrine, jusqu’à l’électro déséquilibrée de Didaï, des mélancolies modernistes du Belge Noza au boom-bap antique de Juliano pour 1995, ce renouveau syntaxique s’accompagne d’un sursaut musical qui met lui aussi un coup de fouet aux tendances.
Indépendant et débrouillard, aussi à l’aise avec l’image qu’avec le son, le rap français inonde désormais la toile de clips enregistrés avec les moyens - numériques - du bord.
Noir Fluo, Le Gouffre, La Fronce, 1995 ou TSR renouvellent ainsi l’esthétique traditionnelle des clips de rap. Un beat, un micro, et un appareil photo 5D pour clipper le tout, avec plus ou moins de classe selon les réalisations...
‘I Try’
Underground connexions
Plus que tout média, Internet, gratuit, immédiat et accessible partout, a permis à la communauté hip-hop de s’auto-connecter.
Pour Nekfeu, de 1995, c’est un changement fondamental par rapport à la génération précédente :
‘Avant, si t’étais pas dans le milieu du rap en tant qu’acteur, ou si tu n’étais pas un puriste ou un digger, tu ne tombais pas sur des mecs en indé...
Sur cet échiquier 2.0, les collaborations se développent à grande vitesse. Elles élargissent les frontières de crews qui se forment et se déforment à un rythme quotidien, à l’instar du gigantesque collectif La Fronce, réuni autour de Grems, de l’Entourage ou de l’Animalerie.
Un grand raout rapologique où tout le monde collabore avec tout le monde : ici, Gaïden et Alpha Wann tissent des ponts entre leurs crews.
Acte de psychiatrie’
Tout comme Didai, qui invite la terre entière sur sa série ‘Didai à la prod’ :
Didaï à la prod #14
Retour aux sources
Conséquence : tout le monde a ses chances. C’est désormais le public qui fait son marché. Entre les groupes, l’émulation règne et rappelle les origines de la culture hip-hop.
‘On sent que tout le monde est motivé et essaie de se débrouiller pour faire mieux que ce qui a été fait. On sent une vraie compétition, mais une compétition saine.’
Dans cette arène qu’est devenu YouTube, c’est la rime qui est maître du jeu. Elle embarque le rap français dans une compétition assainie où seuls comptent le son, le sens, le style.
Pour Florent Muset :
‘Il y a maintenant cet élément de motivation et de compétition complètement saine. Avec Facebook, il y a plein de rappeurs qui se lèvent le matin en se demandant : qui a sorti un morceau ? qu’est-ce que c’est ?’
Pas un jour ne se passe sans que le mouvement hip-hop soit secoué par un freestyle, un featuring, un production, un clip, une annonce, un clash, une embrouille, ou qu’un inconnu vienne rafler d’improbables lauriers numériques.
Une génération de geeks est née, qui s’observe et se défie constamment.
‘On a tous le smartphone, et il est hors de question de rater le coche, de rater le nouveau son, le nouveau clash... Des rebondissements, il y en a tout le temps !
Cette génération de racailles numériques rend visible une manne rapologique qu’on croyait oubliée.
Elle met en lumière le formidable dynamisme d’un rap français capable d’aligner 200 bornes pour retourner une battle ou de traverser le pays pour un concert d’un quart d’heure.
Le circuit des battles ne s’est d’ailleurs jamais aussi bien porté, du Word Up ! Battle à Rap Contenders, dont les meilleures performances se retrouvent elle aussi sur le web.
Bonus tracks : le coin des downloaders
Puisqu’il est désormais officiel qu’il n’y a plus un kopeck a faire dans le rap, la plupart des crews se libèrent en mode 2.0 et larguent leurs plus belles productions pour pas un rond. Florilège.
Rimcash & Didaï – MothaFuckaMook vol. 2
L’Affaire – Mixtape
Set&Match – Set Automne
Virus - Le choix dans la date (3 EP)
Alpha Wann x Nekfeu – En sous-marin (EP)
Frer 200 – La trilogie
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L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
« Dans le rap français, on n’a pas d’argent mais on a des idées »
Tiens, comme c’est bizarre - moi je pensais le contraire !
C’est quoi ce titre : Du racollage ? .... c’est désormais interdit par la loi.
Les idées, je ne sais pas,
et pour ce qui est de l’argent, on ne sait pas trop d’où il provient. TOP SECRET.




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