Régression 03/01/2012 à 11h42

Dérive autoritaire en Hongrie : que peut faire l'Europe ?

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Des manifestants contre la nouvelle Constitution hongroise à Budapest, le 2 janvier 2011 (Laszlo Balogh/Reuters)

Comment l’Europe doit-elle réagir face à la dérive autoritaire du pouvoir du premier ministre hongrois Viktor Orban ? Alors qu’elle est engluée dans la crise de la zone euro, l’Union européenne risque fort de n’avoir ni les moyens juridiques, ni la volonté politique de faire face à ce qui menace d’être la plus importante régression démocratique depuis la création de l’UE.

Les Hongrois eux-mêmes ont massivement réagi, lundi, en manifestant par dizaines de milliers dans les rues de Budapest, contre l’entrée en vigueur, le 1er janvier, de la nouvelle Constitution ultranationaliste et conservatrice, qui risque de rendre l’alternance impossible dans ce pays d’Europe centrale.

La manifestation contre la Constitution à Budapest, lundi 2 janvier 2011

L’évolution de la Hongrie pose un véritable problème au reste de l’Europe. Car il ne s’agit pas d’une simple « affaire intérieure » hongroise, dès lors que :

  • la Hongrie a signé la Charte des droits fondamentaux de l’Europe, qui fait partie du Traité de Lisbonne et est entrée en vigueur en 2009. Celle-ci établit les « valeurs communes » des Etats membres : démocratie, liberté d’expression, etc. Et donc leur respect ;
  • la nouvelle Constitution hongroise a des répercussions régionales très fortes lorsqu’elle donne des droits aux personnes d’origine hongroise vivant à l’étranger, risquant de relancer les tensions avec ses voisins qui comptent d’importantes minorités d’origine hongroise, comme la Roumanie et la Slovaquie ;
  • la Hongrie risque de se trouver en contradiction avec ses engagements européens, s’agissant en particulier de la réduction de l’indépendance de sa banque centrale adoptée à la veille de Noël par le parlement hongrois contrôlé aux deux-tiers par la coalition de Viktor Orban.

Bruxelles = Moscou

Depuis des mois, à chaque nouvelle mesure autoritaire prise par le premier ministre hongrois, les réactions critiques de Bruxelles ou d’autres instances internationales sont rejetées d’un revers de la main à Budapest. Pire, elles alimentent le nationalisme ambiant, Viktor Orban se plaisant à comparer Bruxelles au rôle de Moscou lorsque la Hongrie faisait partie de la sphère d’influence soviétique (les chars en moins...).

Que faire ? Les Européens sont d’abord embarrassés en raison du précédent autrichien : en 2000, lorsque le parti d’extrême droite de Jörg Haider est entré dans la coalition gouvernementale, une première dans l’espace démocratique de la construction européenne depuis la Seconde Guerre mondiale,

L’Europe avait alors adopté des mesures d’isolement et de sanction politique contre l’Autriche, qui ne se sont révélées ni efficaces, ni très solides juridiquement. Elles ont laissé un goût amer parmi les dirigeants européens, échaudés.

Et, de fait, lorsque Gianfranco Fini, le leader de l’Alliance nationale, le parti post-fasciste italien, est devenu vice-président du Conseil italien en 2001, les réactions ont été plus discrètes, moins épidermiques, permettant sans doute en partie l’évolution de cet homme venu de l’extrême droite vers une posture plus traditionnelle.

Un Etat membre ne peut être chassé de l’UE

La Hongrie est un cas différent, car il ne s’agit pas de la participation de l’extrême droite au pouvoir, mais d’une dérive d’un gouvernement démocratiquement élu qui change la constitution, le mode de scrutin, restreint la liberté de la presse, verrouille les nominations de hauts fonctionnaires et le contrôle des institutions.

L’Union européenne est ainsi faite, par idéalisme ou naïveté selon les points de vue, qu’elle ne prévoit pas de cas d’exclusion de ses rangs de pays membres ayant violé ses règles. Le Traité de Lisbonne a rajouté la possibilité pour un Etat de quitter volontairement l’Union, mais pas d’en être chassé.

En revanche, l’Union dispose de certaines dispositions de rétorsion, comme l’interdiction à un Etat de siéger au Conseil des ministres et de participer aux décisions, en cas de manquement grave à ses obligations. On n’en est pas là, mais il est fort possible que les 26 autres Etats membres n’aient pas le choix.

Le portefeuille, seul point vulnérable

Le paradoxe est que le principal levier international pour calmer les ardeurs hongroises ne porte pas sur les droits de l’homme ou la démocratie, mais sur l’argent...

C’est en raison du changement de statut de la Banque centrale que Budapest est aujourd’hui le plus fragilisé : le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque centrale européenne (BCE) pourraient ainsi refuser, ou conditionner, le financement dont la Hongrie a cruellement besoin cette année.

Viktor Orban affiche une intransigeance totale, et se nourrit même des critiques étrangères. Dans un pays qui vit encore sous le traumatisme du Traité de Versailles de 1919, à la fin de la Première Guerre mondiale, qui a démantelé la « Grande Hongrie », le reste du monde est la source de tous les maux.

Dans une Europe où les discours populistes, ouvertement xénophobes et d’extrême droite se répandent dangereusement, le « cas hongrois » est devenu un laboratoire du risque. Raison de plus pour que l’Europe réagisse politiquement, pour montrer aux Hongrois qui résistent à cette dérive qu’ils ne sont pas seuls, et juridiquement, pour montrer qu’elle n’est pas, là encore, un ventre mou impuissant.

  • 26706 visites
  • 202 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 12h02 le 03/01/2012
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    « Comment l’Europe doit-elle réagir face à la dérive autoritaire du
    pouvoir du premier ministre hongrois Viktor Orban ?
     »

    Qui pense que la Hongrie est la seule Nation à dériver vers l’autoritarisme d’Etat ?

    J’en connais au moins un autre qui glane toutes les idées d’extrême droite en prétendant ne pas vouloir s’allier au FN, mais juste souhaiter capter son électorat.
    Ce pays de l’Union lui aussi, est présidé par un type d’origine Hongroise.

    Même si (élections oblige) il sait se faire « doucereux » ou mielleux à l’occasion...
    ...nous avons toutes les raisons de penser que 5 ans de plus avec lui...c’’est la cata.

    - Je ne parle même pas d’économie...mais surtout de nos libertés inviduelles !

  • Schrödinger
    Schrödinger
    Poli et gentil. Très rue89.
    • Posté à 12h11 le 03/01/2012
    • Internaute 41709
      Poli et gentil. Très rue89.

    Mais elle s’en fout l’Europe ceci dit de ce qui peut arriver aux hongrois... C’est un marché, l’Europe, hein, c’est pas une organisation politique, encore moins caritative... On est pas dans l’humanitaire, il faut tenir compte de la « réalité mondiale » et donc reporter sine die les mesures relatives aux personnes...

  • flixp
    flixp
    Aboyeur
    • Posté à 12h18 le 03/01/2012
    • Internaute 34063
      Aboyeur

    L’Europe n’a pas fait grand chose contre la politique xénophobe du gouvernement français. Pourquoi devrait-elle s’émouvoir d’un dérapage extrémiste de la Hongrie ?

  • thierry reboud
    • Posté à 12h25 le 03/01/2012
    • Internaute 20923

    S’il est assez difficile de savoir ce que peut (ou doit) faire l’Europe, je crois qu’on sait maintenant ce que n’aurait pas dû faire la Commission européenne.

    Outre le fait qu’elle n’a salué la nouvelle constitution hongroise qu’en manifestant sa vive inquiétude, autrement dit en ne faisant rien, j’ai été assez choqué par son intervention préalable au vote de la nouvelle loi sur la banque centrale hongroise.

    C’est-à-dire qu’il semble d’une part que la question des libertés publiques intéresse moins la Commission que les affaires monétaires, et d’autre part que la Commission se juge fondée à intervenir a priori, avant de connaître la décision politique des représentants élus (hélas) par le peuple hongrois.

    Je précise que j’aurais très bien compris une intervention a posteriori, en ajoutant que je l’aurais encore mieux comprise si elle avait été juridique et pas administrative (faut-il rappeler que la Commission est une instance technique ?).

  • amonhumbleavis
    • Posté à 12h56 le 03/01/2012
    • Internaute 93168
      Rue89

    L’Europe aurait dû détacher une commission cet été pour les camps de travail obligatoire pour Roms, condamner la Hongrie et offrir le statut de réfugiés politiques aux Roms hongrois. Au lieu de cela on virevoltait de sommets décisifs en sommets décisifs.
    Des milices néo-nazis ont pris le pouvoir dans certaines villes.
    Ils ont laissé le fascisme monter et s’installer, et on sait qu’il ne peut être chassé que par les armes.