Le battle Rue89 - Causeur 30/11/2011 à 11h17

J'ai été un étranger sans droit de vote, et ça m'agaçait

Pascal Riché | Cofondateur Rue89


Des électeurs votent lors des élections régionales à Nice, le 21 mars 2010 (Eric Gaillard/Reuters)

Pour une fois, tiens, allez : je suis d’accord avec Nicolas Sarkozy. Pas le Sarkozy de 2011, prisonnier de son extrême droite, mais celui de 2005, qui déclarait dans un éclair de franchise :

« A titre personnel, je considère qu’il ne serait pas anormal qu’un étranger en situation régulière, qui travaille, paie des impôts et réside depuis au moins dix ans en France, puisse voter aux élections municipales. »

Seule divergence avec lui, le délai de carence de dix ans qu’il proposait alors : trois ans me sembleraient largement suffisants, comme c’est le cas par exemple dans les pays scandinaves.

Ce que signifie « chez moi » pour un étranger

Rue89-Causeur, le battle : dixième round

Chaque semaine pendant la campagne, Yahoo confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Pascal Riché contre Daoud Boughezala sur le droit de vote des étrangers.

J’ai été un étranger. Pendant six ans, entre 2000 et 2006, j’ai habité dans un autre pays, les Etats-Unis. Au début, je n’avais pas du tout envie de participer aux élections dans ce pays qui me semblait très exotique.

Je me suis coulé peu à peu dans la vie locale. Barbecue avec mes voisins, participation aux réunions de l’école du quartier, paiement des impôts (lourds dans cette ville surendettée)...

Un jour, environ trois ans après mon installation, je me suis rendu compte que lorsque je disais « chez moi » (ou « home »), ce n’était plus pour désigner Paris mais Washington.

C’est précisément à cette époque que j’ai commencé à être agacé par le fait de ne pas pouvoir voter. Pourquoi, à la différence de mes amis Français vivant à quelques centaines de mètres de là, dans le Maryland, n’avais-je pas mon mot à dire sur les problèmes de voirie, de transports, ou sur la politique scolaire de ma ville ?

Pour la Droite populaire, la patrie est en danger

Pour avoir vécu concrètement cette situation, je comprends toujours mal les arguments de ceux qui refusent de donner le droit de vote aux étrangers. Ces arguments ne sont pas pragmatiques ou humains. Ils ne cherchent pas à améliorer le fonctionnement de la société, mais à polir des symboles. Ils sont au mieux purement idéologiques, au pire franchement xénophobes.

Jetez un œil au site qui héberge la pétition contre le droit de vote des étrangers lancée par la Droite populaire, c’est édifiant. Les symboles de la République sont là, au grand complet : faisceaux du licteur, écharpe tricolore, buste de Marianne... L’incontournable « Liberté guidant le peuple “ est flanquée d’un mégaphone rouge vif. Ne manque que la Marseillaise en fond sonore. Aux barricades, citoyens, la patrie est en danger !

‘En 2014, souhaitez-vous que quatre millions d’étranger choisissent 36 000 maires de France ?’, s’étranglent les auteurs du site. Comme si le but caché des socialistes et des écologistes était de livrer les mairies à l’anti-France !

Xénophobie latente

Sur les quatre millions d’étrangers visés par la Droite populaire, 1,5 million sont d’origine européenne et votent déjà aux élections. Sans que cela ne pose de problème. Qu’un Luxembourgeois ou un Néerlandais vote pour ses édiles locaux ne gêne personne ; ce qui coince visiblement – mais ce n’est jamais dit – c’est qu’un Maghrébin ou un Africain puisse le faire.

‘Il faut faire attention avec ces questions de droit de vote aux étrangers’, m’expliquait lundi un très proche de Sarkozy. ‘Plus de 30% des Tunisiens de France ont voté pour les islamistes.’ Se demande-t-on qui était visé par ce vote ? Pour de nombreux Tunisiens de France, le vote Ennahda était un vote identitaire et protestataire, lié non pas à la situation de la Tunisie, mais à leur propre situation en France. Ce vote était un moyen d’expression, ils s’en sont servis.

Autre argument avancé par ceux qui rejettent le droit de vote des étrangers : la réciprocité. Vous ne pouvez voter chez nous parce que nous ne pouvons voter chez vous. C’est une logique aussi puissante que celle qui consiste à refuser la construction de mosquées au motif qu’il n’existerait pas ou peu d’églises dans tel ou tel pays arabe. Poussons-la jusqu’à l’absurde : fallait-il, pour les crimes commis en France, abolir la peine de mort pour les assassins iraniens, chinois ou américains ?

La sainte trinité jacobine

Puis vient dans l’argumentaire classique le mystère de la trinité jacobine : citoyenneté, nationalité, droit de vote.

Impossible d’imaginer l’une de ces hypostases sans les deux autres, nous dit-on, ‘hi tres unum sunt . On touche là à la mystique.

Mais pourquoi, si le droit de vote est si sacré, ne pas l’interdire aux étrangers pour les élections des délégués de parents d’élèves dans les écoles ou du personnel dans les entreprises ? Pourquoi l’avoir accordé, pour les élections locales et européennes, aux ressortissants de l’UE ? C’est différent, car il y a la citoyenneté européenne’, rétorquera-t-on. Dans ce cas, reconnaissons une citoyenneté locale. Je me sens, pour ma part, très citoyen de ma ville.

Dernier argument, à mon sens le plus grotesque : cette histoire de droit de vote des étrangers serait un truc de ‘bobos déconnectés du peuple’. Ou, dans le vocabulaire de la Droite populaire :

‘Ce n’est pas la priorité de nos compatriotes.[...] La gauche ne parle plus à l’électorat populaire, elle cherche à se constituer un nouveau bataillon d’électeurs.’

Mais qui est déconnecté du peuple, dans cette affaire ? Selon un sondage BVA pour Le Parisien, 61% des Français approuvent l’initiative sénatoriale d’accorder le droit de vote des étrangers ! On est proche des deux Français sur trois chers à Giscard.

Ces sondés-là ne sont pas des idéologues : ce sont des Français qui ont, simplement, des amis et des voisins étrangers. Qui fréquentent, à la sortie de l’école, des parents d’autres pays. Qui considèrent le droit de vote comme un outil utile de participation et d’intégration, pas comme un totem de souveraineté. Qui sont ancrés dans la vie réelle, bien loin des constructions symboliques et autres fantasmes identitaires.

  • 19226 visites
  • 220 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • bancoseul
    bancoseul
    touriste
    • Posté à 11h29 le 30/11/2011
    • Internaute 152273
      touriste

    Je ne comprends pas ce débat.
    Il me semble que toute personne assujétie aux impôts locaux ( taxe foncière ou taxe d’habitation ) doit avoir le droit de vote aux élections locales, et de plus le droit d’être éligible.
    Pourquoi n’est-ce pas aussi simple ?

  • DeSuisse-
    DeSuisse-
    Je pense donc je gêne !
    • Posté à 11h39 le 30/11/2011
    • Internaute 101756
      Je pense donc je gêne !

    En Suisse, le vote et l’éligibilité des étrangers au plan communal est inscrit dans la loi depuis plusieurs années avec quelques restrictions de durée de séjour dans la commune ou le canton de résidence.

    Il vient d’être refusé largement au plan cantonal dans le canton de Vaud récemment.

    On observe que l’échelon communal n’intéresse pas franchement les étrangers. Le pourcentage de votants a diminué aux dernières élections. De plus, les personnes étrangères se présentant aux conseils communaux ou à la mairie sont en recul aussi...

    Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la répartition des votes par tendance politique est assez similaire à la répartition des votes des suisses.

  • Jean-baptiste dubruel
    Jean-baptiste dubruel
    WATSAN manager - Solidarité (...)
    • Posté à 11h43 le 30/11/2011
    • Internaute 37094
      WATSAN manager - Solidarité (...)

    Merci pour ce texte très intéressant... je pense que bon nombre de personnes se sont léchées les babines en lisant votre titre (n’est ce pas François le beauf) en se disant « ah voilà encore un de ces étrangers bobo qui vient cracher dans la soupe, je vais pouvoir répandre mon fiel... »
    Toujours est-il que cet article est intéressant dans le sens ou il prend de la distance avec la définition xénophobe de ce que certains imaginent dès que l’on parle d’étranger (mais si le méchant enturbannés qui est marié avec cinq femmes et qui touchent les allocations familiales...) pour tenter de ne se focaliser que sur le fond (même si certains auront du mal à prendre de la distance).
    Maintenant, je pense que l’UMP, la droite populaire ou le FN n’ont aucun intérêt à dé-diaboliser ce genre de débat, et qu’ils ont, au contraire, tout intérêt à exacerber les antagonismes car sinon, en 2012, sur quoi pourra donc reposer leurs campagnes, un programme ?

  • Aity7
    • Posté à 12h02 le 30/11/2011
    • Internaute 1639

    Est-ce que le droit de vote aux étrangers n’est pas le moyen :

    1) De créer une sous-citoyenneté bas de gamme, puisqu’on ne pourrait voter qu’aux élections locales ?
    2) De diminuer facilement et sans en avoir l’air les demandes de naturalisation ?

  • Aity7
    Aity7 répond à bancoseul
    • Posté à 12h10 le 30/11/2011
    • Internaute 1639

    Sauf que si cette personne est assujettie aux impôts locaux, elle l’est tout autant aux nationaux, au moins par l’intermédiaire de la TVA, par conséquent il serait logique de lui accorder le droit de vote aux élections nationales aussi.
    Bien sur, si l’on ne parle que du point de vue de l’impôt.
    Faute de quoi, il y aurait discrimination.

  • 101.7
    101.7 répond à Aity7
    Promeneur
    • Posté à 12h30 le 30/11/2011
    • Internaute 59121
      Promeneur

    « par conséquent il serait logique de lui accorder le droit de vote aux élections nationales “

    Les élections locales ne sont pas des élections nationales, elles ne décident pas de la politique étrangère, des rapports avec les autres pays ainsi que d’autres problèmes aussi complexes.

  • thierry reboud
    • Posté à 12h53 le 30/11/2011
    • Internaute 20923

    Pas d’accord du tout. La question du droit de vote des étrangers pose de nombreux problèmes qui mériteraient une réflexion plus complexe.

    Je récuse vigoureusement le lien régulièrement mis en avant entre le fait de payer ses impôts et le droit de vote. Ce raisonnement est une résurgence perverse de la nature censitaire du droit de vote. A l’extrême rigueur, si on considérait que ce qui ouvre droit au vote serait l’inscription sur le rôle fiscal, je serais toujours en désaccord mais ce serait déjà moins pire.

    Mais surtout, la revendication du droit de vote pour les étrangers ouvre un autre péril, dont il me semble que nous n’avons pas besoin ces derniers temps : le droit de vote ressortit de la citoyenneté. Déconnecter d’une manière ou d’une autre la nationalité et la citoyenneté, c’est ouvrir la question de la nature de la nationalité et, presque immanquablement, rattacher la nationalité au droit du sang.

    Autre chose : ouvrir le droit de vote aux étrangers pour les élections locales, c’est accorder une citoyenneté au rabais. Après tout, les étrangers qui vivent dans une ville ou un village vivent aussi en France et y payent tout autant leurs impôts : si le raisonnement pour les élections est valable pour les élections locales, pourquoi ne le serait-il pas pour les élections nationales ?

    Selon moi, ce n’est pas sur le droit de vote des étrangers qu’il faut agir, c’est sur la simplification de l’accès à la nationalité pleine et entière des étrangers, qui donne accès à une citoyenneté tout aussi pleine et entière. Ce qu’il faut obtenir, c’est que les étrangers établis en France depuis suffisamment longtemps puissent obtenir la nationalité sur simple demande, sur des critères simples à remplir et simples à vérifier. Ceux qui choisiraient de demander la nationalité obtiendraient le droit de vote simultanément. Ceux qui choisiraient de ne pas demander la nationalité (et c’est un choix parfaitement respectable) choisiraient simultanément de ne pas participer aux élections.

    A mon avis, il ne s’agit pas de s’opposer au droit de vote des étrangers pour des raisons nationalistes : il y a suffisamment de motifs strictement républicains de s’y opposer. Si on pouvait éviter de passer les plats à Le Pen en la laissant saloper la notion de république comme elle a salopé la notion de laïcité, ça serait quand même pas mal.

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 14h00 le 30/11/2011
    • 49273
      Petit agité

    Et bien je travaille et paye aussi des impôts dans un autre pays, et je trouverais absurde de demander ce droit. Je n’ai pas la même culture, la même mentalité, ni les mêmes préoccupations que les nationaux et qu’une compréhension basique de leur politique.

    Pourquoi n’aurais-je pas mon mot à dire sur les problématiques locales ? Parce qu’en théorie je partirai un jour, comme vous êtes parti, et ceux qui restent n’ont pas à assumer les choix que vous auriez fait (avec des motivations peut-être différentes des leurs) et qui ne vous concerne plus.

    Quand on est invité à dîner chez quelqu’un, apporter le dessert ne donne pas le droit de choisir la couleur des murs (c’est un peu con comme image mais je n’ai pas trouvé mieux).

    En revanche si on veut s’intégrer, rester et avoir le droit de vote, il existe des démarches pour acquérir la nationalité.

Verbes thématiques