Tribune 26/11/2011 à 17h28

« Parents d'un handicapé, le succès d'“Intouchables” nous inquiète »


Pour ce couple à la recherche d'un centre pour leur fils polyhandicapé, l'Etat peut profiter de l'engouement du public pour mieux livrer les familles à elles-mêmes.

Réactions de spectateurs à la sortie d'« Intouchables »

Une vidéo de SortiesCinema.net

Nous, parents d'un jeune homme polyhandicapé et sourd, avons obtenu, il y a quelques jours, une audience auprès d'un membre du cabinet de Monsieur Dominique Baudis, Défenseur des droits.

Nous étions reçus suite à un courrier que nous avions envoyé dénonçant le manque de structure d'accueil pour les jeunes polyhandicapés sourds, mais aussi le manque d'accompagnement des familles.

Après un entretien d'une heure et quart, nous avons compris que nous n'avions rien à faire là, que des droits, nous n'en avions pas.

En effet, la démonstration a été faite sous nos yeux d'un désengagement assumé et volontaire de l'Etat sur les questions du handicap. Voici ce que nous avons entendu : que nous étions seuls responsables – voire coupable – de ce jeune homme handicapé.

Nous avons entendu que dans les années 80, les mères des handicapés ne travaillaient pas et montaient les structures d'accueil nécessaires car, à cette époque, les parents étaient plus entreprenants. Ce qui était sous-entendu, c'est que nous ne faisons rien, et que nous attendons tout des autres (voire de l'Etat).

La langue des signes moins pratiquée

Certes, cela ne nous a pas vraiment étonnés. Depuis deux ans, nous cherchons un lieu d'accueil susceptible de recevoir notre fils. Il n'y a aucune place nulle part (et, en plus, la langue des signes est rarement pratiquée dans les centres de jour pour polyhandicapés).

Depuis deux ans, nous sommes témoins du désengagement progressif de l'Etat et d'un désintérêt de tous les politiques pour la question. Les crédits disparaissent ou, mieux, sont transférés vers des causes plus lucratives que le handicap : la vieillesse ou la maladie d'Alzheimer.

D'ailleurs, à l'occasion de la primaire socialiste, nous avons adressé un courrier à tous les candidats et à des dizaines de députés de gauche comme de droite... Ce courrier n'a reçu aucune réponse.

A la fin de l'entretien, et alors que nous allions partir, notre interlocutrice nous a tendu un article du quotidien Aujourd'hui sur le succès du film « Intouchables ». C'est sur cela que nous nous sommes quittés.

Ce film est un merveilleux filtre de la réalité

L'engouement pour ce film, qui sert même de modèle dans les plus hautes sphères de l'Etat, pose quelques questions que nous voudrions aborder ici.

Pourquoi ce film a-t-il autant de succès ? Avançons quelques hypothèses.

Tout d'abord le film raconte l'histoire d'un homme riche, travaillant dans le luxe, qui se retrouve arrêté dans sa course et paraplégique. Le public adore. Il peut s'identifier, se dire que cela peut arriver à tout le monde...

Inutile de vous dire que jamais ce film n'aurait pas eu autant de succès si l'handicapé l'avait été de naissance (ça, ça n'arrive qu'aux autres).

Ensuite il est riche, donc il peut se payer l'aidant qu'il veut, celui qui le fera vibrer et lui permettra toutes les folies dont il rêve. Là aussi, sa richesse plaît, elle soulage. Car, qui voudrait voir ou savoir que les handicapés sont, dans la réalité, maintenus en dessous du seuil de pauvreté ?

Pour conclure, il nous semble, sans pour autant nier le plaisir que certains peuvent y prendre, que ce film est un merveilleux filtre de la réalité. Une ode aux « soignants-naturels » que l'Etat rêve de voir proliférer pour mieux se désengager. Un filtre qui donne bonne conscience et qui permet au spectateur de ne pas voir ce qui se trame en coulisse.

Car, même si le film raconte une partie d'une histoire vraie (j'imagine que cet homme a souffert, même si cela n'est guère montré) la réalité d'un très grand nombre de personnes handicapées est tout autre : précarisation, absence de structure d'accueil, isolation, dépression.

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  • Galibi
    Galibi
    Explore l'indéterminé
    • Posté à 19h10 le 26/11/2011
    • Internaute
      Explore l'indéterminé

    Merci pour ce témoignage.

    Nous avons une amie dont l'enfant est né polyhandicapé à cause d'un accouchement mal mené par l'équipe médicale, ce qui l'a privé d'oxygène et a entraîné des dysfonctionnements graves et irréparables de la croissance. La mère est Suédoise, vivait et travaillait en France, le père est Français. Après des années de galère et de dépenses insensées, après avoir dû abandonner son travail pour faire face aux complications invraisemblables dues aux carences de tous ordres dans la prise en charge des enfants handicapés dans ce pays, elle a finalement déménagé en Suède, où tout, jusqu'à l'urbanisme est organisé pour que personne ne soit exclu d'une vie sociale normale, quelle que soit sa situation.

    J'ai aussi participé à un projet d'architecture, de restauration du grand amphithéâtre d'une grande institution de l'enseignement supérieur et de la recherche, dans lequel se tiennent notamment les examens du concours d'entrée. Les commanditaires ont refusé d'intégrer une rampe pour handicapés à ce projet en nous expliquant que, de toutes façons, ils ne pensaient pas que des handicapés puissent être aptes à suivre de telles études.

    Le sort délibérément fait aux handicapés comme à d'autres catégories de la population de ce pays montre que la France est une nation arriérée et, semble-t-il, que certains en sont fiers en n'entendent rien y changer.

    Ce déni de réalité et le conformisme qui l'exprime semblent fort répandus, je les rencontre au quotidien, et le succès de ce type de film, comme naguère celui sur les Ch'trimfs, en donne toute la mesure.

  • teo
    teo
    toujours perplexe
    • Posté à 22h30 le 26/11/2011
    • Internaute
      toujours perplexe

    Tout d'abord, je n'ai pas vu Intouchables, eu envie mais pas eu le temps.
    C'est le deuxième article parue récemment sur la Rue qui prend pour cible un film à succès ( je parle de Polisse).

    L'État se désengage, s'est bien vrai et c'est malheureux, qu'il vous en juge responsable, c'est inadmissible, mais je crois qu'il y a confusion.

    Intouchables c'est une comédie. Il traite de sujets graves sur un ton léger. Il n'est le porte drapeau ni de l'Etat, ni de l'ensemble des personnes en situation de handicap mais de ses auteurs.( Enfin, je suppose, d'après les échos que j'ai eu dans le film).

    Il est dans les esprits des gens, ils ont du bien rigoler, peut-être vu une seconde fois voire une troisième mais vont sans doute l'oublier.
    Comme beaucoup d'autres films à succès.

    Les Ch'ti n'ont pas engendrés un exode massif dans la région Nord, ni des investissements colossaux dans la Région au mieux ont-ils rendu ses habitants plus sympathiques aux yeux des Parisiens et autres (enfin, je suppose).

    Je verrai ce film un jour non pas parce qu'on y voit un millionnaire paralysé et un Noir devenus copains, mais parce que oui des fois, ça fait du bien de voir un film où il n'y pas de surenchère compassionnelle sur le pauvre type en fauteuil ou le pauvre mec des cités. Voir des personnages, humains, drôles, hauts en couleurs, vivants, caustiques, j'imagine, que sais-je est un aspect important, qui ne doit pas faire oublier qu'avant d'être handicapé ou Noir, ou à petit pois, on est une personne à part entière.

    C'est un discours assez fréquent : la double revendication, celle d'être considéré en fonction de sa singularité et celle d'être considéré comme les autres, sans le regard compatissant des gens.

    J'imagine bien qu'avoir un enfant polyhandicapé, sans être ni appuyé ni aidé pire en étant culpabilisé vous mette dans une colère noire. Mais vous vous trompez d'ennemi quand vous dites : « Les crédits disparaissent ou, mieux, sont transférés vers des causes plus lucratives que le handicap : la vieillesse ou la maladie d'Alzheimer. »

    Vos ennemis ne sont pas ces personnages de ce film, ni les personnes âgées ou les personnes atteintes de la maladie d » Alzheimer mais pas la non-politique menée par les gouvernements successifs qui ne répondent pas aux besoins des familles.

  • gigi_
    • Posté à 23h49 le 26/11/2011
    • Internaute

    J'ai oublié de dire le bien que je pense de cet article, dont l'analyse est juste et claire. Si il y avait plus de papiers comme ça sur le handicap, ça débloquerait peut être un peu les choses .
    Alors bravo à rue 89 d'avoir commencé, mais continuez !

  • LiLi_94
    • Posté à 02h08 le 27/11/2011

    Excusez moi sincèrement, mais je ne vois pas vraiment le rapport. Je pense que tout spectateur est conscient que cette situation n'est pas celle de quelqu'un appartenant à la classe moyenne. Le film met l'accent sur la richesse de l'homme tétraplégique qui contraste d'ailleurs avec la situation de Driss (Omar Sy).
    La personne qui vous a tendu l'article d'Intouchables n'a vraiment rien compris au message du film qui est loin d'encourager tous les handicapés à payer un « boy noir » comme il est ironisé dans un des commentaires.
    Puis j'aimerais revenir sur « j'imagine que cet homme a souffert, même si cela n'est guère montré » : cela n'est guère montré ? Si au contraire. Peut-être pas autant que dans la vraie vie mais je pense que cela est montré puisqu'ils font un parallèle entre l'humour de l'aidant et la tristesse de Philippe (François Cluzet) au début du film.
    Alors certes, l'Etat se désintéresse surement de la question de l'handicap. Mais je ne pense pas qu'Intouchables pourrait accroître le phénomène de quelconque manière. C'est juste un film positif, sur une histoire positive (aussi rares soient-elles). Un film.

  • Bête à part
    Bête à part
    parmi nous autres.
    • Posté à 11h15 le 27/11/2011
    • Internaute
      parmi nous autres.

    Je suis éducateur spécialisé, salarié d'une association de santé mentale qui emploie 440 personnes.
    Je travaillais dans un établissement de « psychothérapie et de rééducation » qui accueillait 127 adolescentes et adolescents présentant des troubles du comportement parfois associés à des troubles de la personnalité. Le plateau technique de cet établissement se composait d'équipes pluridisciplinaires (médecin-directeur, psychiatres, psychologues, lingères et maitresses de maison, infirmier-es psychiatriques, équipe d'ouvriers de métiers pour l'entretien du site et des locaux, éducateurs spécialisés, éducateurs techniques spécialisés, équipe pédagogique de l'Éducation nationale, trois cuisiniers et son personnel de restauration, chauffeurs et mécaniciens, consultations contractuelles de deux médecins généralistes, et le personnel administratif qui convient à une telle « entreprise ». De nombreuses personnes en formation professionnelle trouvaient là un lieu de stage exceptionnel.
    Le site présentait des lieux d'hébergement, des lieux de prise en charge « de jour », des ateliers aussi divers que plomberie, serrurerie, poterie, maçonnerie, bois, coiffure et soins du corps, travaux manuels, costumes, la cuisine était un lieu d'accueil et d'apprentissage, jardin et espace vert., un gymnase, un terrain de football, une piste, des bois...
    Un lieu extra-ordinaire, éducatif et soignant. Pour des adolescents du département, de la région, aussi de la région parisienne qu'ils résident au nord comme au sud.
    Un lieu qu'on savait unique, chargé d'une Histoire de la psychiatrie - la psychothérapie institutionnelle, et d'une réputation - comme on dit : là, « il y avait ceux que les autres ne veulent pas ».

    Puis tomba du conseil d'administration de l'association la décision de la restructuration de l'établissement : déficit de psychiatre (pas de médecin pour reprendre la direction de l'établissement), en même temps que s'imposait en « principe de réalité » la notion de coût (nous étions trop cher).
    Alors, sur base d'une classification venue des USA, on ordonna une « analyse fine des pathologies » et l'on trancha en trois l'établissement : un IMPRO (pour les « TED » - les « troubles envahissants du développement »), un ITEP (pour les « troubles du comportement ») et un Pôle Jeunes Adultes, pour les plus âgés que l'analyse « fine » autant que la réalité du présent de ces jeunes adultes (dès 18 ans) empêchaient à l'inscription dans les cases IMPRO ou ITEP.

    De là, nous avons proposé pour ces jeunes adultes de créer une structure « passerelle ». Un lieu pour ces jeunes personnes encore immatures pour le travail, ou psychotiques en attente d'une admission dans un établissement adapté, jeunes gens encore trop envahis par les chaos de l'enfance, jeunes femmes et jeunes hommes (en devenir...) fragiles relevant d'une protection et d'un accompagnement éducatif et soignant, jeunes personnes pour qui prononcer une orientation serait prématuré...

    D'abord nous avons eu des échos favorables. Le conseil général autant que les tutelles sanitaires saluaient le projet, soulignant par ailleurs l'incongru des nombreuses orientations en Belgique et le sous-équipement de structure « adulte » sur le territoire.

    C'était il y a quatre ans.
    Aujourd'hui ce Pôle Jeunes Adultes n'a toujours pas d'agrément, pas de financement propres, pas de projet.
    Notre service répond à un besoin identifié, quantifié, admis et reconnu. Nous recevons des dossiers d'admission adressés par le médico-social autant que par le sanitaire, sans que notre structure (qui comporte notamment des variantes d'hébergement : en groupe et en appartements) ait une existence officielle et pérenne. Nous sommes plus de trente salarié-es de l'éducatif et de la santé mentale, précaires. Attachés à notre projet initial, convaincus de son utilité, de sa pertinence et de la réponse au besoin incontesté qu'il incarne, nous partageons enthousiastes et investis nos savoir-faire, nos savoir-être et avons démontré au cours de ces quatre années l'intérêt collectif de notre proposition de prise en charge au travers des orientations et admissions que nous avons menées au plus proche des aptitudes et des attentes de jeunes citoyens de France « handicapés ».

    Mme et Mr Patricot écrivent : « Les crédits disparaissent ou, mieux, sont transférés vers des causes plus lucratives que le handicap : la vieillesse ou la maladie d'Alzheimer. »
    Cette semaine nous avons appris que l'ARS (Agence Régionale de Santé) accorderait les financements de nos lendemain à la condition que nous présentions un projet de prise en charge... « pour autistes adultes » ! ! !

    L'ARS, c'est UNE personne : le directeur. Qui décide de tout, tout seul, sur tout le dispositif médico-social et sanitaire, sur toute une région. Qui décide de tout, tout seul, sur base des consignes gouvernementales qui n'ont d'autre but que de détruire le système de protection sociale et sanitaire. L'ARS c'est une logique unique : comptable.

    Alors l'ARS décide.
    Elle décide de faire disparaitre nos pratiques, niant leurs bénéfices et leurs efficiences. Elle nie nos métiers et leurs diversités qui se complètent.

    L'ARS distingue en nous une masse salariale, une dépense. Elle ignore tout de nos métiers et ne s'y intéresse pas. Elle veut de « l'autisme ».
    Non pas qu'il y ait un désert de la prise en charge des personnes « autistes » sur le territoire : il y a. Au moins une association et une fondation disposent de places d'accueil.

    L'ARS aborde nos existences en terme de marchandise et de machines-outils.

    Je suis très très en colère. Une grosse colère qui rejoint le désarroi des familles comme celui des « sans ».

  • alexisgirszonas
    • Posté à 11h22 le 27/11/2011

    Je comprend le désarroi de ces parents. Je comprends ce qu'ils peuvent ressentir sachant très bien ce qu'on pu ressentir mes propres parents (même si je n'ai pas le même type de handicap) face à une administration parfois (souvent) butée, incompréhensive et enfermée dans ce cadre qu'elle applique à toutes et tous quelque soit sa situation. Evidemment, il faut dire après avoir vu ce film qu'aucune personne handicapée ne disposera jamais d'autant d'auxiliaires de vie que le personnage de François Cluzet. Evidemment, pour la plupart d'entre nous, le quotidien c'est d'être confronté au labyrinthe de la MDPH qui met parfois plus de huit mois à traiter votre dossier. Evidemment, le transport ça coûte cher (150€ par jour pour m'emmener à la fac). Evidemment, l'auxiliaire de vie me coûte plus de 1000€ par moi. Et évidemment, je suis inquiet quand je sais que dès l'année prochaine je toucherais mon premier salaire et qu'à la vue de ces réalités il me faudrait toucher plus de 10 000€ par mois pour faire face à toutes ces dépenses. Evidemment, enfin, les cinq ans de ce gouvernement (et même si la Gauche n'est pas en reste, mais la Gauche c'est par exemple le dispositif « Handiscol » de Ségolène Royal dans les années 2000), marquent un recul jamais atteint sur la situation des personnes handicapées notamment par rapport à l'application de la grande loi « cadre » du 11 Février 2005 (laquelle avait notamment pour but de rendre l'ensemble des lieux publics accessibles d'ici à l'horizon 2015, objectif sur lequel ce gouvernement est revenu cette année en Février 2011).

    Et pourtant... Pourtant, je reste persuadé que ce film qui m'a beaucoup touché est une bonne chose. Il l'est parce que pour vivre le handicap au quotidien, je sais qu'il n'aurait pas pu connaître le succès qu'il connaît aujourd'hui il y a quelques années. Quand je faisais auprès d'amis valides une blague du genre « pas de bras pas de chocolat », on me regardait l'air de dire « quand même... ». Aujourd'hui, une salle en rigole et accepte de rire du handicap, de ce qui finalement pourrait arriver à n'importe qui du jour au lendemain. Oui, malgré tout ce film est une bonne chose car il traite sans pathos (sûrement du fait du choc de deux « mondes » sociaux « différents » qui se rencontrent et peuvent sûrement se dire les choses plus facilement, plus « cash »), de sujets sensibles tel que la toilette qui touche à l'intime ou bien encore la sexualité (sujet au combien sensible s'il en est est sur lequel notre société ne pourra plus très longtemps jeter un voile de pudeur et de honte, il faudra en parler). Des sujets que n'importe quelle personne confrontée au handicap (de près ou de loin) s'est forcément posée un jour.

    Alors oui, c'est sûr inlassablement il faut rappeler que toutes les personnes handicapées ne vivent pas dans un tel luxe et une telle opulence mais... Finalement, la force de ce film n'est elle pas cette humanité qui se dégage de cette relation qui unit ce duo et qui nous montre que quelque soit la situation, on vit les mêmes choses et on se pose les mêmes questions ?