Elections 24/11/2011 à 20h04

Le leader du parti islamiste au Maroc : « Ce sera une déferlante »

Ilhem Rachidi | Journaliste

Les Marocains se rendent aux urnes ce vendredi pour des élections législatives anticipées. Les islamistes modérés pourraient les remporter.


Abdelilah Benkirane (Ilhem Rachidi)

(De Rabat) A la veille des élections législatives de ce vendredi au Maroc, le favori du scrutin, Abdelilah Benkirane, secrétaire général du PJD (Parti justice et développement), un parti islamiste qualifié de « modéré » qui n’a encore jamais gouverné, a répondu à Rue89 ce jeudi.

« Cette fois-ci sera la bonne »

Pour ce professeur de physique de 57 ans, qui a déclaré à maintes reprises être « prêt » à devenir Premier ministre, gouverner le Maroc serait l’aboutissement logique de sa carrière politique. Ce jeudi après-midi, il nous a déclaré :

« Inchallah, cette fois-ci sera la bonne. On verra ce que le [pouvoir] va faire mais tout a changé depuis les dernières élections législatives. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de la victoire d’un parti mais d’une déferlante. Cette fois-ci, tout le monde nous dit “on est avec vous”. Je sens un soutien très fort de la population. »

Son parti, boosté par la victoire du parti Ennahda en Tunisie, part favori des élections législatives anticipées qui ont lieu ce vendredi au Maroc. L’hebdomadaire TelQuel résume la situation à travers ce titre : « Le Maroc sera islamiste (sauf miracle… ou petit tour de passe-passe du Palais) ».

Depuis quelques jours, cette possible victoire du PJD alimente toutes les conversations. Une partie des Marocains redoute sa venue au pouvoir. Mais force est de constater que le parti islamiste ne fait plus réellement peur. Ainsi, selon l’économiste Driss Ben Ali, spécialiste du Maghreb et vice-président de l’association Maghreb Plus :

« La conjoncture a changé par rapport à il y a dix ans. L’islamisme ne fait plus peur. La preuve, c’est qu’ils sont à peu près partout [dans le monde arabe] [...] Le PJD multiplie les sérénades avec l’espoir de se faire accepter et admettre par le palais royal, les Occidentaux ont compris qu’ils peuvent même les utiliser. »

D’après Driss Ben Ali, qui ne votera pas, l’opinion marocaine est « prête » à accepter les islamistes du PJD :

« Ils sont les moins mauvais de tout ce qui existe sur le plan politique aujourd’hui [...]. Au moins, ils ont une idéologie à laquelle ils tiennent, que je ne partage pas, mais on connaît leur ligne de conduite... Je n’ai rien contre eux, ce n’est plus comme avant. Les pires ennemis du Maroc sont les opportunistes et ceux qui ont pillé le Maroc. [Les islamistes] ils n’ont jamais eu le Maroc. Je ne vois pas pourquoi je vais les condamner. »

La super coalition barrera-t-elle la route aux islamistes ?

Il y a quatre ans, le PJD était déjà parti pour être le premier parti du pays. Mais il s’est fait rafler la mise par le parti historique de l’Istiqlal. Le PJD était arrivé premier en nombre de voix mais le mode de scrutin et l’habile découpage électoral l’ont relégué à la deuxième position. Depuis, il est la principale force d’opposition. L’année 2012 sera-t-elle la bonne pour ce parti dont on ne cesse de vanter la « modération » ? Quel est le parti qui pourrait tenir tête aux islamistes ?

Cette année, c’est la toute nouvelle « coalition pour la démocratie » surnommée « G8 », qui pourrait bloquer la route du PJD. C’est en tout cas ce qu’espère une bonne partie de la classe politique marocaine. Le G8 est constitué de partis aux idéologies diverses comme le PAM (Parti authenticité et modernité) créé par Fouad Ali El Himma – l’ancien ministre délégué à l’Intérieur et ami du roi Mohammed VI –, le RNI (Rassemblement national des indépendants), des écologistes, et le Parti de la renaissance et la vertu de l’islamiste Abdelbari Zemzmi.

Si le G8 l’emporte, l’actuel ministre des Finances et président du RNI, Salaheddine Mezouar, très médiatisé ces dernières semaines, pourrait devenir le prochain Premier ministre, et mettre fin aux rêves de Abdelilah Benkirane – et au cauchemar des modernistes.

Sous la nouvelle Constitution adoptée en juillet dernier, le prochain chef de gouvernement devra être issu du parti qui arrivera en tête des élections (dans les faits, c’était déjà le cas en 2007, le roi ayant nommé Premier ministre Abbas El Fassi, chef du parti de l’Istiqlal, vainqueur des élections). Il verra son pouvoir renforcé, ainsi que le Parlement, même si le roi Mohamed VI garde l’essentiel du pouvoir exécutif.

Une abstention très forte ?

Au-delà d’une possible victoire islamiste, l’abstention reste un enjeu majeur de ces élections législatives, avancées d’un an pour calmer la contestation. Les partis politiques, discrédités, déconnectés des préoccupations des Marocains, peinent à mobiliser. Déjà en 2007, seuls 37% des inscrits s’étaient déplacés. Témoignages :

  • Un habitant du quartier populaire Takkadoum à Rabat :

« J’irai voter le jour où un candidat acceptera de venir dormir chez un de mes voisins. Je veux qu’il dorme, qu’il mange, avec ses enfants dans la même pièce. Je veux qu’il sache ce que ça fait de dormir à côté de la cuisinière, avec les chaussures des enfants près de la tête [...]. S’il y’en a un qui est capable de faire ça, j’irai voter. »

  • Un jeune chauffeur de taxi (avec un portrait de Mohamed VI à l’arrière) :
  • « Les candidats essaient d’acheter des voix dans mon quartier. Ils peuvent toujours essayer, je n’irai pas voter. »

L’extrême gauche boycotte

Malgré l’adoption de la nouvelle Constitution et la tenue de ces élections, des milliers de Marocains continuent de manifester quasiment toutes les semaines pour davantage de démocratie. Le Mouvement du 20 février, à l’origine de cette contestation, a appelé au boycott des élections. Dimanche dernier, des dizaines de milliers de Marocains ont défilé dans les principales villes du Maroc, aux cris de « Mamsawtinch » (nous ne voterons pas).

Trois partis d’extrême gauche (le Parti socialiste unifié (PSU), le Parti d’avant-garde démocratique et socialiste (PADS) et la Voie démocratique (Annahj Addimocrati), qui soutiennent le Mouvement du 20 février, ont également appelé au boycott.

Selon Hakim Sikouk, un professeur de philosophie qui milite au sein du parti d’extrême gauche Annahj Addimocrati (La Voix démocratique), le Mouvement du 20 février, est « un mouvement politique », qui a comme les partis « le droit de boycotter » ces élections :

« Comme d’habitude à Annahj, nous allons boycotter. Il n’y a rien de différent cette fois-ci. La Constitution n’a pas fondamentalement changé. Et à Annahj, pour que l’on participe aux élections, il faut qu’il y ait une assemblée constituante. Nous militons pour une constitution démocratique, qui exprime la volonté totale du peuple. »


Hakim Sikouk (Ilhem Rachidi)

Yassine Bazzaz, un militant du PADS et membre du Mouvement du 20 février, partage un point de vue différent, même s’il a décidé de ne pas voter :

« Malgré le fait que mon parti boycotte les élections, je crois que le mouvement ne doit pas appeler au boycott. Les partis sont créés pour prendre le pouvoir. Nous sommes un mouvement social, nous ne voulons pas prendre le pouvoir. »

Mais parce qu’il milite au sein d’un parti qui appelle au boycott, il n’ira pas voter vendredi :

« Je boycotte parce que la Constitution n’a rien apporté de nouveau. Le roi garde tous les pouvoirs entre ses mains, il n’y a pas de séparation des pouvoirs. »


Yassine Bazzaz (à gauche) lors d’une manifestation (Ilhem Rachidi)

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  • thierry reboud
    • Posté à 20h50 le 24/11/2011
    • Internaute 20923

    Pas tellement de quoi fouetter un chat : le PJD est un parti de droite comme on en connaît plein en Europe. Serions-nous aussi effarouchés si on nous annonce un jour une éventuelle déferlante de la Christlich Demokratische Union Deutschlands en Allemagne ? Après tout, ce sont des choses qui pourraient arriver...

    C’est sûr que ça fera une victoire de la droite, ce qui (à titre personnel) ne me réjouira pas... mais la große Koalition du G8 serait-elle de gauche ? Pas sûr, non ?

  • Makach
    Makach
    Walou
    • Posté à 21h13 le 24/11/2011
    • Internaute 65727
      Walou

    Ben… le sentiment général, c’est quand même un peu que « c’est pas si grave si le PJD passe » puisque
    a) ils ont l’air un poil moins corrompus que les autres ;
    b) ils ne sont pas si méchants (voyez la Turquie) ;
    c) — last but not least — de toute façon, c’est le roi qui fait tout le boulot, les autres ne sont que des pantins.

    Donc, du coup, même chez ceux qui n’appellent pas au boycott par militantisme, personne n’a envie d’aller voter.

    Parce que bon, tout ça, ça avait déjà été dit à la veille des élections de 2007 et les partis ne se sont pas réformés pour autant. Le Palais avait « sagement » endigué la montée de la vague vert clair.

    Pourquoi s’en faire ? Le roi est là.

    (Note : je traduis une ambiance générale, je n’exprime pas mon opinion personnelle. Mais, du coup, je commence à me demander si elle n’est pas, finalement, ***très*** sage, cette nouvelle constitution…)

  • MasterMan
    MasterMan
    technicien informatique
    • Posté à 21h29 le 24/11/2011
    • Internaute 129906
      technicien informatique

    « Les Marocains se rendent aux urnes ce vendredi pour des élections législatives anticipées. Les islamistes modérés pourraient les remporter »

    Rue89 nous fait toujours bien rire avec ses « Islamistes modérés » à la Ghannouchi pour désigner les nouveaux fascistes de demain .

    Abdelilah Benkirane déclarait lors d’un meeting de la jeunesse :
    « Les laïques veulent répandre le vice parmi ceux qui ont la foi, ils veulent que dorénavant, les citoyens puissent proclamer le péché. Que ceux qui veulent manger pendant le ramadan le fassent chez eux ! Leur a-t-on jamais reproché pareille chose ? Mais ces gens-là veulent faire des pique-niques pour manger pendant le ramadan, pourquoi ? Pour que vos enfants les voient et osent violer les interdits de Dieu. Et ils veulent, probablement —du moins d’après ce que nous avons entendu— proclamer la liberté sexuelle. Ils veulent que la déviation sexuelle [l’homosexualité], qui certes, a toujours existé, devienne répandue et qu’elle se proclame publiquement.
    Cela, le PJD le refuse. Que celui qui porte en lui de tels immondices se cache, car s’il nous montre sa face, nous lui appliquerons les châtiments de Dieu »

    Le PJD avait également prévenu qu’il voterait contre la nouvelle Constitution si la loi fondamentale prévoyait la liberté de croyance. Une liberté qui porterait selon le parti atteinte à « l’identité islamique du pays ». L’Etat se doit de rester islamique, un Musulman n’a pas le droit de changer de religion.

  • Kévin B
    Kévin B
    Libéral désabusé
    • Posté à 01h07 le 25/11/2011
    • 175019
      Libéral désabusé

    J’aime les propos des gens qui martèlent que l’Islam est incompatible avec la démocratie. Comme si c’était la seule religion dans ce cas...

    Religion + Politique = bordel monstre. Que ce soit Islam et démocratie, ou Catholicisme et communisme, ou n’importe quel autre mélange possible ; religion et politique ne devraient jamais être liées l’une à l’autre.

  • El Che Bouazza
    El Che Bouazza
    ma a7la lhorrya, qu'elle est (...)
    • Posté à 02h48 le 25/11/2011
    • Internaute 140897
      ma a7la lhorrya, qu'elle est (...)

    A quelques heures du début des élections, ma seule conviction est que si le PJD ne gagne pas, il y aura une révolution au Maroc,avec un risque énorme de départ du roi...même si je suis militant du 20 Février, même si je trouve que le régime ne fait rien pour nous rassurer et pour bâtir une vraie démocratie, j’espère de tout mon cœur qu’ils ne vont pas faire les cons comme Moubarak en Egypte...les élections labas c’était il y a un an,....A bas ce régime, mais sans guerre civile, on dit que le 20 février boycotte sauf que c’est le régime qui boycotte les marocains de l’étranger...ces élections devraient être annulées car la constitution donne le droit de vote aux MRE(marocains résidants à l’Étranger) mais à peine 5 mois et on a déjà oublié...en tout cas je suis prêt pour la révolution, les marocains sont prêts, demain soir inchallah on saura s’il faut la lancer ou attendre un peu...ON N’A DE LEçON A RECEVOIR DE PERSONNE ! ! ! surtout pas des FN-ISTES financés jadis par Saddam et aujourd’hui par Bongo...

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