Carte d'électeur 20/11/2011 à 15h33

Chasseurs en baie de Somme : « Le Pen respecte mieux nos traditions »


Au plus fort du succès, Chasse Pêche Nature et Tradition (CPNT) faisait plus de 25% en baie de Somme aux législatives de 2002. Dix ans plus tard, le parti chasseurs a reflué. Au Crotoy, les chasseurs n’espèrent plus beaucoup d’une candidature cynégétique et rurale.

En 2007, déjà, Frédéric Nihous (CPNT) faisait 11% contre 24% pour Jean-Marie Le Pen. Dans cette ville de 2300 habitants, chasser reste pourtant une tradition vivace et populaire – pas un hobby de notable : la chasse au gibier d’eau est gratuite en baie et coûte seulement 90 euros la saison dans le marais.

Parmi les sociétaires du club de chasse, beaucoup d’ouvriers. Ils sont nombreux à dire leur appartenance à la classe populaire. Puis, très vite, leur désarroi. On a longtemps voté communiste sur ce rivage picard. La figure politique du coin, c’est Maxime Gremetz. Mais la gauche a fait long feu. Patrice, garde-chasse bénévole et ouvrier au camping du Crotoy, n’a jamais voté communiste à 46 ans. Pour lui, voter à gauche est exclu depuis la gauche plurielle :

« Dominique Voynet est celle qui nous aura fait le plus de mal. »

« La gauche nous préfère les écologistes »

Pour lui, les socialistes qui ont fait alliance avec les écologistes sont hors jeu depuis le gouvernement Jospin, même si « c’est compliqué, du coup, car on est quand même ouvrier... mais ils sont plus intéressés à travailler avec les écolos qu’à nous défendre, nous ».

Vincent Peillon a fait les frais de cette désaffection en échouant de 143 voix aux législatives de 2007, battu par le candidat UMP soutenu par CPNT.

Dès les débuts de CPNT (lancé en 1989) Patrice, le garde-chasse, a voté pour cette alternative rurale très représentée localement : au Crotoy, maire et adjoints, ainsi que le président du domaine public maritime et les députés ont en commun d’être chasseurs.

Mais, comme tous ceux qui ont accepté de parler politique malgré une réputation taiseuse, Patrice est amer envers CPNT. :

  • parce que Frédéric Nihous, toujours candidat en 2012, les a trahis, eux, les chasseurs en baie de Somme, qui ne chassent pas comme on tire la palombe en Aquitaine (où il est élu). ;
  • parce que le mouvement se serait disloqué en se professionnalisant aussi ;
  • parce qu’il n’est pas du cru, enfin.

Car tous les chasseurs que j’ai pu rencontrer sur place ont en commun une même répugnance à déléguer le pouvoir à l’étranger. A fortiori s’il est parisien, jacobin.

Jacques, commerçant à la retraite, ex-armurier au Crotoy, dénonce la main-mise des politiques sous le coup de la pression sur « les petites affaires du Crotoy » :

« J’ai des idées politiques mais enfin vous savez : est- ce qu’il y a encore de la gauche, du centre de la droite ? Il faut absolument nous laisser diriger nous mêmes nos petites affaires communales. [...]

Avec Natura 2000, qui est nationale, on a mis la main sur quelques coins de France et on continue... Jusqu’au jour où ils diront : “Les chasseurs, vous êtes un million, mais vous êtes quantité négligeable.”

‘CPNT s’est développé contre les élus parisiens’

Yann Raison du Cleuziou, maître de conférence en sciences politiques à Bordeaux-IV, a publié plusieurs travaux sur les chasseurs en baie de Somme. Il confirme cette disqualification de la politique sur ces terres :

‘La rhétorique d’opposition du local au national ou à la sphère européenne fonctionne extrêmement bien. Le rejet du clivage droite-gauche est aussi le fruit de la politisation de CPNT qui s’est développé en baie de Somme en disant que la droite comme la gauche étaient dans des enjeux exclusivement partisans et n’en avaient rien à faire des populations locales.’

Yann Raison du Cleuziou décrypte les témoignages des chasseurs de la baie de Somme

Jacques, l’armurier, ne vote pas à gauche. Il explique qu’il a bien fallu ‘reprendre ses idées politiques’ une fois passé l’engouement pour CPNT. Qui l’a déçu à son tour.

Pourtant, Jacques n’a pas un discours si différent de celui de Jean-Louis, croisé à la fin d’une des 80 matinées de chasse de la saison, un dimanche de novembre.

Jean-Louis est pourtant de gauche. Il en est même à son deuxième mandat de conseiller municipal dans l’opposition. Pourquoi de gauche ? Parce qu’il sait ‘d’où [il] vient’ – il était ouvrier chez un brasseur industriel.

Défendre le marais, seul horizon politique

Au-delà de cette extraction ouvrière, Jean-Louis manque d’enthousiasme pour les candidats de gauche :

‘J’y trouve de moins en moins mon compte. En réalité la politique ne m’intéresse pas. Ce qui me pousse à me présenter, c’est la défense de notre marais. Oui, je suis inquiet.’

Pression écologiste et succès touristique sans précédent pour la baie : de l’avis de tous, le marais serait menacé. Loué par le domaine public à la société de chasse, il est moins vaste qu’auparavant : une usine conchylicole adoucie par des bardages discrets et une réserve naturelle prisée par les touristes à vélo grignotent son terrain.

Le sentiment de déclassement nourrit le FN

Cette concurrence se matérialise aussi dans le logement avec les résidences secondaires, rappelle l’universitaire Yann Raison du Cleuziou. Il y voit une des raisons du vote Front national au Crotoy.

Quand Patrice confie qu’à 46 ans, il a dû revendre sa maison, n’arrivant plus à payer ses traites, le chercheur souligne le sentiment de déclassement des gens de la baie :

‘Pourquoi la tradition ouvrière est-elle finie ? Parce qu’il y a eu une grande désindustrialisation dans les années 90, puis parce qu’il y a eu ce divorce avec la gauche au moment du gouvernement Jospin.

L’identité de ces ouvriers s’est recomposée autour d’une identité rurale mais d’une identité menacée, marginalisée. La population entretient un ressentiment à l’égard des transformations de son ordinaire.’

Yann Raison du Cleuziou décrypte les 24% de voix pour Le Pen en baie de Somme en 2007

‘Les chasseurs sont mal vus’

A seulement 19 ans, Gaétan est depuis peu vice-président de la société de chasse du Crotoy. Apprenti couvreur comme son père, chasseur comme son père, il tient beaucoup à son loisir, même s’il partage ses dimanche entre chasse le matin et foot l’après-midi.

Comme tous ceux qui soulignent qu’aujourd’hui, les locataires de l’Elysée ou de Matignon ne chassent plus et méconnaissent leur monde, Gaétan s’estime ‘mal vu’. Stigmatisé.

Timide ou prudent, il met du temps à opiner quand je lui demande s’il pourrait voter FN. Explique avec douceur que c’est parce qu’il est inquiet. Pour ‘ses traditions’ et pour ‘son avenir’. Exactement les mots de Patrice, qui vote FN lui aussi même s’il n’est pas certain que Marine Le Pen défende mieux les chasseurs passées les promesses... mais qui incarne, au moins ‘[leurs] petites traditions’. Gaétan et Patrice précisent qu’ils ne sont ‘pas racistes’.

Yann Raison du Cleuziou voit dans le FN ‘un vote d’homologie’. C’est-à-dire que les chasseurs de la baie de Somme, s’estimant stigmatisés, finissent par voter pour le parti le plus stigmatisé. Le plus anti-système aussi, celui qui cogne :

‘Le Front national est marginal dans la classe politique comme ces gens-là s’estiment marginaux. Et en même temps, le FN apparaît comme un fauteur de troubles, comme eux aussi aimeraient être des fauteurs de troubles vis à vis des partis politiques.

Cette identité anti-système bénéficie au Front national en baie de Somme, plus que la question de l’insécurité ou d’autres éléments du programme du Front national.’

MERCI RIVERAINS ! Lapin Bleu
  • 8545 visites
  • 87 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • Inquisiteur
    Inquisiteur
    Chanteur de charme
    • Posté à 16h00 le 20/11/2011
    • Internaute 132321
      Chanteur de charme

    Une analyse intéressante : on constate que l’électeur du Front National, ce n’est pas nécessairement un xénophobe qui refuse l’étranger, c’est aussi quelqu’un qui se sent déclassé, et surtout qui a le sentiment d’avoir été abandonné par les partis de gouvernement... Et c’est grave car c’est sur ce terrain là que le FN pourra le plus facilement acquérir une forme de légitimité.

  • Innsa
    Innsa répond à Inquisiteur
    • Posté à 16h38 le 20/11/2011
    • Internaute 28859

    Le bon sens voudrait que si on est déçu par les partis traditionnels, qu’on ne vote pas du tout ou blanc plutôt que d’aller tenter une expérience « FN »
    Dans aucun pays du monde l’extrême droite n’a apporter une quelconque solution aux problèmes qu’il a soulevé. Au contraire, généralement ça se termine par la désolation. Il suffit d’ouvrir les livre d’histoire.

  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur
    Working class bléro
    • Posté à 17h24 le 20/11/2011
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    Les chasseurs sont un contre pouvoir omniprésent, dans chaque conseil municipal du moindre bled rural, ils sont représentés.
    Leur réthorique est très au point, ils dénoncent sans cesse l’atteinte à leurs droits pour en obtenir ou en conserver ceux qui outrepassent le droit commun, du lobbying juste du lobbying
    Les élus y font toujours très attention, leur réseau est ancien et puissant, les fédés de chasse ont des ressources financières conséquentes. ils sont donc capables de faire un bruit démesuré, se permettre d’être hors la loi,de se réserver des territoires entiers à leur seul usage, sans être dérangés, personne n’ose mais on comprend vite pourquoi sur le terrain.
    l’agriculteur et le chasseur, les jamais coupables et les toujours victimes. Le conservatisme français dans toute sa splendeur, je sais, je généralise c’est mal, mais je connais quelques exceptions qui confirment cette règle.

  • Vert de gris
    Vert de gris répond à Inquisiteur
    jeune retraité
    • Posté à 09h59 le 21/11/2011
    • Internaute 90690
      jeune retraité

    Vous avez raison !

    ’habite un région de Parc Naturel et bourrée de zones natura 2000.

    Nous sommes maintenant sous la coupe d’assocs d’écolos qui sont grassement payées et qui nous ont confisqué la Démocratie.

    Même les élus locaux sont obligés de passer sous leurs fourches Caudines.

    Si cela n’a pas de conséquences sur la vie des gens dans des villages qui ne chassent pas et ne sont pas agriculteurs, cela devient vite très lourd pour les ploucs du coin (c’est comme cela que les bobos des villes nous envisagent)

    On a su transmettre à nos enfants des régions magnifiques et en très bon état pour certaines ! Mais maintenant nous avons affaire à ces gens qui n’ont que du durable à la bouche et nous emmerdent sérieusement !

    - refus de permis de construire
    - refus de projets économiques ou contraintes rédhibitoires
    - interdiction de circuler sur les chemins ( comme si la flore et la faune vivaient dessus)
    - les chasseurs sont de plus en plus emmerdés
    - les jeunes qui se baladaient en moto sur l’équivalent des rues des villes, les chemins, sont pourchassés

    Tout cela pour abriter quelques touristes souvent aigris 2 mois d’été, qui marchent à pied mais ont fait 800 bornes en bagnole pour venir nous emmerder et qui vont louer dans des chambres d’hôtes tenues par des bobos venus des villes.

    Si je me retrouve dans le cas d’une circonscription lâchée à EELV par le PS, je vote pour le candidat de droite ! ! !

    Je précise : je ne suis pas chasseur...

Verbes thématiques