La lutte finale (bis) 08/11/2011 à 18h31

Petit lexique de la lutte des classes

Martin Untersinger | Journaliste Rue89

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. »

C’est par cette phrase que débute l’un des livres les plus influents de l’Histoire, « Le Manifeste du parti communiste », coécrit par Karl Marx et Friedrich Engels en 1847.

Avec l’effondrement de l’URSS et la conversion de la Chine à l’économie de marché, cette analyse a fait long feu. Un coup d’œil sur l’immense base de donnée de Google Books confirme cette intuition. Depuis le milieu des années 70, le marxisme a perdu de son aura dans la vie intellectuelle.


Google Ngram Viewer permet d’analyser les récurrences d’un terme dans les millions de livres numérisés par Google Books.

Données confirmées (en anglais) par le linguiste Geoff Nunberg sur la NPR, la radio publique américaine, qui expliquait tout récemment que le nombre d’occurrences de « lutte des classes » ou de « prolétariat » dans la célèbre New Left Review, une revue britannique de sciences politiques fortement ancrée à gauche, avait été divisé par quatre en quarante ans.

Des partis de gauche qui se détournent peu à peu

Dans les années 90 et 2000, les grands partis de gauche européens se sont eux aussi éloignés de l’idéologie marxiste. C’est dans sa déclaration de principe de 1990 que le PS abandonne le terme de « lutte de classe » et en 2008 qu’il élimine toute mention de « révolution ».

En 1999, alors à mi-mandat, le premier ministre Tony Blair proclame  : « La lutte des classes est finie ! » Quelques années plus tôt, c’était le tory John Major qui annonçait l’avènement d’une « société sans classe ».

Même Antonio Negri, figure de proue du mouvement altermondialiste, insiste sur l’obsolescence de la notion de lutte des classes, largement développée dans ses ouvrages « Empire » (2000) et « Multitude » (2004), qu’il rappelle dans une interview donnée à « Philosophie Magazine » :

« Les concepts de peuple, de prolétariat et de classes sociales sont désormais caducs. Ils correspondaient à certaines réalités historiques, aujourd’hui disparues. L’idée de peuple était liée à l’Etat-nation, celle de prolétariat au développement de l’industrie au XIXe siècle. Or les Etats-nations sont affaiblis et l’exploitation de la force de travail a pris une forme différente. [...] Le secteur secondaire tend à disparaître, dans les pays capitalistes, au profit des services. »

Le renouveau de la lutte des classes

Seulement voilà, la crise financière et la montée des inégalités sont passées par là, avec leur cortège de prises en otage de dirigeants d’entreprises, de dérives de la finance et de fragilisation de la classe moyenne. Le tout semble redonner à la grille d’analyse marxiste une nouvelle jeunesse.

Judt, toujours dans la New York Review of Books, souligne bien ce revirement :

« Ce que les contemporains de Marx, au XIXe siècle, appelaient la “question sociale” – c’est-à-dire comment en finir avec l’énorme écart entre riches et pauvres, et avec les honteuses inégalités en matière de santé, d’éducation et de chances de réussite [...] opère un retour en force dans l’actualité internationale. Ce qui apparaît à ses riches bénéficiaires comme étant une croissance économique mondiale et l’ouverture des marchés nationaux et internationaux aux investissements et aux échanges est de plus en plus perçu par des millions d’autres personnes comme une redistribution de la richesse mondiale au profit d’une poignée de multinationales et de détenteurs de capitaux. »

L’idée d’une nouvelle « lutte des classes » s’immisce dans les rangs des élites. Le journaliste Marc Landré, spécialiste des questions sociales au Figaro, rapportait ainsi début 2009 un propos que lui avait tenu un cadre d’une grande organisation patronale, qui confirme la cristallisation des conflits sociaux autour des « classes » :

« Je pense que l’on va vivre dans les prochaines années une forme de retour de lutte des classes, lorsque deux camps ont des intérêts divergents et cherchent par tous les moyens à faire plier l’autre ».

Geoff Nunberg note pour sa part qu’actuellement, les mots « lutte des classes » apparaissent cinq fois plus souvent dans le très respectable et conservateur Wall Street Journal qu’il y a quarante ans.

De Ségolène Royal à Barack Obama

Ségolène Royal, interrogée par le « Journal du dimanche » en 2009 sur le climat social de plus en plus tendu avait eu cette phrase surprenante :

« Quand on entend des élus de droite expliquer benoîtement que le bouclier fiscal protège les pauvres, on se croirait sous l’Ancien Régime ! Alors, est-ce le retour de la lutte des classes ? Peut-être. »

Même aux Etats-Unis, la notion se fraie un chemin jusqu’aux discours des politiques. Pour Geoff Nunberg le terme « n’est plus aussi outrancier qu’avant ». Et de souligner :

« Le jour où Obama a annoncé sa réforme de la fiscalité, il a dit : “Si demander à un milliardaire d’avoir le même taux d’imposition qu’un plombier ou un enseignant fait de moi un guerrier de la classe moyenne, alors je considère cette mission comme un honneur”, faisant de lui le premier démocrate à accepter cette étiquette et à invoquer la rhétorique de la guerre contre les riches. »

« La crise fait l’objet d’un traitement de classe »

Pour Mathilde Larrère, historienne et professeur à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, le retour de ce vocable né il y a deux siècles est perceptible :

« Le terme de lutte des classes est passé de mode parce que les partis qui le portaient ont disparu. Et comme il était moins présent à gauche, donc il faisait moins peur à droite. Mais j’ai l’impression que ça revient aujourd’hui. Ce qu’on appelle par exemple la “politique de classe” menée par Sarkozy relève de la même logique. Il y a de plus en plus l’idée que la crise fait l’objet d’un traitement de classe, qu’elle est créée par une classe et payée par une autre. Là encore, c’est la même logique. »

De nombreux économistes et sociologues ont récemment rénové la lecture de la société en termes de classes et souligné l’émergence de nouvelles tensions et de nouvelles divisions.

Pour l’économiste Jean Matouk, la hausse des inégalités de revenus et la fragilisation de la classe moyenne réveillent les antagonismes sociaux. Il y a trois ans, dans une tribune pour Rue89, il se posait une question d’une actualité plus que jamais brûlante :

« Les “classes”, au sens marxien, ont peut être disparu, mais les privilèges financiers croissants ne sont-ils pas en train de catalyser les mêmes antagonismes qui secouèrent la France durant tout le XIXe siècle ? »

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  • Ermite
    Ermite
    Consultant IT
    • Posté à 11h41 le 09/11/2011
    • Internaute 37758
      Consultant IT

    « Avec l’effondrement de l’URSS et la conversion de la Chine à l’économie de marché, cette analyse a fait long feu. »

    Comment peut-on écrire une ineptie pareille ? ? ?
    En quoi l’effondrement d’une dictature prétendument inspirée par les idées de Marx ou la transformation d’une autre du soi-disant communisme au capitalisme sauvage affecterait en quoi que ce soit la validité de l’analyse proposée par le matérialisme historique ?
    Merci de ne pas confondre Marx, Engels et leurs analyses avec les « solutions » qu’ont mis en œuvre Lénine, Staline, Mao et les autres prétendus « communistes » au nom du marxisme.

    • Martin Untersinger
      Martin Untersinger répond à Ermite
      Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
      • Posté à 12h17 le 09/11/2011
        rédacteur
      • 130873
        Journaliste

      Je ne parle pas de la lutte des classes elle-même, encore moins de la validité du concept, mais de la fréquence d’utilisation de ce terme dans les cercles intellectuels et politiques

      Force est de constater que, chute des grandes puissances communistes aidant, aujourd’hui, l’utilisation de ce terme par les intellectuels est moins « à la mode » qu’elle ne l’était dans les années 70.

      • Ermite
        Ermite répond à Martin Untersinger
        Consultant IT
        • Posté à 12h47 le 09/11/2011
        • Internaute 37758
          Consultant IT

        Le choix de la formule « cette analyse a fait long feu » n’était donc pas très heureux.

  • Le Renifleur
    Le Renifleur
    On attend des actes
    • Posté à 13h08 le 09/11/2011
    • Internaute 136986
      On attend des actes

    Bonjour à tous et à toutes,

    Il est vrai que le sens « marxien » du mot « classe » s’est amenuisé au fil de la monté en puissance du libéralisme dans les porte-monnaies mais aussi dans les esprits.

    Alors :

    Nicolas Paul Stéphane Sarközy de Nagy-Bocsa : Noblesse ?
    UOIF : Clergé ?
    Jean-Luc Mélenchon : Tiers État ?

    Non, je plaisante... Quoi que...

    Bien à vous tous et toutes,

    Le Renifleur
    http://lerenifleur.blogspot.com

  • ysengrimus
    • Posté à 13h13 le 09/11/2011
    • Internaute 12674

    La guerre de classe est aujourtd’hui interne au capitalisme. une lutte intestine puissante mais sourde...

    Lien

    La lutte (dialectique) finale ? ...
    Paul Laurendeau

    • Le Renifleur
      Le Renifleur répond à ysengrimus
      On attend des actes
      • Posté à 20h41 le 09/11/2011
      • Internaute 136986
        On attend des actes

      Bonsoir Ysengrimus,

      Votre analyse sur la lutte spéculatif/productif apporte un éclairage intéressant mais s’il existe une « classe d’entrepreneurs », de bâtisseurs, de créateurs d’un côté et une « classe de spéculateurs » de l’autre, il ne faut pas pour autant négliger les 90% d’humains qui n’appartiennent ni à l’une, ni à l’autre classe que vous évoquez... Surtout lorsque ce sont eux qui subissent de plein fouet les défaites des uns et des autres....

      Les banksters ont mis environ 2 siècles pour prendre le contrôle de l’occident. Je dis bankster pour ne pas dire « voleurs, escrocs » car les règles de l’usure relèvent plus d’un système d’extorsion mafieux que de la bienséance humaniste !

      Certains ont su mettre en place des remparts pour éviter que la situation actuelle n’arrive un jour, à l’exemple des rédacteurs du Coran qui ont banni (en principe) l’usure de leurs pratiques financières...

      Alors, il est vrai que la « lutte des classes » actuelle ne se situe plus dans un rapport de force ouvrier / patronat mais finalement...

      Banquier / les autres !

      Notez que je ne jette pas l’opprobre sur une corporation, sur un métier...

      Je dis juste que le concept même de « banquier » est une aberration qui nous conduira à la destruction (et il y a eu des précédents).

      Cordialement,

      Le Renifleur
      http://lerenifleur.blogspot.com

  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 13h50 le 09/11/2011
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    C’est surtout la négation de la lutte de classe qui a fait long feu.

    Quand vos chantres de la participation parlent de lutte des classes, ce n’est pas pour organiser la lutte de la classe prolétaire, c’est pour demander aux capitalistes de mettre un peu d’eau bénite dans leur vin afin d’éviter que la lutte prolétaire ne s’organise malgré le PS.

    Le PS nie toujours la nécessité pour le prolétariat d’organiser la lutte contre le capital, mais il est bien obligé de constaté que la lutte s’organise quand même.

    • Le Renifleur
      Le Renifleur répond à Autist Reading -
      On attend des actes
      • Posté à 20h52 le 09/11/2011
      • Internaute 136986
        On attend des actes

      « Le PS nie toujours la nécessité pour le prolétariat d’organiser la lutte contre le capital, mais il est bien obligé de constaté que la lutte s’organise quand même. »

      Le PS, on sait ce que c’est comme l’a rappelé Sarkozy en 2009 : -)

  • timofeivitch
    • Posté à 17h08 le 09/11/2011
    • Internaute 49306
      _

    Bêtement, en lisant le titre de l’article je m’attendais à un lexique...
    (et +1 Ermite)

  • Jean-marcR
    Jean-marcR
    Contemporain
    • Posté à 17h29 le 09/11/2011
    • Internaute 92348
      Contemporain

    Bien intéressant...
    J’ai noté que chez les « vrais internautes » cette notion de lutte des classes, comme celle de droite ou gauche, était considérée en général comme obsolète pour analyser les tensions politiques économiques et sociales, et les choses en gestation qu’on peut deviner en croisant les signaux faibles ou forts.
    On trouve un peu toutefois chez les linuxiens purs et durs, sous jacentes ou explicitement affirmées, ces oppositions binaires et très marquées.

    Cet outil de google, c’est un vrai régal. Je me suis entre guillemets amusé avec pendant des heures.

    • 101.7
      101.7 répond à Jean-marcR
      Promeneur
      • Posté à 21h34 le 09/11/2011
      • Internaute 59121
        Promeneur

      « J’ai noté que chez les “ vrais internautes ” cette notion de lutte des classes, comme celle de droite ou gauche, était considérée en général comme obsolète »

      Trop fort ça ! Bravo !

      Et comment avait vous fait pour distinguer les vrais internautes des faux ?
      Ceux qui avaient un Mac, un Minitel ou des pigeons voyageurs ?
      Et donc chez ces vrais internautes ces notions de droite et gauche n’existeraient plus ? La lutte des classes non plus ?
      Alors pourquoi ces mots sont si repris sur Internet... vous savez « classe moyenne » et « la gauche » utilisé abusivement quand on parle du PS.

      Les vrais internautes ne vont jamais dans des magasins, ne parlent à personne dans la rue, dans les familles... parce que là ces notions elles existent vraiment et elles font partie de la conversation... de plus en plus, plus que jamais même.
      Les positions sont exacerbées alors qu’il y a dix ans il y avait moins de heurts à ce propos.

      Alors de là à dire que c’est devenu obsolète c’est comme un sondage auprès de quarante douze lecteurs du post.fr ou de mamiecaramel.mesrecettesauchocolat.net.

      • Jean-marcR
        Jean-marcR répond à 101.7
        Contemporain
        • Posté à 09h13 le 10/11/2011
        • Internaute 92348
          Contemporain

        Les ’’vrais internautes’’ qui m’ont éventuellement lus se sont reconnus : -)

        J’ai tout à fait conscience que ce terme est imparfait. Mais il recouvre une population bien réelle et qui a intégré la dimension politique radicalement innovante portée par internet.
        Qui est incompatible avec les bipolarités obsolètes telles que gauche/droite ou avec des notions comme la lutte des classes comme vous les concevez vous, Autist Reading, bref les soi disant ’’vrais gauches » nourris à la planification au jacobinisme organisationnel aux catégorisations en ensembles délimités et hermétiquement clôts sur eux mêmes, et autres anachronismes conceptuels.

  • Nanarf
    • Posté à 18h42 le 09/11/2011
    • Internaute 8972

    Le manifeste commence ainsi :
    Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme.

    C’est le premier chapitre « Bourgeois et prolétaires » qui débute par
    L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.

    Y en a qu’ont séjourné au Goulag pour moins que ça

  • n°5
    n°5
    Amen !
    • Posté à 22h02 le 09/11/2011
    • Internaute 156966
      Amen !

    Nier une réalité ne veut pas dire que cette réalité n’existe pas.