Blasphème 24/10/2011 à 16h59

Castellucci, « un spectacle de merde » pour les cathos intégristes

Thomas Schlesser | Journaliste, historien de l'art

Ce dimanche 23 octobre, l’adjoint à la culture de la mairie de Paris, Christophe Girard, est debout, dans une contre-allée du Théâtre de la ville. Avec une trentaine d’autres individus (personnel de l’établissement, service de sécurité, policiers en civil), il examine les gradins. Ce service d’ordre exceptionnel craint une perturbation de l’institut Civitas, composé d’intégristes catholiques, ou de membres de l’Action française.

La veille, ceux-ci ont réclamé la fin de la République et le retour à la monarchie, L’avant-veille, des manifestants avaient canardé la foule depuis l’étage du théâtre avec de l’huile de vidange. Le public, après une fouille sévère à l’entrée, attend le démarrage du spectacle de Romeo Castellucci, « Sur le concept du visage du fils de Dieu “. Le climat est très pesant. Quelques minutes avant le début de la représentation, quoique tendu, Christophe Girard nous avait expliqué les raisons de ce dispositif musclé :

‘ Il s’agit bien d’une manipulation politique, minoritaire certes mais très organisée. […] Les forces de police font de la prévention et un travail extrêmement respectueux. Je voudrais rappeler que la police est un service public, ce n’est pas un service de répression. Qu’ils soient en civil ou qu’ils soient en uniforme, les policiers sont là pour protéger à la fois le théâtre, les spectateurs, le bien – le théâtre lui-même est du patrimoine – et le personnel.’

Audio file

L’interview de Christophe Girard

Le spectacle est interrompu aux cris de ‘ christianophobie, ça suffit !’

Au bout d’une demi-heure de spectacle, à différents endroits de la salle, des hurlements fusent. Les lumières se rallument. Un jeune homme, vigoureux et agité, est monté sur le plateau. Il est ceinturé sans difficulté par une partie du service de sécurité. ‘ Christianophobie, ça suffit !’, martèle-t-il. ‘ On est contre la violence !’, lance un autre, aussitôt écarté.

De jeunes activistes catholiques interrompent le spectacle de Castellucci et sont immédiatement maîtrisés

Le directeur du théâtre, Emmanuel Demarcy-Mota, visiblement ému, et même affecté, essaye d’apaiser les choses : ‘ Nous n’aurons aucune violence vis-à-vis de vous. Nous aimerions que vous n’en ayez pas vis-à-vis de nous. ’

Il rappelle que Romeo Castellucci ne cherche pas le blasphème. Il propose même aux perturbateurs de regarder la fin du spectacle (le public ricane) avant d’exiger leur éviction par la force. ‘ C’est comme ça, c’est la loi ’.

Emmanuel Demarcy-Mota prend la parole, appelle au calme puis exige le départ des perturbateurs

Un spectacle âpre, radical et beau

Quelle est la teneur de ce spectacle, dont tout le monde parle et que peu de gens ont vu ? La scène est parcourue de mobilier blanc, moderne, design. Elle accueille à gauche un canapé devant une télévision, au centre une petite table à manger entourée de deux chaises se faisant face, et à droite un lit à deux places.

C’est le prototype d’un intérieur bourgeois mais traité de façon stylisée, sans lourdeur. Au fond est érigé, en très grand, un détail du portrait du Christ par Antonello de Messine, artiste capital du Quattrocento. On lui doit entre autres la diffusion de la peinture à l’huile en Italie et, corollairement, le développement d’une esthétique naturaliste qui lui a notamment permis de souligner la dimension humaine de Jésus.

L’action est très simple : un vieil homme, interprété par Gianni Plazzi, est victime d’incontinences successives et excessives. Il souille le canapé, le sol, ses couches, sa propre tête. Il finit par déverser des litres d’excréments sur le lit.

A ses côtés, son fils. L’acteur, Sergio Scarlatella, élégant, prend soin de lui, le rassure, lave son postérieur maculé. Et puis, épuisé et excédé par les flatulences et les défécations incontrôlées de son père, il finit par s’en remettre à l’immense figure du Christ en se plaquant contre ses lèvres.

Mais l’image de Jésus finit aussi par se brouiller ; elle dégouline d’un liquide sombre, se gondole, se déchire. Le tout dure 50 minutes au terme desquelles le public, dans sa majeure partie, applaudit à tout rompre. Quelques spectateurs sont debout.

Les limites de la liberté d’expression sont franchies

C’est donc à cette œuvre que s’opposent quelques groupes virulents et décidés. La République et la liberté d’expression leur donnent le droit de penser que la liberté d’expression et la République sont des institutions néfastes. En soi, leurs idées sont évidemment contestables, mais on doit pouvoir accepter qu’elles soient formulées. Dans la bouche de Noam Chomsky, cela donne :

‘ Si on croit à la liberté d’expression, il faut l’attribuer aussi à ceux qu’on déteste. ’

Noam Chomsky parlant de la liberté d’expression

Cependant la liberté de s’exprimer n’inclut pas le recours à la force pour imposer son opinion au détriment de l’expression d’autrui. C’est ce qui se passe en ce moment, tous les jours, au Théâtre de la ville.

‘Clairement, c’est un spectacle de merde !’


Tract distribué par le Mouvement de la jeunesse catholique de France (Thomas Schlesser)

Devant celui-ci, un garçon du Mouvement de la jeunesse catholique de France, bien habillé, un peu timide, distribue un tract déplorant les soi-disant blasphèmes de la France contre Jésus.

Il se plaint entre autres du relai médiatique de l’affaire Castellucci.

On discute avec lui, calmement. Il ne connaît rien ou presque à Romeo Castellucci mais émet une critique sans concession :

‘La question, c’est : est-ce que l’art peut tout se permettre ? […] Clairement, c’est un spectacle de merde. Enfin, je vous laisse juger, moi je ne l’ai pas vu…’

Audio file

Un jeune homme membre du Mouvement de la jeunesse catholique de France

On lui demande alors si les modes opératoires excédant le cadre de la loi lui semblent justifiables. Il répond :

‘ Tout ce qui est revendications légales n’a pas été entendu. On [la justice] n’a pas voulu faire entendre notre voix. Il y a un moment où il faut s’exprimer de façon un plus visible. Faut faire attention à pas être violent hein… ’

Audio file

Un jeune homme membre du MJC.

Tandis que sept perturbateurs ont été interpellés par la police dimanche, Emmanuel Demarcy-Mota a promis la tenue d’un débat quand il était sur scène. Mais les moyens de créer du dialogue pour fermer le rideau sur le scandale de la rentrée semblent bien fragiles. Une chose est certaine : le spectacle continue.

Infos pratiques

«  Sur le concept du visage du fils de Dieu  »«  Sul concetto di volto nel figlio di Dio  »

De Roméo Castellucci - Théâtre de la ville de Paris, 2, place du Châtelet, Paris IVe - jusqu'au 30 octobre 2011.

 

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  • A déménagé le 04-03-2012
    • Posté à 19h12 le 25/10/2011
    • Internaute 89071
      non connue

    Personnellement, je trouve que la médiatisation de ce mouvement peut prêter à sourire compte tenu qu’il s’agit d’une poignée d’extrémistes qui tentent de limiter la liberté d’expression avec quelques litres d’huile.

    On est loin de la crise qu’avait provoqué les caricatures de Mahomet, avec attaque d’ambassades, mise à feu de drapeaux, menaces de mort et meurtres.

    D’un certain coté, cela me rassure. Cela prouve que les chrétiens ont depuis longtemps dépassé le degré d’obscurantisme des musulmans. De l’autre, cela m’inquiète de voir que l’obscurantisme des musulmans encourage celui des chrétiens.

  • We want a shrubbery
    We want a shrubbery
    Fonctionnaire à chat. Ni!
    • Posté à 20h14 le 25/10/2011
    • Internaute 100046
      Fonctionnaire à chat. Ni!

    Mon Dieu comme ça a l’air pénible comme pièce ... Le genre sérieux-sentencieux-sanctimonieux.... La messe quoi.... Je ne vois pas pourquoi on censurerait ça et pas la messe...

    Au fait si vous aimez le théâtre, « L’opéra de quat’sous » sera en tournée un peu partout au cours des mois qui viennent dans une mise en scène de Laurent Frechuret, direction musicale de Samuel Jean. Ça vaut le coup.

  • A déménagé le 13 juillet 2012
    • Posté à 22h39 le 25/10/2011
    • Internaute 2907

    En réalité, il n’y a pas une seule personne au Théatre de la ville, à la Mairie de paris et à Rue89 qui aurait les bollocks pour balancer publiquement des excréments sur le visage de Mahomet

    Pas une seule.

    Donc, cherchez l’erreur dans cet éloge du jet d’excréments sur le visage de Jesus

    • Frenhofer
      • Posté à 02h29 le 26/10/2011
      • 174242
        étudiante

      Il me semble que vous confondez iconoclasme, et mise en scène de l’iconoclasme. Par ailleurs, contrairement au Christianisme, l’Islam n’est pas une religion de l’incarnation. Confronter l’image du Sauveur à des déjections, c’est rappeler la Passion, notamment l’épisode du Christ aux outrages. Le geste de Castellucci fait donc sens et demeure dans une logique chrétienne, d’humanisation du Christ. Le même dispositif appliqué à l’image de Mahomet serait en revanche absurde, me semble-t-il, puisque l’islam est une religion du livre, prohibant, qui plus est, la représentation du prophète. Peu de chance donc, de voir une telle chose arriver au théâtre. Mais entendons-nous : même si cela était le cas, la mise à distance scénique intrdirait de crier au blasphème.

  • Wouaily
    Wouaily
    Technicien de l'Internet Web 2. (...)
    • Posté à 10h21 le 26/10/2011
    • Internaute 65928
      Technicien de l'Internet Web 2. (...)

    Hu, hu, hu, amusant que les accusateurs de blasphème commence leur tract par improbable « Ô mon peuple, que t’ai-je fait ? ». En dehors que la formule ne soit pas vraiment à la hauteur du poète de Nazareth, c’est un autre blasphème que de lui prêter de nouvelles - pauvres - sentences qui, de plus, en ferait un pleurnichard. Je vais finir par penser qu’il existe une corrélation entre intolérance et idiotie, mais je m’avance probablement.

  • soutenable lourdeur du néant
    • Posté à 16h42 le 26/10/2011
    • Internaute 134590

    SUr le même thème, le prochain article pourrait titrer :

    La Messe, « un spectacle de merde » pour catholiques.

  • Madinx
    Madinx
    Educateur et Ecrivain Public
    • Posté à 17h56 le 27/10/2011
    • 174478
      Educateur et Ecrivain Public

    Est-ce là des agissements de chrétiens animés de la sainte motivation –on ne peut plus naïve, de défendre Dieu ? J’en doute. Mais à supposer..,.je dirai alors, étant chrétien moi-même : que je reste critique envers ceux qui systématiquement se font les défenseurs de Dieu générant des violences du genre « inquisitionel » cela au nom de Dieu, comme Simon Pierre et d’autres aujourd’hui, qui commettent des actes extrémistes en croyant servir Dieu en tant que défenseurs. Lors de l’arrestation du Christ : « Simon Pierre, qui avait une épée, la tira, frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui coupa l’oreille droite. Jésus dit à Pierre : Remets ton épée dans le fourreau » (Evangile selon Jn Chap 18). Laissons le Christ se livrer à ses soit dits « ennemis » et non seulement à ses si pieuses brebis, car IL EST POUR TOUS. Le Christ a les épaules assez solides. Il n’est pas le petit Jésus qu’il faut protéger de tout et de tous en le remettant dans les jupes de sa maman. C’est devenu un grand garçon, une personne d’une trentaine d’années. Soyons à l’écoute et en dialogue avec ces autres personnes qui vocifèrent contre Dieu... Car ces soi-disant « blasphémateurs » ne s’attaquent pas forcément à Dieu lui-même, mais à une certaine représentation de Dieu avec laquelle ils se débattent ou ne sont pas d’accord, et que leur à d’ailleurs transmise en partie l’Église. Moi même qui me suis converti à 27 ans, il m’a fallu laisser mourir en mon fort interne, bien des représentations de Dieu, avant que se révèle plus distinctement le Visage de ce Dieu de Jésus Christ qui m’anime à ce jour. Il ne nous appartient pas de décider où l’autre devrait en être spirituellement. Il y a une manière d’évangéliser qui utilise une « Épée de fer » qui fait couler le sang, ou fait que les gens se font du « mauvais sang » c’est l’épée dont se servent tous les extrémistes. Il est une autre Épée qui elle, permet de faire couler du sens, réconcilie et apaise les cœurs.
    Si un chrétien est une personne qui répond à l’appel du Christ « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ». je me demande quel est le « comme » auquel certains chrétiens se référent. Quel est en effet le « faire mémoire, l’anamnèse » de l’expérience d’Amour que ces chrétiens sont censés avoir reçu et accueillis du Christ. A en croire leurs propres agissements.. (quand la responsabilité du « je » se trouve dissoute dans le magma anonyme du « on » d’un groupe ou d’une bande qui en arrive à posséder tous les membres).. il semblerait que le premier « acte d’amour » que chacune de ces personnes à reçu du Christ, leur a été plus une « tuile qui leur tombe sur le coin de la gueule » qu’une « Bonne Nouvelle ». Madinx

  • Madinx
    Madinx
    Educateur et Ecrivain Public
    • Posté à 14h21 le 28/10/2011
    • 174478
      Educateur et Ecrivain Public

    Est-ce là des agissements de chrétiens animés de la sainte motivation –on ne peut plus naïve, de défendre Dieu ? J’en doute. Mais à supposer..,.je dirai alors, étant chrétien moi-même : que je reste critique envers ceux qui systématiquement se font les défenseurs de Dieu générant des violences du genre « inquisitionel » cela au nom de Dieu, comme Simon Pierre et d’autres aujourd’hui, qui commettent des actes extrémistes en croyant servir Dieu en tant que défenseurs. Lors de l’arrestation du Christ : « Simon Pierre, qui avait une épée, la tira, frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui coupa l’oreille droite. Jésus dit à Pierre : Remets ton épée dans le fourreau » (Evangile selon Jn Chap 18). Laissons le Christ se livrer à ses soit dits « ennemis » et non seulement à ses si pieuses brebis, car IL EST POUR TOUS. Le Christ a les épaules assez solides. Il n’est pas le petit Jésus qu’il faut protéger de tout et de tous en le remettant dans les jupes de sa maman. C’est devenu un grand garçon, une personne d’une trentaine d’années. Soyons à l’écoute et en dialogue avec ces autres personnes qui vocifèrent contre Dieu... Car ces soi-disant « blasphémateurs » ne s’attaquent pas forcément à Dieu lui-même, mais à une certaine représentation de Dieu avec laquelle ils se débattent ou ne sont pas d’accord, et que leur à d’ailleurs transmise en partie l’Église. Moi même qui me suis converti à 27 ans, il m’a fallu laisser mourir en mon fort interne, bien des représentations de Dieu, avant que se révèle plus distinctement le Visage de ce Dieu de Jésus Christ qui m’anime à ce jour. Il ne nous appartient pas de décider où l’autre devrait en être spirituellement. Il y a une manière d’évangéliser qui utilise une « Épée de fer » qui fait couler le sang, ou fait que les gens se font du « mauvais sang » c’est l’épée dont se servent tous les extrémistes. Il est une autre Épée qui elle, permet de faire couler du sens, réconcilie et apaise les cœurs.
    Si un chrétien est une personne qui répond à l’appel du Christ « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ». je me demande quel est le « comme » auquel certains chrétiens se référent. Quel est en effet le « faire mémoire, l’anamnèse » de l’expérience d’Amour que ces chrétiens sont censés avoir reçu et accueillis du Christ ? . A en croire leurs propres agissements, il semblerait que le premier « acte d’amour », sacrement, que chacune de ces personnes à reçu du Christ, leur a été davantage une « tuile qui leur tombe sur le coin de la gueule » qu’une « Bonne Nouvelle ». Madinx

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