RENCONTRE 24/09/2011 à 11h08

Joann Sfar : « Quand les gens rigolent, je suis content »

Aurélie Champagne | Journaliste Rue89

Auteur comblé mais « méga angoissé », Sfar publie « Les Lumières de la France », une BD « faussement légère ».

« Pourquoi j’irais donner mon avis ? Pourquoi moi plutôt qu’un autre ? » Au premier étage d’un café de la place Saint-Sulpice (VIe arrondissement de Paris), Joann Sfar interroge son attachée de presse au téléphone. Le dessinateur et réalisateur vient de congédier une journaliste désireuse de lui faire commenter l’actualité. Elle n’avait pas lu sa dernière BD, « Les Lumières de la France ».

En raccrochant, la contrariété qui ridait son front cède la place à un large sourire. La nappe en papier du restaurant est couverte d’arabesques et de créatures au décolleté pigeonnant. Elles rappellent un peu la comtesse de sa dernière parution.

« Pour dessiner, j’ai besoin d’un peu de bruit autour de moi. J’aime travailler dans les cafés. Ou alors il faut que je m’enferme. La semaine dernière, en vacances, ma femme m’a retrouvé dans un placard. »

On avait entendu Joann Sfar assumer à longueur d’interviews son « côté prétentieux ». On le découvre humble et enjoué... même s’il avoue être « un méga angoissé ».

Dans la vie, Joann Sfar est un auteur comblé. Il rentre d’un séjour à New York où il présentait son film « Gainsbourg (vie héroïque) ». L’accueil critique était chaleureux. Le New York Times a même publié un long papier :

« C’était charmant parce qu’ils connaissent assez peu [Gainsbourg] là-bas, ça passe presque pour un film sur un personnage imaginaire. »

Après son film, l’expo Brassens, son diptyque « Chagall en Russie » et les tonnes de projets qui ont saturé son année, cet hyperactif s’est dégourdi les pinceaux avec « Les Lumières de la France », « une BD faussement légère avec des personnages cons comme des paniers ».

« Faire marrer ses copains, ça me suffit pour me lever le matin »

L’histoire se déroule à Bordeaux, dans un XVIIIe siècle de pacotille. Un comte dénonce le commerce négrier qui l’enrichit et néglige sa femme. La comtesse a la cuisse légère et le trompe avec le cuisinier. Le langage est cru, les situations absurdes et « tout le monde baise avec tout le monde, sauf entre mari et femme », résume le dessinateur.


Extrait des « Lumières de la France » de Joann Sfar.

« J’aime bien traiter de sujet sérieux sans me prendre au sérieux. Retrouver l’esprit que j’avais en fac. Quand on étudiait Rousseau ou Hobbes, je dessinais des conneries dans mon cahier. La motivation de faire marrer ses copains, c’est pas si mal. Moi, ça me suffit pour me lever le matin. »


La couverture de « Les Lumières de la France » de Joann Sfar.

Inutile de chercher dans « Les Lumières de la France » une peinture fidèle de l’époque :

« Chaque case est une référence aux peintures du XVIIIe qu’on trouve sur les boîtes de chocolat ou au fond des assiettes à soupe de nos grands-mères, avec les dames qui font de la balançoire.

D’ailleurs, c’est marrant. La peinture du XVIIIe est toujours dévaluée parce que c’est une peinture de plaisir. Ce sont des nanas avec des petits chiens. On ne la met jamais aussi haut que la peinture d’église. Mais moi, je me suis toujours senti très bien chez Bouchez, Fragonard, ou Watteau. »

Ses histoires de coucheries, Sfar est allé les piocher du côté de chez Marivaux :

« Les histoires de servantes et de femmes qui trompent leur mari, j’adore ça. »

« Je me sens bien en comique français »

Le dessinateur parle avec une tendresse inattendue de ce personnage frivole et grotesque :

« Elle règne sur son petit monde. Elle a son chien, sa fille dont elle ne s’occupe absolument pas. Son mari qu’elle ne s’envoie jamais. Et elle aime bien s’allonger sous la lune et faire de l’hyperventilation. C’est moi ! [rires]

Je m’identifie beaucoup à ce personnage. Il est tragique parce qu’elle est vraiment triste. Ça me fait penser à l’état dans lequel on est à 4 heures du matin, quand on sort d’une fête et qu’on a l’impression tout à coup d’avoir tout vu et que le monde nous tombe sur les épaules. »


Extrait des « Lumières de la France » de Joann Sfar.

Les couleurs de la BD sont celles de Walter Pezzali. Le coloriste travaille avec lui depuis vingt ans, notamment sur « Donjon », « Sardine de l’espace », « Petit vampire », ou sur l’expo Brassens. « Il travaille aussi avec Christophe Blain et ma bande de copains », précise Joann Sfar.

« Récemment, il me disait : “ On prend encore du plaisir ensemble.” C’est vrai qu’on nous avait tellement dit qu’on était des gens qui faisaient des BD avec que des aplats sur Photoshop, que sur “Les Lumières de la France ”, on s’est amusés à aller vers des effets de peintures. [...] On voulait que ça ait l’air d’une boîte de Quality Street ou d’un truc comme ça. »

Pour Sfar, la relation au coloriste est forcément très intime : que ce soit avec Walter Pezzali ou avec Brigitte Findakly – l’épouse de Lewis Trondheim – qui faisait les couleurs du « Chat du rabbin » ou de « Chagall en Russie » :

« Tu donnes ton travail à quelqu’un en noir et blanc. [...] C’est un peu comme la lettre au Père Noël. Mais voilà, je l’aime, je lui fais confiance. L’erreur, ce serait de le faire chier. »

« Plus je fais du cinéma, plus j’aime la BD »

Aujourd’hui, Sfar se sent « heureux quand il fait de la BD ». Elle lui permet de redécouvrir une forme de liberté :

« C’est vache, mais plus je fais du cinéma, plus j’aime la BD [rires]. On peut tordre le cadre, tout mettre dedans. Si je décrète qu’il y a 200 cavaliers, il ne tient qu’à moi de les dessiner. A la différence du ciné, personne ne me dira : “ Bah non, c’est trop cher.” »

A cette liberté s’ajoutent les vertus thérapeutiques du travail. Sfar est « un méga angoissé » :

« Je dors pas. Je me bouffe. Je mets mon stress dans les dessins. Je gratte comme un taré. Et quand je ne fais pas ça, ce sont des angoisses... Je suis très content d’avoir trouvé le truc qui me calme. Quand j’ai dessiné toute la journée, je fais moins chier mon entourage. »

Entre comédie et angoisse existentielle, le dessinateur a fini par « trouver le rythme de travail qui rend heureux » : la frénésie.

« On ne choisit pas l’auteur qu’on est. Moi, je rêverais d’être l’auteur de “ Conan le barbare ”. Mais quand j’essaie de dessiner des barbares, au bout de deux pages, ils font marrer. C’est comme ça. Je suis un auteur de comédie. J’y peux rien. Et finalement, quand les gens rigolent, je suis content. »

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  • hawksmoore
    hawksmoore répond à Craca
    Arpenteur
    • Posté à 11h33 le 24/09/2011
    • Internaute 104034
      Arpenteur

    je ne serais pas aussi méchant mais c’est vrai que j’attends toujours la suite des Professeur Bell et des Donjons ! crémildiou !

  • wold
    wold
    Canarchiste intégriste
    • Posté à 13h56 le 24/09/2011
    • Internaute 32226
      Canarchiste intégriste

    Sfar est un auteur que j’ai beaucoup apprécié pour certaine BD comme le chat du rabbin ou Klezmer à la limite. Mais au fil du temps j’ai eu l’impression que ses scénarios et ses dessins était plus relâchés et même carrément en roue libre. Ce n’est pas forcément un mal, certain auteur réussisse à rester léger tout en gardant leurs premiers jets que ça soit à l’écrit ou au dessin. Ce n’est à mon avis pas le cas de Joann sfar qui à plus en plus de mal à dissimuler que son inspiration tourne autour de son égo. Il suffit de feuilleter « harmonica » pour ça ou encore « chagall en russie ». Ça en devient pathétique et lourd, sans compter que son approche de ses origines juives redondante est beaucoup moins fine qu’un Woodie Allen.(Bon je place la barre un peu haute , mais tout de même).
    Au lieu de vouloir faire rigoler les copains il devrait se recentrer sur ses lecteurs.

    Et je rappelle qu’aujourd’hui et demain il y le festiblog a Paris qui rassemble plein de petits auteurs qui ont moins de soutiens médiatique que Sfar mais parfois tout autant de talent.

  • mattzz
    • Posté à 15h36 le 24/09/2011
    • Internaute 28590

    Ben moi j’aime beaucoup ce qu’il fait depuis des années, j’aime bien quand il se lance dans de nouvelles idées, même si du coup il oublie de terminer certaines séries (Professeur Bell ! ! !)...

    Et c’est pas parce que les médias l’adorent que je vais me mettre à le détester. Il y a assez de daubes dans la BD pour continuer à apprécier ceux qui font de belles choses, même quand ils se dispersent un peu.

  • Craca
    Craca répond à mattzz
    Arachnophobe
    • Posté à 19h38 le 24/09/2011
    • Internaute 132400
      Arachnophobe

    Je ne le déteste pas, je suis bien triste d’être laissé sur le côté... Ce ne sont pas « quelques séries » qu’il oublie de terminer... Ce sont... TOUTES ses séries !

    (et quand même, il se disperse beaucoup !)