Décryptage 07/09/2011 à 14h36

« Planète des singes », planète des indignés ?

Philippe Corcuff | Sociologue, anticapitaliste, libertaire, altermondialiste

Dans divers coins du globe, des indignés espagnols, grecs, israéliens... et même, à une moindre échelle, bayonnais ou nîmois se lèvent ! Des émeutes ont éclaté dans les quartiers populaires britanniques. Et cela dans le sillage d’un « Printemps arabe » (la Tunisie, l’Égypte, la Libye...mais aussi le Maroc, la Syrie, le Yémen...) vivifiant, ayant enclenché des logiques révolutionnaires complexes et contradictoires mais toujours en mouvement. Un vent de contestation indissolublement sociale et démocratique commence à essaimer sur la planète.

Et si un blockbuster hollywoodien avait rencontré cette révolte mondialisante ? Le succès de « La planète des singes : les origines » de Rupert Wyatt (en France : 2 millions 817 000 entrées au bout de la quatrième semaine, celle du 31 août-6 septembre) ne ferait-il pas écho à ce climat de rebéllions accrues ?

Un singe marxiste nommé Caesar

Depuis le roman de science fiction de Pierre Boulle (1963) et la première adaptation cinématographique de Franklin J. Schaffner, avec Charlton Heston (1968), on en est au septième opus de « La planète des singes ». Adossé à une esthétique et à un récit plus sobres que le film de Tim Burton en 2001, la version de Rupert Wyatt en apparaît davantage percutante politiquement.

Économie de paroles, économie de dégoulinements sentimentalistes, économie d’afféteries narratives, dans un
usage retenu des images de synthèse : l’effet politique s’en trouve redoublé. Cette fiction cinématographique éclaire, ce faisant, certains mécanismes d’une action collective à portée révolutionnaire dans un groupe opprimé.

Des singes humanisés par des expériences dans le domaine de la recherche génétique, mais continuant à être traités comme des animaux emprisonnés dans des cages, se présentent alors comme la métaphore de tous ces humains traités comme des choses ou des animaux, bref des sous-humains, par les élites au service des mouvements erratiques du Capital mondialisé.

Le singe Caesar, développant une intelligence hors du commun à la suite d’expériences scientifiques à visées à la fois médicales et pécuniaires, devra rompre le charme profondément intériorisé de ses rapports avec la société humaine dominante, dont la dureté se révèlera fort éloignée des relations affectives à coloration paternaliste nouées avec ceux qui l’ont élevé (Will le chercheur, son père Charles, atteint de la maladie d’Alzheimer, et la compagne de Will, Caroline).

Il aura à choisir le camp de ses congénères contre les humains, sans pour autant oublier les liens sentimentaux qu’il a tissés avec ces trois humains.

Il devra s’attaquer d’abord et pratiquement aux combats et aux divisions des singes entre eux, pour ensuite stimuler la constitution progressive d’un sentiment partagé de la commune oppression, ouvrant sur la possibilité d’une émancipation.

Où le film rejoint les sciences sociales

Par des moyens proprement cinématographiques, le film rejoint les travaux en sciences sociales de ceux qui ont insisté -de l’historien britannique Edward P. Thompson aux sociologues français Pierre Bourdieu et Luc Boltanski- sur le caractère non naturel de la construction d’un groupe autour d’intérêts communs, nécessitant alors un travail social, entre avancées et reculs, convergences et fragmentations.

Bien que Caesar ne goûte guère la violence, l’insurrection des singes ne pourra éviter un affrontement avec des forces répressives explicitement alliées au capital, débouchant sur une libération (provisoirement ?) victorieuse. Beau personnage mélancolique, parce que brutalement détaché des joies partagées dans l’enfance avec des humains mais aussi attristé des morts survenus parmi les singes et parmi les humains, Caesar incarne un révolutionnaire à la fois déchiré, déterminé et paradoxalement humain.

En 1765, l’Encyclopédie des Lumières du XVIIIe siècle ne caractérisait-elle pas la mélancolie de manière étonnante comme « le sentiment habituel de notre imperfection », nous engageant dans un métissage de nostalgies, de fragilités assumées et de potentialités subversives ?

De l’arthrite « léniniste » de la révolution simiesque

Il y a cependant un hic dans « La planète des singes : les origines ».

Hollywood, qui pourtant nous surprend encore une fois politiquement, apparaît dans le même temps lesté par des conservatismes, quelque chose comme une arthrite « bolchevique ». Et si la figure « léniniste » de la révolution avait trouvé refuge à Los Angeles dans les industries culturelles, à l’écart des aspirations les plus démocratiques et libertaires des « indignados » d’aujourd’hui ?

Dans la version de Rupert Wyatt, un chef semble devoir nécessairement donner la direction à l’insurrection des opprimés. Les logiques chaotiques et partielles d’auto-organisation à l’œuvre dans les processus révolutionnaires arabes comme parmi les « indignados » n’ont pas d’écho ici.

L’auto-émancipation des opprimés ne suppose-t-elle pas une rupture tant avec les tutelles des dominants qu’avec les nouvelles tutelles des chefs politiciens ou des avant-garde révolutionnaires parlant au nom des opprimés ? Depuis deux siècles que la perspective d’une société non-capitaliste émancipée, démocratique et pluraliste durable échoue, cette question libertaire a quelques raisons historiques pour elle et les révoltes en cours la relancent pratiquement.

Autre point aveugle de la vue cinémato-simiesque des rébellions contemporaines : les écueils de l’approche exclusivement militariste de l’élan émancipateur.

Des couilles (et des poils)

La politique à gauche, et encore plus la politique révolutionnaire, s’est énoncée principalement dans un vocabulaire viril, lié à l’hégémonie des visions socio-historiquement dominantes du masculin : autour du lexique du « combat » et des « rapports de force ». Bref s’insurger, c’est montrer qu’on a des couilles (et des poils !).

La politique émancipatrice n’est-ce pas aussi explorer, expérimenter, tâtonner, inventer, faire éclore des choses qui n’existent au mieux qu’à l’état lacunaire, en partant de nos faiblesses ? Bref ne s’agit-il pas de marier une politique de la baffe dans la gueule (des puissants) et une politique de la caresse (dans l’exploration
d’autres mondes possibles) ?

La présence renouvelée des femmes dans les mouvements sociaux en cours comme l’effet des fragilisations contemporaines des masculinités parmi les militants, en fissurant la chape de plomb machiste, pourraient
aider à poser ces questions contre les conservatismes simiesques. Rupert Wyatt, en accusant davantage les fragilités mélancoliques de son personnage Caesar, aurait pu aussi s’en saisir dans un langage cinématographique, de manière plus décalée par rapport aux stéréotypes genrés hollywoodiens.

Notons toutefois que, dans ses pleins (ce qu’il suggère politiquement) et dans ses creux (ses manques et ses impasses), « La planète des singes : les origines » ouvre un espace de questionnements actuels que ni les Aubry, Hollande, Royal, Montebourg, Joly, Mélenchon, Arthaud... n’ont vraiment, pour l’instant, approché !

Philipe Corcuff a récemment publié « B.a.-ba philosophique de la politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni journalistes » (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Criitque », 2011).

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  • PGC
    PGC
    Impair Impasse89
    • Posté à 15h14 le 07/09/2011
    • Internaute 147266
      Impair Impasse89

    Le blockbuster n’est qu’un prétexte pour placer vos billes, hein M’sieur Corcuff.
    Relisons plutôt Pierre Boulle, le fameux « pont de la rivière kwai », le bouquin de « la planète des singes » ou « un metier de seigneur ».
    Il y en dit certainement plus sur la nature humaine que votre blockbuster survitaminé.

    • Moorice
      Moorice répond à PGC
      assis
      • Posté à 16h52 le 07/09/2011
      • Internaute 112628
        assis

      et que de phases intelligente !

      et Bourdieu et l’encyclopédie des Lumières !

      tout y ait, même les candidats des primaires PS

      la pulpe de goche serait-elle aussi nombriliste ?

      • Blangis
        Blangis répond à Moorice
        chômeur en formation à l'IUFM
        • Posté à 19h22 le 07/09/2011
        • Internaute 168975
          chômeur en formation à l'IUFM

        C’est plus un nombril à ce niveau là mon cher ! Un gros trou du cul avec un cerveau, il pense, autonome. Un coupeur de couilles déguisé en libérateur appelle ça Philippe Muray. Non mais franchement, le pipeau pour gamin de 15 ans qu’il nous sort le soi disant sociologue !

    • Blangis
      Blangis répond à PGC
      chômeur en formation à l'IUFM
      • Posté à 17h51 le 07/09/2011
      • Internaute 168975
        chômeur en formation à l'IUFM

      C’est clair, il place ses billes et nous recrache sa tartine systémique en bon petit soldat ! Quel papier scandaleux ! On y excuse même la violence ! Si la fin est sublime après tout (l’unité), on a le droit de sortir ses couteaux ! C’est d’un démagogique, d’une simplification outrancière !

  • Schrödinger
    Schrödinger
    Poli et gentil. Très rue89.
    • Posté à 15h17 le 07/09/2011
    • Internaute 41709
      Poli et gentil. Très rue89.

    Et les schtroumpfs alors ? C’est fini ? On en parle plus ? Pauvres d’eux... Ces petits schtroumpfs nazis... Si bleus, si mignons, jetés aux oubliettes de la sociologie embarquée...

    • Moorice
      Moorice répond à Schrödinger
      assis
      • Posté à 16h55 le 07/09/2011
      • Internaute 112628
        assis

      Albator l’avait bien dit : « à tribord toute ! »

    • Blangis
      Blangis répond à Schrödinger
      chômeur en formation à l'IUFM
      • Posté à 19h29 le 07/09/2011
      • Internaute 168975
        chômeur en formation à l'IUFM

      Ce monsieur fait honte à la corporation des sociologues. J’aimerai tellement qu’un Raymond Aron sorte de sa tombe et lui fasse un droit de réponse sur Rue 89. L’autre s’en relèverait pas, il changerait même de pays !

  • blabla41
    blabla41
    retraité
    • Posté à 15h20 le 07/09/2011
    • Internaute 167920
      retraité

    pour moi la planète des singes se trouve à droite , avec Copé en tête , et nabot derrière , le premier ne peut rien renier l’homme décent du singe regarder le bien , c’est un babouin mangeur de bananes

  • DiaboloSatanas
    DiaboloSatanas
    Fou du volant
    • Posté à 15h26 le 07/09/2011
    • Internaute 79165
      Fou du volant
  • spleenlancien
    spleenlancien
    Manant, de passage sous le (...)
    • Posté à 16h21 le 07/09/2011
    • Internaute 78672
      Manant, de passage sous le (...)

    La revolte, ça commence toujours par un non hurlé à la face de l’autorité.
    Caesar ne prononce qu’un mot : non !

    • Moorice
      Moorice répond à spleenlancien
      assis
      • Posté à 16h49 le 07/09/2011
      • Internaute 112628
        assis

      ma fille d’1 an aussi

      • Blangis
        Blangis répond à Moorice
        chômeur en formation à l'IUFM
        • Posté à 19h24 le 07/09/2011
        • Internaute 168975
          chômeur en formation à l'IUFM

        LOL

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 16h18 le 07/09/2011
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Merci pour cet article d’une écriture remarquable. C’est un vrai don, une vraie culture que de s’exprimer de la sorte, dans les lignes et entre celles ci.
    Si les arts, la musique, sont par les temps libéraux qui courent mis à mal quotidiennement pour un mieux consommer, l’écriture et son contenu restent tout de même, quand c’est aussi bien fait, révolutionnaire.
    ça change des discours de tous nos politiques à notre intention....
    Sur ce, ce film que je n’ai pas vu, semble parler d’un questionnement de certains aux USA sur la perte de leur hégémonie , la puissance de leur capitalisme et de la science sur la planète des hommes et des singes et du mal que nous avons à regarder en face notre côté animal.
    J’irai le voir mais donnent ils des bananes à l’entracte ?

  • jyeden
    jyeden
    khmer vert ( age des caverne, (...)
    • Posté à 16h43 le 07/09/2011
    • Internaute 20631
      khmer vert ( age des caverne, (...)

    c’est n’imp’

    La présence renouvelée des femmes dans les mouvements sociaux en cours comme l’effet des fragilisations contemporaines des masculinités parmi les militants, en fissurant la chape de plomb machiste, pourraient
    aider à poser ces questions contre les conservatismes simiesques

    je signale à l’auteur que les femmes sont tres presentes dans les mouvements alternatifs, et que ce n’est pas l’effet de la fragilisation des masculinittés parmi les militants
    c’est vraiment du discours d’intello loin de la realité

  • Seingalt
    Seingalt
    amateur professionnel
    • Posté à 16h52 le 07/09/2011
    • Internaute 166244
      amateur professionnel

    « Des singes [] se présentent alors comme la métaphore de tous ces humains traités comme des choses ou des animaux, bref des sous-humains, par les élites au service des mouvements erratiques du Capital mondialisé. »

    Dans le film de Schaffner on avait au moins l’inversion entre dominants et dominés, l’homme blanc se retrouvant l’esclave et le singe l’esclavagiste. C’est ça qui était percutant. Le film de Wyatt abandonne donc cette inversion, et adopte la vulgate du blanc esclavagiste. Je n’en vois pas l’intérêt.

    Par contre, j’aime beaucoup la version de Burton qui est d’une ironie sans concession. Jusqu’à l’intervention divine qui seule empêche le massacre mais qui est totalement grotesque puisque Dieu est un chimpanzé. Et pour être bien sûr que dans ses singes nous ne devons voir que nous mêmes, Tim Burton va jusqu’à représenter Abraham Lincoln, l’antiesclavagiste par excellence, comme un singe. Il cogne dur, le Tim !

  • unagi-
    unagi-
    卑語
    • Posté à 16h55 le 07/09/2011
    • Internaute 24252
      卑語
  • Blangis
    Blangis
    chômeur en formation à l'IUFM
    • Posté à 19h20 le 07/09/2011
    • Internaute 168975
      chômeur en formation à l'IUFM

    Je n’ai qu’une chose à dire à l’auteur de cet article démagogique et vide : lire tout Raymond Aron. Parce que là, y’a plus que du boulot pour dégraisser le mammouth... Le pipeau est tellement intégré aux cordes vocales qu’il faut le passer sous perf hein ! Pis Tocqueville aussi d’ailleurs, Arendt tient (Le totalitarisme) et pis tant d’autres ! A lire tout ça !

    Cette façon de prétendre appréhender l’Histoire en sa totalité à partir d’un concept, celui de la domination, en niant la psychologie, l’homme, les effets de groupes, le culturel, enfin bon tout un tas des dimensions de la réalité (qui est MULTIFORME).... C’est d’un puéril. Hallucinant. ET dire que monsieur est sociologue, je peine à le croire.... La soumission au dogme a l’air tellement intense qu’il doit plus pouvoir penser contre lui même. L’esprit critique, Liberté et Vérité disait l’autre (je vois déjà sa réponse LOL, le pipeau avec la bave aux lèves, l’air insurgé, de son fauteuil...)

    • Lionel06
      Lionel06 répond à Blangis
      Minoritophile et alter-natif
      • Posté à 07h33 le 08/09/2011
      • Internaute 30683
        Minoritophile et alter-natif

      Sociologie de droite, bonjour l’oxymoron...
      A part Aron, il n’en est pas sorti de grand chose d’intelligent.

      • Blangis
        Blangis répond à Lionel06
        chômeur en formation à l'IUFM
        • Posté à 13h27 le 08/09/2011
        • Internaute 168975
          chômeur en formation à l'IUFM

        Au diable les étiquettes mon cher, vous avez tout dit : seul compte le fait que le propos soit intelligent. Tout le contraire de cet article.

  • Tropicaleyes
    Tropicaleyes
    Jean-Christophe, En Slim, (...)
    • Posté à 09h52 le 08/09/2011
    • Internaute 95001
      Jean-Christophe, En Slim, (...)

    Le singe réussit la tour de Hanoi en 15 coups, Hollande l’a réussi en 150 coups

  • funkystefffff
    funkystefffff
    écolo antipathique
    • Posté à 10h17 le 08/09/2011
    • Internaute 55257
      écolo antipathique

    Philippe Corcuff ? un gauchiste qui fait la promotion des blockbusters américains ? celui qui rédige tout seul sa fiche wikipédia ? « sociologue » ? En tout cas, il a pas mal aux chevilles...

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