Ode à la folle, cette mauvaise tafiole, ce pédé anormal
Non, le destin de la folle n’est pas d’être exclusivement antiquaire, coiffeuse ou fleuriste. On en a même connu chômeuses. Mais avec talent. La folle n’est pas toujours stridente et chevelue. Elle scintille parfois par sa discrétion.
Folle poétique, folle introvertie, folle pensive et évasive. La folle a du talent et elle porte haut les couleurs de son pays, la patriote. Que connaissent les Américains de la France ? « Jean-Paul Gaultier, Yves Saint-Laurent. »
Que connaissent les Français de l’Espagne ? « Pedro Almodovar, “Talons aiguilles”. » Que connaissent les Espagnols de l’Angleterre ? « Margaret Thatcher ». On a les travelos qu’on mérite.
La polémique du genre à l’école
La polémique sur la présence d’un morceau de théorie du genre dans un manuel scolaire m’offre l’occasion de publier sur Rue89 un de mes textes qui réhabilite ce qu’on appelle communément les « folles ».
Ces homosexuels efféminés, qui contredisent par leur nature et leur comportement les stéréotypes de la masculinité.
Ils sont les premières cibles de l’homophobie et du machisme gay, y compris au sein du milieu homo.
La folle a du courage. Elle a déjà distribué quelques corrections sévères et se montre toujours prompte à administrer une magistrale déculottée à qui ose s’interposer entre elle et son destin.
Il fallait les voir, les mecs virils, les poilus, les musculeux, tapis au fond des bars crades de New York dans les années 60.
La folle, à l’origine de la première Gay Pride
Ces homos machos qui regardaient leurs pieds lorsque les flics venaient les déloger des boîtes gays clandestines.
Il a fallu qu’un jour, une fois de trop, un policier arrête sans raison une drag-queen pour qu’immédiatement, ses trois copines folles hystériques bondissent sur le fourgon et passent à tabac leurs geôliers.
Sous l’œil éteint des beaux homos virils et costauds, qui regardaient encore leurs pieds. Cris, griffes, cheveux, tempête, larmes et poings : ah ! Ça, les folles leur ont donné une belle leçon de sport.
Résultat : trois jours d’émeutes à Stonewall et la première Gay Pride.
C’est ainsi : les grands moments de l’histoire gay, les coups d’éclat, ce qui bien souvent a fait avancer la cause, c’est au courage (et à l’inconscience) des folles que nous le devons.
Dans « Harvey Milk », le personnage joué par Emile Hirsch, de retour d’un long voyage en Espagne évoque lui aussi, des trémolos dans la voix, cette vision surréaliste et électrisante. (Voir la bande-annonce de « Harvey Milk »)
La folle a le cœur brisé. Déjà au collège, elle rêvassait en classe, humant l’odeur épicée du voyou beau et brutal, rentré suant du sport ou d’une bagarre excitante et cruelle. Elle était amoureuse en secret et souffrait en silence. Puisque la folle a du courage et aussi du talent, elle parvenait toujours à hypnotiser le voyou beau et brutal, en faire quelque chose, se rapprocher.
Elle s’envolait alors, transportée, respirant à pleins poumons l’odeur de transpiration et parfois dans un éclat de rire, elle effleurait d’une main tremblante son épaule arrondie. Mais le voyou beau et brutal retournait toujours à ses rixes ou à ses femmes, laissant la folle seule et le cœur brisé.
La folle est folle, un peu bipolaire
La folle est folle. Elle est un peu bipolaire. Toute cette pression sur ses épaules. Tous ces rêves de grandeur. Elle est un homme, mais elle aime, quelques heures par jour, faire la fille. Dans la vie, elle doit réussir pour faire plaisir à papa, elle veut grimper les échelons pour satisfaire maman, mais par-dessus tout, elle veut être star planétaire, pour enfin pouvoir s’aimer un peu elle-même.
Devenir quelqu’une quand personne ne veut de vous cause bien du souci.
En attendant de monter sur son trône d’impératrice de l’univers, la folle s’occupe de ses ouailles. Elle est attentive au bien-être de ses proches, de sa courette, de son petit monde noir et bleu à paillettes. Elle écoute les copines, défend les minous apeurés, couvre d’argent les barmen séduisants et idiots, tout en s’offrant le plaisir d’engueuler quelques hétéros.
La folle est au bout du rouleau
Quand elle sort, la folle est au spectacle. Elle est le spectacle. Elle fait rire, elle fait pleurer, elle électrise. Que seraient les gays sans elle ? Qui peuplerait d’éclats de rires et de mots méchants nos soirées un peu mornes ? La folle est le sucre et le sel de la vie gay. (Voir la bande-annonce de « Chouchou »)
La folle ira loin. Elle a fomenté dans sa petite tête toute sorte de plans diaboliques pour se venger. Le Créateur a semé son chemin d’embûches qu’elle franchira légère comme une jument en tutu.
Dieu lui a assigné une mission difficile : émerger de la fange, se sortir vivante de la cruauté du monde à son égard et devenir quelqu’un. Parfois, la folle adolescente est trop fragile, les gens ont vraiment été abjects avec elle. Ils sont allés trop loin.
Elle est au bout du rouleau, alors refermant ses grands yeux, imaginant un dernier baiser parfumé dans les bras d’un mec balèze comme un petit gorille, elle se suicide. Elle se fout en l’air. Tschüss, rideau. Et il se trouve toujours beaucoup plus de monde qu’on imaginait pour venir la pleurer. La consécration. Si elle avait su qu’elle deviendrait enfin quelqu’un une fois morte, elle y aurait pensé plus tôt !
Il y a les bons pédés et les mauvaises tafioles
Mais revenons aux vivantes : depuis la nuit des temps, les folles sont là. Même au MacDo Rivoli, on les voit ces adorables petites jeunes, folles R’n’B pleines de joie et de bijoux, sexys et odieuses... Elles résistent à toutes les attaques. On entend dans les bars des homos efféminés s’exaspérer de l’effémination des homos.
On acquiesce de la tête aux hétéros qui disent adorer les pédés, mais les pédés « normaux », ceux qui ne font pas folle, les pédés pas pédés, quoi. On trouve tout naturel qu’elles soient humiliées, moquées, montrées du doigt, tabassées. On est suffoqué à l’idée qu’elles osent espérer une quelconque égalité de traitement. Non. Il y a les bons pédés et les mauvaises tafioles.
Eh bien les folles ont compris qu’il fallait tracer sa route et laisser les médiocres à leur médiocrité.
Un jour, elles s’en iront peut être sur un navire volant vers une destination rose et dorée dans un soleil couchant et musical, nous abandonnant à notre triste sort. A leur bateau chamarré elles auront accroché une banderole fluo et sobre à la fois (elles savent faire ces choses-là) : « Des cheveux, du make-up et hop en voiture ! »
En attendant leur funeste exode, témoignons enfin un peu de reconnaissance : « Folles de tous les pays, unissez vous » !
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