Décryptage 24/08/2011 à 16h24

Les cobayes des essais cliniques victimes de la délocalisation


Ils sont des milliers chaque année en France à participer à des essais cliniques. Mais ces dernières années les démarches imposées aux entreprises pharmaceutiques pour obtenir l’aval des autorités sanitaires se sont alourdies. La France perd du terrain sur le marché international des études. Les cobayes français sont donc de moins en moins nombreux.

Selon une étude du syndicat professionnel Les entreprises du médicament (Leem), ces exigences de sécurité sanitaire ont conduit à une importante délocalisation des essais cliniques à l’étranger.

L’intérêt de ceux qui se prêtent aux essais est avant tout financier. Les rémunérations sont assez attractives, jusqu’à 4 500 euros par an non imposables, en France. Alexis, étudiant grenoblois a ainsi perçu 900 euros pour un séjour de quatre jours en hôpital.

Certains « cobayes » (ou « patients », comme on les appelle dans le jargon du milieu) reconnaissent être aussi poussés par la curiosité scientifique. Seuls
quelques rares cas d’essais de médicaments ciblant des pathologies dévastatrices, comme le SIDA, ont réussi à réunir un nombre exceptionnel de volontaires désireux de faire avancer la médecine.

Les pays de l’Est attirent les entreprises d’Europe occidentale

Ce sont surtout les « pays européens anciennement socialistes », regroupés sous le terme d’Europe centrale et orientale (ECO) qui attirent les entreprises d’Europe occidentale.

Ainsi, depuis 2008, les établissements privés français semblent privilégier de plus en plus les essais cliniques en République tchèque, en Pologne, en Ukraine ou encore en Russie.

D’après Karen Politis Virk, directrice de recherche en biotechnologie et pharmacie, ce choix n’est pas dû au hasard :

« On attribue cette situation à la présence d’importants groupes de patients résidant près des grandes villes, de centres de traitement hautement spécialisés mis en place par l’ancien système médical, d’un système de santé centralisé et de la présence d’experts cliniques instruits. »

Mais les avantages que recherchent les entreprises en externalisant leurs études cliniques sont aussi – et surtout ? – financiers.

La constitution d’un dossier complet pour obtenir une autorisation d’essai, le recrutement de volontaires, le déploiement des outils techniques sont autant de tâches qui ont un coût conséquent. Dans ces domaines, l’Europe de l’Est s’avère être extrêmement compétitive. (Voir la vidéo)

Des démarches administratives lourdes mais nécessaires

Selon une chef de projet opérationnel travaillant dans un Centre d’investigation clinique (CIC), il s’agit d’un faux problème :

« La lenteur administrative et les multiples précautions exigées par la législation française ralentissent les recherches, c’est un fait, mais elles ont pour but d’assurer la protection des patients.

A l’époque, quand les protocoles actuels n’existaient pas encore, on pouvait autoriser tout et n’importe quoi. L’exemple le plus parlant serait celui des expériences menées sur des prisonniers durant la Seconde Guerre mondiale, qui nous horrifient aujourd’hui.

D’ailleurs, pour compenser le ralentissement des projets de recherche clinique, l’Europe a mis en place plusieurs moyens d’uniformisation des réglementations sur son territoire. »

Les « tâtonnements expérimentaux » d’antan, qui ont plusieurs fois permis de faire des découvertes révolutionnaires fortuites, n’ont pas réellement disparu, selon la chef de projet :

« Les découvertes “par hasard” existent toujours. Elles ont simplement changé de forme : avant, on découvrait un médicament en testant des molécules peu connues à tort et à travers.

Aujourd’hui, on peut découvrir des molécules par hasard, puis espérer les lancer sur le marché après avoir fait tous les tests nécessaires dans le respect de la personne humaine. »

Scandales, dictature des lobbys et peur de l’erreur médicale

A plus petite échelle, la fuite des établissements privés peut aussi s’expliquer par un recul du nombre de patients volontaires en France. L’image des entreprises pharmaceutiques en Europe occidentale n’est plus très fameuse depuis quelques années.

Les scandales à répétition et la crainte des lobbys tendent à détériorer la confiance des citoyens. L’inquiétude est aussi nourrie par la médiatisation des essais cliniques « ratés » qui ont des conséquences dramatiques pour les patients, mais souvent sans répercussion juridique concrète sur les laboratoires, protégés par une clause de décharge signée par les patients avant chaque essai. (Voir la vidéo)

Qui est responsable d’un essai qui tourne mal ?

Cette clause de décharge de responsabilité, systématiquement précisée dans le contrat passé entre l’entreprise pharmaceutique et le patient volontaire, est pour beaucoup une source d’inquiétude. Au point que certains s’estiment « chanceux » quand leur essai clinique se déroule sans accrocs.

C’est le cas d’Alexis, 21 ans, qui a participé à sa première étude clinique il y a quelques mois, dans un institut privé à Grenoble. Avec trois autres volontaires, il a accepté de passer quatre jours dans un centre médical en échange de 900 euros :

« Avant de commencer, l’équipe médicale a expliqué le fonctionnement du protocole et le déroulement des journées. En signant les papiers, on déclinait toute responsabilité de l’institut si l’expérience devait déraper.

Je n’ai eu aucun problème pendant l’essai, pas même le moindre effet secondaire. Mais c’est peut-être parce que j’ai eu un placebo, et c’est tant mieux. Si quelque chose s’était mal passé, je ne sais pas comment j’aurais réagi. »

Malgré tout, l’apparente pénurie de volontaires ne semble pas toucher toutes les entreprises. Selon le laboratoire lyonnais Optimed, qui pratique des recrutements cliniques depuis plusieurs années :

« Il serait erroné de dire qu’il y a un manque de patients. Évidemment, il faut que les établissements y mettent du leur et fassent un bon travail de communication.

Pour chaque étude, nous publions des annonces par voie de presse, mettons à jour le site web et faisons marcher la technique classique du bouche-à-oreille. Jusqu’à présent, nous avons toujours eu un nombre de retours très satisfaisant. »

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  • Deamon7
    Deamon7 répond à Redroom
    Petit agité
    • Posté à 19h05 le 24/08/2011
    • 49273
      Petit agité

    Au contraire la concurrence et la perspective de profits importants ont au moins l’avantage de faire investir des sommes gigantesques par l’industrie pharmaceutique dans la recherche. Dans le public les chercheurs ont des crédits pour s’occuper de recherche moins profitable financièrement mais sont en permanence écrasés par la bureaucratie et les lenteurs de l’administration.

    Il faut donc du public ET du privé. Tout le monde n’est pas Pasteur ou Mère Theresa donc il est sain que le progrès repose aussi sur des considérations terre-à-terre et non seulement sur la grandeur d’âme et la philanthropie des labos.

  • vivivivi
    vivivivi
    indépendant
    • Posté à 23h42 le 24/08/2011
    • Internaute 123431
      indépendant

    Encore une fois ce n’est qu’une question de profits à court terme.
    Il est inadmissible que les industries pharmaceutiques soient privées et cotées en bourse.
    Dès lors qu’il s’agit de santé publique ces industries devraient être soumises à l’autorité d’état et gérées par des groupes citoyens éphémères pour plus de sécurité et éviter les intérêts personnels et conflits d’intérêts
    Encore un pan de la société qui a été corrompu et livré aux spéculateurs

  • HellKommander
    HellKommander répond à Redroom
    Faire peur aux gens.
    • Posté à 04h05 le 25/08/2011
    • Internaute 150868
      Faire peur aux gens.

    Le problème est que ce genre de choses ne pourra pas vraiment être réglé : un principe actif a à ma connaissance très souvent voire tout le temps un ou plusieurs effets secondaires souvent indésirables de part la nature du principe... Il y aura toujours des risques pour la santé avec n’importe quelle substance, il faut se sortir de la tête que le risque zéro existe.

    Quant au budgets alloués aux différentes sections d’un labo pharmaceutique, j’ai devant moi mon cours d’initiation au médicament (je suis en PACES) et je lis que le budget R&D varie de 9 à 18% selon les boites et que le budget marketing serait d’environ 15% à 20%.

    Dans une logique capitaliste, ce résultat est finalement prévisible au vu des énormes gains produits par les plus grosses boites pharmaceutiques chaque année (Pfizer Wyeth = 67-69 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an) et de la pression des actionnaires.
    De plus on note que la recherche tourne de plus en plus en rond, et tente de placer à tout prix des produits à faible valeur innovatrice pour un gain immédiat et fort (1 milliard d’€ la première année est l’objectif de plusieurs boites pour le lancement d’un blockbuster) avec des risques de sous investissement dans le long terme et dans les maladies moins courantes donc moins rentables mais plus graves, qui sont plus du ressort du monde hospitalier mais ce dernier ne pourra pas éternellement supporter des charges pareilles. + d’autres méthodes de pression pour vendre les médocs comme augmenter la prévalence d’une pathologie en diminuant les seuils de diagnostic, redéfinir des comportements humains en pathologies (timidité=phobie sociale par ex) ou une requalification des troubles bénins en maladies graves...

    Tous ces éléments sont expliqués par l’appât du gain comme dit plus haut et justifie en partie les 15 à 20% de budget marketing des boites pharmaco.

    Ce qui me laisse dire qu’il serait grand temps que l’état reprenne à son compte la recherche en réinvestissant massivement dans ce domaine pour ne plus subir la loi du capital, qui mènera à terme si on laisse les entreprises privées gérer la recherche à une recherche moribonde et qui ne fera que se mordre la queue et de facto ne produira plus rien de réellement intéressant. (Alors que déjà maintenant, le nombre de nouveautés apportant un plus thérapeutique est extrêmement faible.)