Décryptage 23/08/2011 à 13h00

Les images de liesse à Tripoli banalisent la guerre et ses morts

Irène Costelian | Docteur en sciences politiques

Alors que les insurgés et le Conseil national de transition (CNT) annonçaient la prise de Tripoli, des images de liesse populaire commençaient à inonder les médias du monde entier. Toutefois, la situation est loin d’être aussi simple que ces images le laissent paraître et elles semblent davantage exhibées pour éluder les questions essentielles que pose cette conquête attendue depuis six mois.

A Benghazi, foyer de la rébellion, les images de l’entrée des rebelles dans Tripoli et les batailles qui s’en suivirent furent diffusées sur la place publique de la ville. Mise en scène comme un spectacle auquel sont conviés adultes et enfants, la véritable guérilla urbaine semble ainsi banalisée. Les coups de feu semblent tirés avec des balles à blanc tellement ils sont nombreux et l’on ne voit que très peu les blessés, comme s’ils n’existaient pas vraiment.

Une banalisation effrayante de la guerre

De plus, la diffusion publique de ces images de violence apparente le combat contre les loyalistes à un film ou un simple jeu, un jeu vidéo de guérilla urbaine. Peu de rebelles portent des tenues de combat, la plupart sont en bermudas et T-shirt, mais tous sont armés de kalachnikov. Aussi, le combat prend les traits d’une banalisation effrayante. (Voir la vidéo)

De plus, la jeunesse des protagonistes accentue davantage le processus d’identification des spectateurs et crée un sentiment de solidarité et d’empathie envers ces soldats d’un jour.

Ce processus d’identification est couramment utilisé en communication car l’enthousiasme est un affect conservateur bien plus fort que le malheur ou la peur. L’euphorie d’une victoire vécue comme déjà effective sublime une réussite anticipée. Ces images induisent ainsi l’idée que la victoire est acquise et rend impossible tout retour en arrière, qui serait alors une défaite d’autant plus grande qu’elle paraîtrait irréelle.

Mais les images d’une victoire banalisée évitent aussi de penser au danger, aux morts et aux souffrances endurées pour atteindre le résultat escompté. Cette logique du spectacle semble ignorer les victimes (1 300 selon le porte-parole de Mouammar Kadhafi) et personne ne pleure les vies humaines, coût de cette avancée vers la victoire. Les hommes et les femmes morts durant la prise de la capitale deviennent ainsi des victimes collatérales, d’ores et déjà éclipsées par les démonstrations de joie de la victoire.

Kadhafi mis à mort... symboliquement

De plus, les scènes de liesse des insurgés évincent la peur du conflit encore inachevé avec Mouammar Kadhafi. En effet, malgré son absence, Kadhafi est l’acteur principal de ces scènes d’euphorie collective. Ses portraits apparaissent presque dans toutes les images de cette victoire anticipée. A défaut d’exhiber une dépouille ou un prisonnier, Mouammar Kadhafi est mis à mort dans des scénarios symboliques.

Sa mort, plus conçue comme la fin d’un règne qu’une mort effective (car les dirigeants du CNT voudraient le voir jugé par les instances internationales) appartient désormais à ces citoyens en armes, représentants du peuple libyen tout entier.

Une scène est plus particulièrement révélatrice de cette scénarisation symbolique de Mouammar Kadhafi. Des jeunes hommes en armes, brandissent un portrait de Kadhafi brodé sur un petit tapis. Un homme, dans la foule, brandit une machette et tente de lacérer.


Capture d’écran d’un reportage diffusé par BFM TV montrant un homme tentant de lacérer un portrait de Kadhafi.

Le portrait, ce qui provoque un mouvement de recul de la part des porteurs. Mais devant les caméras, les hommes maintiennent le portrait tendu et il est alors possible au tenant de la machette de transpercer le portrait de celui qu’il voudrait déjà avoir vaincu.

Dans d’autres scènes, les photos de Mouammar Kadhafi sont brûlées et les tapis à son effigie piétinés.

Véritables objets de culte lorsque Kadhafi était à l’apogée de sa gloire, ses portraits sont devenus des reliques encombrantes pour la Libye nouvelle qu’il convient de désacraliser.

Absent physiquement mais présent symboliquement, les gestes de désacralisation de l’image de Kadhafi lui confèrent l’immortalité, d’autant plus qu’il n’a plus fait d’apparition publique depuis longtemps et qu’il spécifiait bien dans son dernier communiqué qu’il ne se rendrait jamais.

Aller plus loin
  • 2766 visites
  • 42 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • thierry reboud
    • Posté à 14h01 le 23/08/2011
    • Internaute 20923

    Paradoxalement, je me demande dans quelle mesure le fait que vous vous effrayiez d’une éventuelle banalisation de la guerre n’est pas la démonstration qu’au contraire elle est effectivement devenue exceptionnelle, et considérée comme telle, bien plus que par les siècles passés.

    Quant aux images de combattants sans uniformes et en habits quotidiens, elles me paraissent ressortir de la plupart des révolutions : ailleurs et en d’autres temps, on les a appelés sans-culottes.