Portrait 15/08/2011 à 15h40

Warren Buffett, l'homme qui voulait payer plus d'impôts

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Le milliardaire, qui paie relativement moins d'impôts que ses employés, appelle Obama à « arrêter de cajoler les riches ».


Warren Buffett entouré de pom pom girls de l'université du Nebraska en avril (Rick Wilking/Reuters)

Certains le traiteront d'hypocrite, d'autres de doux rêveur, certains penseront qu'il est en train d'acheter sa place au paradis... Warren Buffett, l'un des hommes les plus riches au monde, vient de prendre sa plume pour demander à... payer plus d'impôts.

Ce financier américain, qui fêtera dans quelques jours ses 81 ans et qui pèse au bas mot 50 milliards de dollars (34 milliards d'euros), a publié dans le New York Times une tribune pour se plaindre que ses impôts, et ceux de ses « amis super-riches » comme il les décrit lui-même, ne sont pas assez élevés alors que la classe moyenne et les plus pauvres souffrent des conséquences de la crise financière.

Il donne des chiffres : sa dernière feuille d'imposition fait apparaître qu'il a dû payer plus de six millions de dollars (4 millions d'euros) au Trésor américain. Une somme coquette, mais dont il fait observer qu'elle ne correspond qu'à 17,4% de son revenu imposable, grâce à des tas d'exemptions fiscales et de déductions parfaitement légales. Avec ce résultat très paradoxal :

« C'est moins que ce que payent les vingt autres personnes de mon bureau. Leur imposition va de 33 à 41% de leurs revenus, avec une moyenne à 36%. »

Il ajoute ce commentaire qui en dit long sur la place de la finance dans le capitalisme d'aujourd'hui :

« Si vous faites de l'argent avec de l'argent, comme le font certains de mes amis super-riches, votre pourcentage pourra même être encore plus bas que le mien. Mais si vous gagnez votre vie avec un travail, votre pourcentage sera supérieur au mien, et sans doute de beaucoup. »

Il faut augmenter les impôts des plus riches

Une situation qui, selon lui, n'était pas le cas dans les années 80 et 90. Entre 1992 et 2008, alors que les revenus des 400 Américains les plus riches a décuplé, leur taux d'imposition moyen est passé de 29,2% à 21,5%.

Warren Buffett fait donc une proposition au Comité conjoint qui a été récemment décidé par Barack Obama et son opposition républicaine pour trouver des solutions au problème du déficit budgétaire : augmenter les impôts des plus riches.

Il suggère de ne pas toucher à l'imposition de 99,7% des contribuables américains, mais de n'augmenter les impôts que de ceux qui déclarent plus d'1 million de dollars de revenus par an, soit 236 883 personnes en 2009, et plus encore pour ceux qui gagnent plus de 10 millions de dollars par an, et qui étaient quand même 8 274 en 2009.

Sa conclusion :

« Mes amis et moi avons été cajolés pendant trop longtemps par un Congrès ami des millionnaires. Il est temps que notre gouvernement devienne sérieux sur le partage des sacrifices. »

Warren Buffett n'est pas qu'un riche excentrique. Il est l'un des gourous de la finance américaine, avec son fonds Berkshire Hathaway, dont le succès lui a valu le titre de « meilleur investisseur du XX° siècle ». Il est un des personnages emblématiques du capitalisme américain, dont les paroles et les conseils sont suivis aveuglément par les petits porteurs.

Le choix de la philanthropie

Depuis le début des années 80 et sa formidable réussite financière, réalisée à coups d'investissements judicieux, d'une bonne lecture du marché et d'audace récompensée, Warren Buffett est aussi un grand philanthrope, dans la grande tradition américaine.

Il y a un an, Warren Buffett s'était associé à Bill Gates, un de ses grands amis « super-riches » (Gates siège au conseil d'administration de Berkshire Hathaway), pour lancer une initiative sans précédent et sans équivalent au monde : ils ont lancé le « giving pledge », un « engagement de don » par lequel qu'ils s'engagent à donner la moitié de leur fortune à des oeuvres humanitaires. Une quarantaine de milliardaires avaient signé ce « pledge », dont Marc Zuckerberg (Facebook), Larry Ellison (Oracle), ou encore le fondateur de CNN, Ted Turner.

Warren Buffett avait déjà promis 80% de sa propre fortune à la fondation de Bill et Melinda Gates, très active dans la lutte contre le sida et pour la vaccination dans le monde en développement.

La taxation des super-riches comme solution au déficit budgétaire ? Sans doute pas, comme le montrait, chiffres à l'appui, notre blogueur Jean Matouk lorsque la rumeur avait circulé que Bill Gates était « plus riche que l'Amérique »...

Mais la fin de cette injustice déjà choquante en période faste mais carrément inacceptable en temps de crise, du fait que les plus riches payent en pourcentage moins d'impôts que le reste de la population, et que le capital est moins impos que le travail, peut constituer une partie de la réponse, à côté des économies budgétaires et des mesures d'austérité qui sont en train d'être imposées un peu partout.

En France, le débat est d'abord politique

En France, le gouvernement se refuse à aller dans cette direction, se contentant de parler de l'élimination de certaines « niches fiscales », ce qui n'est pas tout à fait la même chose.

A gauche, Martine Aubry a clairement annoncé la couleur, dans une tribune publiée vendredi dans Le Monde, qui va exactement dans le même sens que les remarques de Warren Buffett : « Les revenus du capital cesseront d'être moins taxés que ceux du travail. »

La candidate à la primaire socialiste s'est néanmoins attirée une attaque en règle de Valérie Pécresse, la ministre du budget, qui a accusé Martine Aubry de préparer des augmentations d'impôts, une antienne qu'on entendra sans doute beaucoup pendant la campagne.

Les super-riches, eux, se taisent. Peut-être que la différence entre les Etats-Unis et la France, c'est qu'ici, ce sont les politiques qui s'écharpent sur les impôts, tandis que de l'autre côté de l'Atlantique, les plus riches devancent l'appel et proposent de participer à l'effort collectif. Allo Liliane (Bettencourt), François (Pinault), Bernard (Arnault) ? ...

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  • Redroom
    • Posté à 17h47 le 15/08/2011

    « Mes amis et moi avons été cajolés pendant trop longtemps par un Congrès ami des millionnaires. Il est temps que notre gouvernement devienne sérieux sur le partage des sacrifices »

    Je ne pensais pas qu'un jour un millionnaire dirait exactement ce que nous autres anarchistes rabâchons ici depuis 4 ans, enfin ça fait plaisir.

    Puis suffit juste de remplacer congrès par président et ça marche aussi nickel pour la France.

    Bravo Mr Buffet en tout cas...

    « La puissance ne consiste pas à frapper fort ou souvent, mais à frapper juste. »

    Honoré de Balzac

  • alankin
    alankin
    peu importe
    • Posté à 18h10 le 15/08/2011
    • Internaute
      peu importe

    là encore on exagère à propager l'idée que les revenus du capital ne sont PAS imposés, ils le sont en France à 30% gosso modo , alors que la moitié des salariés en France n'est pas imposée du tout.
    Il y a certes des gens très riches qui payent 0 en IR comme des sociétés qui en IS payent 0, mais cela ne veut pas dire que tous les autres ne payent rien.
    Donc on en a marre de ces deux raccourcis :
    - 1 les revenus du capital sont peu imposés –> c'est faux
    - 2 les riches doivent payer le déficit–> c'est bien sur impossible
    Il faut refondre en France toute la fiscalité, mais arrêter de dire que les riches sont responsables du déficit, ou responsables de la pauvreté.
    ça nous saoule.
    Quant à ce WB, il est bien gentil, mais avec 99% d'impots pour lui
    il lui restera de quoi vivre, alors il a beau jeu de réclamer plus.
    Pour finir, hein, plutôt que de parler de recettes, pourrait on parler de dépenses, d'abord ? ?
    A quoi sert il de financer les gabegies nationales ( le cout de la démocratie, sénat, parlement, conseils en tout genres, recasages, primes aux sénateurs, gabegies des collectivités, voitures de fonction, commissions bidons, maitre d'hotel et chauffeurs, gardes rodes et appartements de fonction, etc etc ) mmmmm ?

    Bref : commençons par nettoyer les dépenses, on verra ensuite pour les recettes ! ! ! !

  • jcgrellety
    • Posté à 18h32 le 15/08/2011

    Il y a des riches, conscients, très rares, et l'immense majorité des autres. Riches, d'où le sont-ils ? Du travail des autres, des échanges des autres, et pour certains un peu de leur propre travail, mais pour certains seulement. La plupart sont ou des héritiers ou des profiteurs de valorisation, et ce sans travailler, comme le dit bien Buffett. Obama ferait bien de l'intégrer dans son équipe. Il pourrait, d'ici 2012, peser fortement sur l'élection et sur une réflexion en profondeur et sur les richesses acquises et sur les prélèvements obligatoires. Ce serait tout profit pour les comptes publics US, pour les citoyens américains ET pour nous, qui sommes si soumis à l'influence américaine dans tant de secteurs. En tout cas, comme avec Matt Damon, on peut admirer le fait qu'ils ont des citoyens américains, connus, et engagés, alors que nous, là aussi et là encore, il n'y a rien, sauf le Cercle, cette organisation qui a tant soutenu l'actuel locataire de l'Elysée, et ce pour que l'UMP leur vote un bouclier fiscal sur mesure et aux petits oignons. Les Républicains vont faire la tête. Pourvu qu'il insiste !

  • Jinxy
    Jinxy
    Etudiant
    • Posté à 19h14 le 15/08/2011
    • Internaute
      Etudiant

    On dirait que Warren Buffet est devenu Marie-Georges Buffet

  • damienl
    damienl
    Chercheur
    • Posté à 23h45 le 15/08/2011
    • Expert
      Chercheur

    On peut être assez d'accord avec W. Buffet sur l'idée qu'il faudrait une refonte assez fondamentale du code fiscale américain (et français d'ailleurs). Trop de niches fiscales qui mettent à mal le principe que chacun devrait être égal devant l'impôt. Certaines niches peuvent être conservées (comme les déductions pour les dons aux oeuvres caritatives) mais la plupart devrait être éliminées. Avec bien sur une adaptation des taux d'imposition (remonter la limite des tranches les plus basses par exemple).

    Par contre, cet article semble se baser sur l'idée que la fiscalité idéale devrait être basée sur des critères idéologiques (les spéculateurs doivent payer proportionnellement plus que les travailleurs, etc.). Personnellement, je pense plutôt que le but de la fiscalité est d'être efficace, de permettre de financer les dépenses de l'état en créant le moins de distorsions possibles.

    Et là, l'analyse de W. Buffet a des limites. Il devrait revoir ses classiques. Lorsqu'il dit qu'il n'a jamais rencontré un investisseur qui ne spéculait pas à cause des impôts qu'il devrait payer, c'est un mauvais argument. Les agents raisonnent à la marge, c'est une des premières leçon de l'économie. A la marge, taxer les plus-values réduit l'investissement (on peut ensuite discuter des élasticités).

    Vu les spécificités des USA (notamment l'absence de TVA et les « sales taxes » assez réduites ou inexistantes selon les états), on peut se demander si cela a beaucoup de sens de taxer les plus-values et les dividendes. Pourquoi serait-il plus avantageux d'acheter un Yacht que d'investir dans l'entreprise qui les fabrique par exemple ?

    Il me semble que taxer le capital génère beaucoup de distorsions et est généralement peu efficace (le capital est très mobile, les détenteurs du capital sont souvent ceux qui ont le plus de possibilités d'éluder l'impôt). Et lorsque l'on parvient à taxer le capital, les effets sur la croissance sont mauvais (réduction du stock de capital, et donc également de la production et des salaires). Mieux vaut taxer la consommation par exemple (avec des mesures spécifiques pour éviter que cela ne soit régressif).
    Mais je n'en fait pas non plus un article de religion, c'est plutôt une question théorique et empirique.

    Je pense que l'on gagnerait beaucoup si l'on pouvait discuter rationnellement de la structure de la fiscalité au lieu de toujours voir celle-ci par la lorgnette idéologique (« le travail c'est bien, l'investissement c'est mal » ; « il faut faire cracher les riches », etc.).

    Un billet intéressant sur la structure fiscale :
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