Sur le terrain 02/08/2011 à 15h59

Viols au Congo : « Le jour où ils ont fait de moi une femme »

Maryline Dumas | Journaliste

Arme de guerre lors de conflits en RDC, le viol des hommes a été passé sous silence. Réfugiées en Ouganda, des victimes témoignent.


Des graffitis du temps de la guerre, dans un ancien complexe de luxe, à l’est du Congo, le 28 août 2010 (Finbarr O’Reilly/Reuters).

(De Kampala) « Avant de dormir, nous allons jouir », a annoncé le chef des rebelles à ses prisonniers. C’était en janvier 2009. Le calvaire de Lukengo – les prénoms ont été modifiés pour garantir la sécurité des personnes – venait de commencer. Comme lui, 23,6% des Congolais de l’Est reconnaissent avoir été victimes de violences sexuelles lors des différents conflits qui ensanglantent la République démocratique du Congo (RDC) depuis 1997 et le coup d’Etat de Laurent-Désiré Kabila (aujourd’hui remplacé par son fils).

En Ouganda, pays voisin de la RDC, le Refugee Law Project, une association qui soutient les réfugiés, s’est spécialisé depuis deux ans dans l’aide aux hommes violés. Lukengo fait partie de ceux-ci.

Deux ans et demi après son enlèvement par les rebelles de Laurent Nkunba, l’homme de 28 ans raconte « le jour où ils ont fait de [lui] une femme ». Ce premier soir a été suivi de huit autres.

« “Nous allons... on va se jouir.” Jouir ? Tellement on était traumatisés. Ils nous appelaient un par un. C’était moi le premier parce que j’étais un peu élancé comme je suis là. “Toi passe devant, déshabille-toi.” Déshabille-moi ? Ils veulent me frapper à poil ou quoi ? Mais c’était passé.

Ils m’ont dit de prendre la position où le musulman prie. Je ne voulais vraiment pas, parce que j’avais déjà une idée dans ma tête. Trois soldats sont venus me toucher ici (aux bras), un autre ici (à la taille). Ils m’ont forcé. J’étais déjà à poil. Je me suis plié. Bon... Ils allaient faire... comme si nous étions des femmes, ils allaient coucher avec nous. J’avais compris. Et on était dans l’impossibilité de refuser.

Le commandant qui avait commencé... a commencé. C’était terrible. C’était terrible pour la première fois. La douleur que j’ai ressentie ce jour-là, je ne sais pas si... C’était atroce. Alors pour lui... les gardes, ils étaient là en train d’applaudir, de rire, chanter.

Quand il a fini, éjaculé tout ça... Un autre est venu, un autre est venu. Et puis, bon... pour moi c’était... J’étais KO. La première, je me tenais comme ça (avec les mains au sol). Après le deuxième, le troisième, je n’avais plus de force. Mes mains tremblaient et mes pieds tremblaient. Je suis tombé vraiment évanoui et ils en ont pris un autre. » (Ecouter le son)

Audio file

Lukengo_1.mp3

Lukengo a finalement réussi à s’enfuir et à retrouver son frère et sa sœur perdus de vue lors de son enlèvement.

Son frère et sa sœur : « Tu vas nous donner des maladies »

Tous trois ont ensuite décidé de se réfugier en Ouganda. C’est à Kampala, la capitale, qu’ils s’installent en février 2009. « Vous m’auriez vu à cette époque, j’étais pâle et fin parce que je saignais de l’anus tout le temps », explique le Congolais désormais bien bâti.

« J’ai saigné. Je ne pouvais même pas marcher comme j’ai marché ici. J’ai saigné comme si l’anus était justement ouvert. Même quand j’ai fui dans la forêt, j’avais du sang. Je saignais, je saignais. Arrivé à Kampala, ça a commencé. C’était une semaine qui se passait bien, deux semaines du sang.

Même si j’allais pas aux toilettes. Je me suis dit : “Mais moi, ma vie, ce n’était pas pareil.” Par rapport à cela, mon frère et ma sœur me haïssaient. Ils disaient (parce que là où j’étais, ça sentait mauvais, le sang) : “On ne peut pas vivre comme ça, tu vas nous donner des maladies, chacun va chercher sa vie.” » (Ecouter le son)

Audio file

Lukendo2.mp3

Pour cette raison, son frère et sa sœur décident de le quitter.

« Des hommes qui se sentent émasculés »

Chris Dolan, le directeur du Refugee Law Projet qui s’est occupé de Lukengo, reconnaît que les hommes violés sont souvent abandonnés par leurs proches.

« Si un homme violé raconte ce qui lui est arrivé, peu de gens vont le croire. Il y a des réactions étonnées : “Comment c’est possible ?” Ou même : “Si c’est arrivé, c’est qu’il y a quelque chose qui va pas chez toi.” Certaines femmes quittent leur mari, des familles les renient. »

Rejet des proches, rejets d’eux-mêmes. Certaines victimes se demandent s’ils sont encore des hommes, s’ils sont encore aptes à assurer leur rôle de chef de famille. Lukengo avoue d’ailleurs qu’il n’éprouve plus aucun désir pour les femmes et se demande s’il pourra avoir à nouveau des relations sexuelles un jour.

Chris Dolan évoque « des hommes qui se sentent émasculés ». L’isolement social devient une conséquence directe du viol. Si Lukengo raconte son histoire, c’est uniquement « aux gens des offices qui peuvent [l]’aider ». Pas question pour lui d’en parler à d’autres, surtout pas à des Africains. Sur le continent, l’homme est considéré comme la personne qui protège, il ne peut pas être une victime.

Un docteur : « Je reconnais les victimes de viol à l’odeur du sang »

Paul, violé en janvier dans une forêt alors qu’il fuyait après avoir été expulsé de sa terre par des ennemis, explique lui-même qu’il a du mal à aller vers les autres. Son frère, qui a subi le même traitement, raconte que Paul s’évanouit parfois dans la rue quand il pense à ce qu’il a vécu. « Je souffre de la tête, vraiment. J’ai aussi mal quand je vais aux toilettes », avoue le jeune homme de 17 ans. Trop faible pour marcher, Paul peine aussi à rester assis. La douleur l’oblige à ne s’appuyer que sur une de ses fesses, de préférence sur un coussin.

Quant à Lukengo, sa santé s’est améliorée depuis son arrivée. Après une visite infructueuse à l’hôpital public – « Ils m’ont simplement prescrit du paracétamol » –, Lukengo s’est rendu au Refugee Law Projet. Là-bas, il a été pris en charge par le docteur Salomé Atim, qui l’a envoyé dans une clinique privée, avant même d’écouter son histoire.

Le docteur explique :

« Je reconnais les victimes de viol à l’odeur du sang et à la façon dont ils s’assoient, sur une fesse. Quand ils parlent aussi. Ils ne disent pas tout de suite “j’ai été violé” mais plutôt : “On m’a séquestré, on m’a maltraité, j’ai mal dans le bas du dos”. »

En meilleure santé, mais pas guéri, Lukengo reconnaît avoir de nouveau des douleurs depuis quelques semaines. Le médecin lui avait conseillé de se faire opérer. Mais le jeune homme, du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, se contente pour le moment de médicaments :

« Se faire opérer sous-entend arrêter de travailler quelque temps. Je n’ai pas de famille pour s’occuper de moi. Personne pour aller me chercher à manger, pour payer mon loyer si je ne peux pas bouger. »

Si le Refugee Law Projet prend en charge les coûts des traitements et des opérations – cela concerne une quinzaine d’hommes chaque mois –, ce n’est pas le cas des « à-côtés » : incapacité de travail, loyer et régime alimentaire (fruits, légumes qui sont coûteux en Ouganda). Cela n’encourage pas les réfugiés qui vivent de petits boulots précaires.

Seules les victimes femmes sont aidées par l’ONU

Chris Dolan rejette la responsabilité sur les organisations internationales, brandissant le cahier des charges des subventions de l’ONU. Dans la catégorie « sexe », il n’est question que d’aide pour les femmes.

« Il y a certes plus de femmes violées. Mais 100% des hommes violés ont besoin d’une assistance médicale. Ce n’est pas le cas des femmes. »

Le viol des hommes est-il réellement pris en compte ? A la Mission de l’organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco), on ne semble pas être au courant de ce genre de cas.

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  • 124798 visites
  • 260 réactions
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  • PoG
    PoG
    Etudiant.
    • Posté à 16h20 le 02/08/2011
    • Internaute 70681
      Etudiant.

    Dommage de ne pas citer Maia, qui n’a pas attendu que la polémique sur DSK retombe pour tirer (sig) la ou ça fait mal (sig) :

    Lien

    Lien

    Citation :
    « - 22% des hommes du Congo oriental ont subi des violences sexuelles (30% des femmes)… et selon une médecin, 100% des hommes réfugiés (oui, ça fait mal),

    - des cas de viols comme arme de guerre, commis sur les hommes, ont été recensés au Chili, en Grèce, en Iran, au Koweit, en ex-Union Soviétique ou encore en ex-Yougoslavie. Ce n’est probablement qu’un petit bout de l’iceberg.

    - Au Salvador, 76% des prisonniers politiques des années 80 décrivaient au moins une expérience de torture sexuelle.

    - Sur 6000 prisonniers d’un camp de concentration à Sarajevo, 80% des hommes avaient été violés. »

  • Frangipanier
    Frangipanier
    Plante verte, rouge et noire.
    • Posté à 16h36 le 02/08/2011
    • Internaute 106626
      Plante verte, rouge et noire.

    Un témoignage qui fait froid dans le dos. Traitements inhumains. Folie. Rien à dire, en fait.

    Par contre, plusieurs interrogations en marge de ce récit insoutenable, sans jugement aucun :

    - Quelle image a l’homosexualité masculine au Congo ? Il semble que cela soit fort mal vu, au vu des réactions des proches des victimes (comme si l’accouplement entre personnes du même sexe, consenti ou non, était une mauvaise chose).

    - Les bourreaux n’ont-ils pas été victimes eux-mêmes de ces actes, selon la « vieille » règle qui voudrait qu’on reproduit généralement ce que l’on a subi ?

    - Il semble en effet que les violences (sexuelles ou non) faites aux femmes soient largement plus médiatisées que celles faites aux hommes ; c’est une erreur, selon moi. C’est bien de parler de cela ici (même si j’avoue que j’eûsse apprécié ne point avoir tant de détails....« croustillants »).

  • SuperSo
    SuperSo
    Consultante
    • Posté à 16h54 le 02/08/2011
    • Internaute 165830
      Consultante

    Bel article et témoignage émouvant..
    En revanche, suis-je la seule que le titre dérange ? Pourquoi l’acte de viol devrait rabaisser la victime à la condition féminine, comme si c’était une horreur qui devait n’être destinée qu’aux femmes ? Avec toutes les conséquences que ça peut avoir, le viol sur un homme, parce qu’il impacte la virilité,est plus tabou et doit être considéré comme plus grave que celui sur les femmes, normalisé par les témoignages qui éclosent ?

  • Yann Guégan
    Yann Guégan répond à SuperSo
    Avec les doigts http://bit.ly/ (...) Rue89
    • Posté à 17h27 le 02/08/2011
      éditeur
    • Journaliste 1836
      Avec les doigts http://bit.ly/ (...)

    Pourquoi l’acte de viol devrait rabaisser la victime à la condition féminine, comme si c’était une horreur qui devait n’être destinée qu’aux femmes ?

    Ce n’est absolument pas ce que sous-entend cet article : il s’agit de propos tenus par la victime, c’est pour cela qu’ils sont placés entre guillemets, y compris dans le titre.

  • Comptoir 2.0
    Comptoir 2.0 répond à Trollvelu
    Perplexe
    • Posté à 13h10 le 04/08/2011
    • Internaute 158279
      Perplexe

    Si vous tenez la femme pour un être inférieur, au fond, c’est vous que cela regarde. Maintenant, question du consentement mise à part, si vous considérez que dans - mettons à la louche, 85 à 90% des rapports amoureux, l’homme « possède » le corps « pénétrant » et la femme le corps « pénétré », eh bien, tout à coup, l’analogie prend tout son sens, voyez.
    Et même, son bon sens, devrais-je dire.

    Quant à la pertinence du choix de cet extrait du témoignage d’une des victimes pour titre, on peut toujours la discuter, mais pour ma part, j’estime que le débat miteux qu’il a suscité ici suffit à en faire un excellent titre - un titre, qui, entre autres choses, met en lumière l’ébouriffant mépris de certaines populations occidentales pour les souffrances du reste de l’humanité.