Décryptage 02/08/2011 à 13h15

Conflits d'intérêts : la réforme du médicament ne règle rien

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Le ministre de la Santé, Xavier Bertrand, à l'Assemblée nationale le 1er février 2011 (Benoit Tessier/Reuters).

Xavier Bertrand promet qu'il y aura « un avant et un après Mediator », mais sa réforme du médicament, vantée comme « radicale » est pleine de lacunes.

Fin septembre, les députés examineront le projet de loi présenté ce 1er août en conseil des ministres. La pneumologue Irène Frachon, celle par qui le scandale du Mediator a éclaté se félicite d'« un vrai changement dans notre culture médicale ».

Gérard Bapt, le député socialiste qui a poussé le gouvernement à réagir, voit un changement d'époque par rapport au temps où Roselyne Bachelot lui répondait que les liens des experts avec les labos c'était « leur vie privée ».

Le texte présenté par Xavier Bertrand comprend certes quelques mesures spectaculaires :

  • Les experts de santé publique ne pourront participer aux décisions sur les médicaments que s'ils ont déclaré les liens d'intérêt qu'ils ont avec les labos. Une déclaration pas à jour ou incomplète entrainera une amende de 30 000 euros,
  • Les firmes devront déclarer tous les cadeaux qu'elles font aux médecins, experts, sociétés savantes, associations de patients et organes de presse spécialisés, une amende de 45 000 euros est prévue en cas d'oubli,
  • Les visiteurs médicaux ne pourront plus voir les médecins en tête à tête à l'hôpital mais seulement en groupe.

D'autres sont plus floues ou carrément cosmétiques, tel le changement de nom de l'Afssaps, rebaptisée Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). L'agence, qui s'est pris une grosse claque dans le rapport de l'IGAS en janvier, est un peu plus transparente : les réunions y sont filmées et toutes les déclarations publiques d'intérêt sont désormais lisibles sur son site.

Philippe Even : embaucher des experts bien payés

« Cette réforme a été lancée à coup de trompe, or il n'y a pas grand chose dedans », tranche le professeur Philippe Even, le président de l'Institut Necker co-auteur d'un rapport censé inspirer cette réforme du médicament.

Pas écouté par l'Elysée, le Pr Even s'est donc permis de ne pas répondre à l'invitation du ministre de la Santé, qui voulait lui présenter sa réforme la semaine dernière. Et répète ces mots, qu'il est en train de coucher dans un livre :

« On ne se préoccupe guère du millier de médicaments qui ne servent à rien et coûtent très cher. Si on les supprimait, cela ferait économiser 8 à 10 milliards d'euros à la Sécu (sur son déficit de 11 milliards). Au lieu de ça, on préfère faire des économies à l'hôpital !

La formation continue des médecins reste assurée par l'industrie, la presse médicale sous contrôle, et aucun moyen n'est dégagé pour avoir des experts indépendants et compétents.

Aux Etats-Unis ou en Suède, on ne demande pas leur avis à des professionnels extérieurs, on les embauche, on les paie bien. J'ai une liste de 300 universitaires haut de gamme ignorés par les agences de santé publique, il suffirait qu'on en embauche 40 à, par exemple, 120 000 euros par an, ce ne serait rien sur les 111 millions de budget annuel de l'Afssaps. »

Expert, « un travail de bénédictin »

Tant que les experts seront bénévoles pour la santé publique, tandis que les labos rémunèrent leurs conseils des milliers d'euros, les conflits d'intérêts demeureront. Comme l'explique Christian Riché, pharmacologue au CHU de Rennes :

 »Mon travail à l'Afssaps me rapporte 300 euros d'indemnités par an, et m'occupe pratiquement six mois, je rends des rapports à l'Europe sur la sécurité des médicaments, et pendant ce temps, je vois ma progression de salaire à l'hôpital stoppée. Il faut déjà être un bénédictin pour faire ce job, et si on risque une grosse amende en plus... « 

Même si donner des avis aux agences publiques reste prestigieux, il est possible que, faute de moyens supplémentaires, les agences aient encore plus de mal à recruter qu'avant.

Quels moyens de contrôle ?

“Il faut que ceux qui prennent les décisions soient sans conflits d'intérêts du tout”, estime Philippe Foucras, médecin généraliste et fondateur du Forum pour une information médicale indépendante (Formindep). Ce dernier prône la création d'une “école de l'expertise indépendante, idéalement européenne (car près de 90% des médicaments sont autorisés au niveau européen), où les experts seraient nommés uniquement pour prendre des décisions”.

Sans cela, “les laboratoires vont pouvoir continuer à miser sur quelques leaders d'opinions, visiteurs médicaux en blouse blanche, qui forment les étudiants et les médecins, sont à la fois dans les congrès et dans les agences, et sont les plus dangereux pour la santé publique. Et quels moyens aura l'Afssaps de contrôler que les firmes et les médecins déclarent tous leurs liens ? ”.

Cette question, comme d'autres, sera un des points cruciaux des débats parlementaires à la rentrée.

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  • elmkor
    elmkor
    être vaut mieux qu'avoir
    • Posté à 14h10 le 02/08/2011
    • Internaute
      être vaut mieux qu'avoir

    Roselyne Bachelot avait l'avantage d'avancer à visage découvert en favorisant les laboratoires pharmaceutiques au détriment des finances publiques et de la santé publique. Normal me direz-vous, c'est une lobbyiste de cette industrie...

    Avec Xavier Bertrand, on a à faire à un « animal politique » d'un autre calibre. Il a su s'indigner de la situation « catastrophique du tout médicament pour vu que cela rapporte aux laboratoires pharmaceutiques » tout en ne changeant rien dans les faits.

    Philippe Even est le seul qui ose pointer du doigt les vrais problèmes et qui avance de vrais solutions. Son collègue, le médecin et député Bernard Debré, après avoir comme le ministre « tapé du point sur la table » s'est rangé du côté des laboratoires et des médecins qui n'ont pas été sanctionné pour avoir prescrit le médiator à tord et à travers hors usage thérapeutique.

    Malheureusement, Philippe Even est la moins audible de ces 3 personnes...

    Sinon, l'AFSSAPS devient l'ANSM comme le RPR est devenu l'UMP après les affaires politico-financières ou comme l'AFSSA est devenu l'ANSES. A oui au faite, on en a pas entendu beaucoup parler...

    Et bien l'AFSSA, l'ancienne Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments a cédé la place à l'ANSES (agence nationale de sécurité sanitaire des aliments, de l'environnement et du travail). Pourquoi me direz vous ? Et bien elle englobe aussi l'ex-AFSSET (Agence Française de Sécurité Sanitaire de l'Environnement et du Travail).
    Difficile de s'y retrouver je vous l'accorde. En réalité, la restructuration a surtout visé à neutraliser l'AFSSET, jugée dérangeante par le lobby des télécoms puisqu'elle remettait en cause l'innocuité des rayonnements électromagnétiques de la téléphonie mobile et des lignes à très haute tension.

    Ce gouvernement a pris la fâcheuse habitude d'enterrer les problèmes au lieu de les traiter...

  • simla
    simla
    desperate housewife
    • Posté à 05h56 le 03/08/2011
    • Internaute
      desperate housewife

    J'ai été visiteuse médicale il y a x années et j'ai pu constater à quel point les labos sont malins et prêts à tout pour faire prescrire leurs médicaments !

    J'ai fourni à plusieurs médecins des études de cas se rapportant à un produit précis, très bien payées, et évidemment plus ils prescrivaient plus ils étudiaient de cas, plus c'était rentable.

    Ils avaient droit aussi, ces malheureux, à des voyages tout frais payés, à des aides des labos pour le matériel médical très cher et j'avais un budget resto pour nourrir ces économiquement faibles !

    De quoi être dégoûtée à tout jamais du corps médical mais, malgré tout, je pense qu'il y a des gens intègres parmi eux ou du moins, je veux le croire !

  • nono le simplet
    nono le simplet
    bidochon
    • Posté à 06h38 le 03/08/2011
    • Internaute
      bidochon

    Ah bé si ! cette réforme est géniale !
    Cette manière de déclarer les relations que les médecins décisionnaires avec les labos, c'est du grand art !
    Le conflit d'intérêt est un risque, et dans de nombreuses « affaires », sang contaminé, amiante, médiator, etc, on sait qu'on est passés du risque à la connivence !
    On va donc évaluer le risque alors que l'on devrait depuis longtemps empêcher la connivence !
    Un peu comme si, quand on a compris que le port de la ceinture de sécurité sauvait des vies, on avait demandé aux automobilistes de faire une déclaration de port ou de non port de la ceinture !

  • piflechien
    piflechien
    animal domestique
    • Posté à 22h52 le 03/08/2011
    • Internaute
      animal domestique

    Très bien : les experts déclarent les conflits d'intérêts. Mais si les français, élites ou autres ne comprennent pas ce que cela signifie du point de vue morale, rien ne changera.
    Par exemple : Axel Kahn, président de la Commission du Génie Biomoléculaire, présente en 1997, un rapport favorable à la culture OGM, rapport où il minimise les risques de dissémination soulevés par d'autres experts. Ce rapport était particulièrement important pour la société Rhône-Poulenc, principale intéressée par ce rapport.
    Puis en 1997, il est embauché par Rhône-Poulenc comme directeur scientifique du secteur Sciences de la vie et agriculture, pour une durée de deux ans, tout en gardant son emploi et ses activités de fonctionnaire à l'INSERM. Là, on est bien au delà du conflit d'intérêts, puisqu'il n'existait pas au moment de la nomination à la tête de la CGB, et cela ressemble fort à de la corruption.
    Par la suite, Axel Kahn trouve prestigieux d'étaler ce conflit d'intérêts sur son CV, les médias (surtout le Monde et Arte) continuent de le présenter comme un expert en éthique, et Martine Aubry le présente comme un de ses principaux alliés (c'est vrai qu'entre les bourrages d'urnes et Guérini, il complète bien le tableau).