A suivre 11/07/2011 à 19h50

Discrimination à l'embauche : deux cadres de Lidl épinglés

Ramses Kefi | Journaliste


Des charriots Lidl dans un magasin près de Zurich, en Suisse, le 11 mars 2009 (Christian Hartmann/Reuters).

Le 28 juin, deux responsables régionaux de l’enseigne hard-discount Lidl ont été déférés au parquet de Senlis, dans l’Oise. Le motif : une ex-employée les accuse de discrimination.

Titulaire d’une carte de séjour délivrée au titre du regroupement familial, portant mention « vie privée et familiale », la plaignante n’avait pas été gardée à l’issue de son contrat à durée determinée. Une décision qu’elle met sur le compte de son titre de séjour temporaire, pourtant renouvable, et qui autorise ses détenteurs à travailler en France.

« Etrangers, votre CV ira à la broyeuse »

Fatiha Hiraki, chef de magasin à Clichy dans les Hauts-de-Seine, et déléguée syndicale à l’Unsa, n’est pas étonnée par la plainte. Si elle ne cautionne pas les propos de ceux qui taxent l’enseigne de racisme, elle est néanmoins sans équivoque sur cette affaire :

« Ce n’est pas un cas isolé. Depuis fin 2009, les consignes sont claires : il ne faut plus embaucher les personnes avec ce titre de séjour. D’ailleurs, quand elles viennent postuler, je leur dis d’emblée la vérité : leur CV ira à la broyeuse. C’est de la discrimination pure et simple. »

Elle renchérit, dévoilant le modus operandi de ce qu’elle appelle le « système Lidl » :

« Au siège, lors des formations des cadres, on diffuse les bonnes pratiques de recrutement. Certains disent même qu’une diapositive montre une carte de séjour “vie privée et familiale” barrée en rouge. C’est donc très clair. »

Jointe par Rue89, la direction n’a pas souhaité s’exprimer, si ce n’est par la voix de son avocat, en charge de la défense des deux prévenus. Pour Me Olivier Gutkes, ces accusations sont insensées :

« Nous contestons formellement ces accusations et nous saurons apporter les preuves de notre innocence. Pour l’instant, nous avons subi sans pouvoir nous défendre. Connaissez-vous une enseigne qui compte plus d’un tiers d’étrangers dans ses effectifs ? »

« Des centaines d’employés à Lidl avec ce titre de séjour »

Selon le Bondyblog, le responsable de la plaignante souhaitait la maintenir en poste, à l’issue de son CDD. Elle donnait satisfaction et il y avait un besoin de personnel dans le magasin.

Néanmoins, les directives de sa hiérarchie étaient claires. Toujours selon le média, qui cite un des témoins, Lidl ne recrute plus d’étrangers titulaires de carte de séjour « vie privée et familiale ». L’employée a alors décidé de saisir la justice, et de déposer plainte.

Selon Me Gutkes, le souci est tout autre :

« Une personne peut légitimement se sentir déçue quand elle ne décroche pas un emploi. Ce n’est pas pour autant de la discrimination. »

L’avocat s’étonne des rumeurs autour de l’affaire, qui éloignent le dossier des véritables faits :

« Le 18 août [la date du procès, ndlr], j’apporterai le dossier de centaines d’employés qui travaillent chez Lidl avec des cartes de séjours “vie privée et familiale, et, encore mieux, avec des cartes étudiants, encore plus précaires et provisoires. Franchement, quel serait l’intérêt de les empêcher de travailler ?”

Fatiha Hiraki lui répond, indirectement :

“Le processus de renouvellement de cette carte de séjour nécessite parfois des aménagements de plannings, voire le financement de certains frais par l’employeur. Et ça, Lidl n’en veut pas. Ça entrave la productivité.”

“Coupable mais pas raciste”

Un employé de l’une des enseignes du hard-discounter dans le Val-d’Oise est content que quelqu’un brise la loi du silence. Pour cet homme d’origine africaine, Lidl n’en est qu’au début de ses déboires. Si lui non plus ne croit pas la hiérarchie “raciste”, il reste convaincu de sa culpabilité :

“On prend des étrangers parce qu’ils ont beaucoup plus peur de perdre leur emploi et supportent mieux des conditions de travail parfois difficiles. Mais ceux qui ont une carte vie privée et familiale posent trop de problèmes administratifs. Ça ne m’étonne pas qu’ils n’en veulent pas. Pour eux, tout doit être lisse.”

Il tient à garder l’anonymat. Selon lui, la peur du harcèlement rend les employés, à commencer par lui, réticents à témoigner, même quand ils assistent à des scènes “très très limites” :

“Ici c’est la loi du silence. Alors, on s’habitude à ne rien dire. Je n’ai pas envie d’avoir mes responsables sur le dos toute la journée, et de me faire licencier pour un motif bidon.”

En 2007, Fatiha Hiraki affirme avoir été victime de violences. Un responsable l’aurait bousculée dans la réserve. L’affaire a été classée sans suite, faute de preuves.

“C’était ma parole contre la sienne. La plainte n’a rien donné, mais désormais, avec moi, ils savent à quoi s’en tenir. Beaucoup d’autres ont peur de perdre leur job : c’est le salaire de la peur”.

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  • DeSuisse-
    DeSuisse-
    Je pense donc je gêne !
    • Posté à 09h03 le 12/07/2011
    • Internaute 101756
      Je pense donc je gêne !

    ’’Une décision qu’elle met sur le compte de son titre de séjour temporaire..’’

    Encore une fois, on soumet à l’approbation béate des riverains convaincus une partie (celle qui permet de faire les gros yeux à Lidl) des informations.

    Du grand journalisme non partisan...

  • Fikmonskov
    Fikmonskov
    http://fikmonskov.wordpress.com/
    • Posté à 10h20 le 12/07/2011
    • Internaute 81073
      http://fikmonskov.wordpress.com/

    « Titulaire d’une carte de séjour délivrée au titre du regroupement familial, portant mention “ vie privée et familiale ”, la plaignante n’avait pas été gardée à l’issue de son contrat à durée determinée »

    Mon petit frère a eu la même chose, plusieurs fois de suite, dans plusieurs enseignes.

    Manque de pot, lui ne peut pas porter plainte : il est trop blanc, trop français.

    C’est une méthode courante dans la grande distribution : ça coute moins cher de trouver des nouveaux volontaires que de garder ceux qui arrivent. Alors on vire à la fin de la période d’essai, et quand on a à nouveau besoin de quelqu’un, on n’a qu’à se baisser.

    Crier au racisme est ridicule. Une fois de plus.

  • RasLeCasque
    RasLeCasque
    chercheur
    • Posté à 11h04 le 12/07/2011
    • Expert 112795
      chercheur

    Avant d’attaquer les employeurs il faudrait peut-être parler des pratiques actuelles des préfectures et de l’OFII pour compliquer la vie des salariés étrangers et des employeurs.
    Cela fait presque 1 an que mon employé attend sa carte de séjour. A chaque fois qu’elle a eu la préfecture pas d’explication jusqu’au mois dernier où « Ma collègue a oublié de transmettre votre dossier à l’OFII ». Le dossier est enfin transmis et mon employé reçoit sa convocation pour la visite médicale (la médecine du travail est semble-t-il incompétente pour cela... Que fait la cour des comptes devant une telle gabegie). Manque de chance la date correspond à un moment ou mon employé est en mission à l’étranger. J’obéis donc aux consignes de l’OFII et je les appelle pour obtenir un nouveau rendez-vous. Je suis tombé sur un administratif qui visiblement a pour mission de décourager un employeur d’embaucher un étranger et qui a refusé de prendre ma réclamation. En gros nous attendons maintenant une nouvelle convocation mais cela repousse à trois mois et il faut espérer que la préfecture sera compréhensive et renouvellera le titre provisoire sinon mon employé sera en situation illégale du fait de l’administration alors qu’il satisfait totalement à tous les critères administratifs.