Héros ordinaire

08/07/2011 à 18h54

Il gueule tout haut ce que les Lyonnais pensent tout bas

Sophie Caillat | Journaliste Rue89

Sept ans durant, sur son pupitre à la Croix-Rousse, ce crieur public a extériorisé leurs coups de gueule. Portrait d’un héros ordinaire.

A 11 heures le dimanche, quand certains vont à la messe, d’autres écoutent religieusement Gérald, le crieur public de la Croix-Rousse. Depuis un septennat, il se déploie sur son pupitre et livre les messages déposés dans les boîtes aux lettres du quartier. Ce show fait hurler de rire les riverains, les fait rugir de colère aussi.


Une des boîtes dans lesquelles les gens peuvent poster leur message à Gérald (Audrey Cerdan/Rue89).

Le but est que bobos et clodos s’embrassent. Les amis du maire socialiste Gérard Collomb auront tôt fait de tourner leurs talons. Car après la « criée » proprement dite, Gérald Rigaud se lance généralement dans une tirade anti-municipalité jouissive aux oreilles de la scène culturelle alternative.

Le cérémonial s’est patiné au fil des ans, depuis qu’en 2004, à peine installé sur la place publique, le crieur accédait à la notoriété grâce à un portrait dans Libération, suivi de reportages à la télé.

« J’ai bonimenté, la visite de Sarkozy a été annulée »

La criée du dimanche

Acte 1 : « L’appel à la clameur ». « Etre réunis ici ensemble pour échanger de la parole libre, en 2011 sous Sarkozy, est-ce que ça mérite de la clameur ? » « Ouaiiiiiiis ! » répond l’auditoire, passé en quelques instants de trois à cent personnes, et chaud comme le sable d’une plage en été.

Acte 2 : « Les rapports humains ». Celui qui s’est érigé en ministre en charge des Rapports humains, « nouvelle institution libre, indépendante, alternative au repli sur soi et à l’abrutissement télévisuel » obtient que chacun fasse la bise à trois inconnus, puis une « génuflexion qui permet de pomper l’énergie tellurique de la Croix-Rousse » avant un grand saut en l’air, libératoire comme un cri dans le désert.

Acte 3 : « La criée des messages ». Ce dimanche-là, à part le poème de Raoul sur sa vieille mère - dont c’était la fête -, rien qui ne marque les esprits. Petites annonces, blagues et tirades politiques se partagent ses petits papiers. D’ailleurs, prévient Gérald, « Si vous vous ennuyez, c’est pas forcément de ma faute. »

Acte 4 : Commentaire libre de l’actualité du quartier. Dénoncer les promesses non tenues, le copinage des élus pour une poignée d’artistes et leur dédain des initiatives vraiment populaires n’était pas, initialement, son cœur de métier. Plus il était black-listé par les politiques, plus Gérald a porté haut sa liberté de parole.

Acte 5 : « La colère, ce truc qu’on aurait un peu oublié » dans notre civilisation du « think positive », où « on aurait plus le droit de la mettre dans l’espace public, alors du coup on fait des dépressions et on va se soigner chez H&M, ou chez le psy... » La colère est un cri collectif géant qu’aucun enregistreur ne peut retranscrire.

Il a pas l’air comme ça Gérald, avec ses yeux bleus enjôleurs, mais il « monte vite dans les tours », reconnaît-il, attablé au bistrot parmi sa bande d’habitués. Ensemble, ils se remémorent leur « quart d’heure de célébrité », ce jour d’avril 2007 où ils ont fait reculer le candidat Sarkozy. Gérald :

« Avant son meeting du soir, il devait visiter une chocolaterie de luxe à la Croix-Rousse. On a lancé un “comité de non-bienvenue”, j’ai bonimenté, la foule a grossi, la sécurité a paniqué... et la visite a été annulée. Je me suis retrouvé devant les journalistes à devoir m’expliquer. Ça a changé mon image. »

C’est l’année suivante, sur cet élan, qu’ils ont lancé le premier anniversaire du « (mas)sacre de Nicolas 1er », une manif de droite où Gérald incarnait l’empereur tyrannique.

On vous passera les multiples épisodes de ses rapports orageux avec la municipalité. Le camelot dénonce ces politiques hypocrites qui disent : « C’est super l’esprit libertaire, mais il est interdit de faire la manche ».

Alors oui c’est le « bon vouloir des gens » qui apporte à la criée les moyens de subsistance (120 euros en moyenne). Idem pour la fête foraine alternative Vogue la galère, son gros événement annuel, auparavant subventionné par la mairie, mais désormais 100% autofinancée.

Son statut d’intermittent du spectacle, Gérald ne le gagne pas avec sa criée, mais grâce aux cris et animations qu’on l’invite à produire sur des événements tels que les Rencontres de la démocratie participative, la Campagne de lutte conter les violences conjugales, ou encore la Fête du boudin des monts lyonnais.

« Je m’en sors au niveau de mon intégrité morale car les gens qui me font travailler me connaissent pour ma liberté de ton et pour la Croix-Rousse. »

« J’ai failli tout arrêter et devenir chauffagiste »

Gérald avait fait des études d’animation socio-culturelle, et longtemps, il n’a pas trouvé sa place dans la société du spectacle. Il aimait les rôles de clowns, mais devait souvent honorer des commandes trop commerciales. Au théâtre, quand la création était de qualité, le public faisait souvent défaut.

Sa compagnie idéale existe, il l’a rencontrée (Komplex Kapharnaüm filme des scènes de rue qu’elle projette ensuite sur les murs). Ça, « ça avait du sens », mais...

« C’était un peu compliqué au niveau des rapports humains... j’ai failli tout arrêter et devenir chauffagiste. J’avais envie de parler à tout le monde. Or, je me sentais anonyme et inutile. »

Jusqu’à ce qu’il lise le livre de Fred Vargas ( « Pars vite et reviens tard »), et découvre que le « crieur public » du roman, c’était lui. Tout s’enchaîne sur des rencontres : un pote ébéniste lui fabrique son pupitre, un autre bricole le triporteur, une costumière lui coud son habit, un meilleur ouvrier de France lui grave la plaque du képi, trouvé dans la rue... Le personnage est confectionné d’un coup de baguette magique.

Gérald a 29 ans quand il se lance, bourré d’illusions :

« Je rêvais d’une agora, que les décideurs viennent et qu’on acte les choses. J’ai dû en faire le deuil. Le spectacle fonctionne, la participation moins. »

« Il fait monter les prix de l’immobilier »

Il reconnaît que son aisance naturelle inhibe probablement le public. Gérald sautille énergiquement sur son estrade, passe de la blague potache à la déclamation solennelle, sait monter haut dans les aigus et sortir ses tripes quand il crie...

« Lui, c’est le corps, moi c’est la tête », aime résumer Marc Uhry, son pote délégué régional de la fondation Abbé-Pierre. Il lui fait des fiches sur le marxisme « car t’as pas lu grand-chose depuis Astérix, hein ? » Sur cette terre ancrée à gauche depuis la fameuse révolte des Canuts en 1831, ils ont tenté de lancer un appel à la « révolution mondiale », rien que ça. Marc nous jure, dans un sourire :

« Regardez, c’est en train de prendre, au Maghreb, à la Puerta del Sol... »


L’appel de mai 2008 (crieur de la Croix-Rousse).

Si le quartier change, il continue de générer « des gens qui font des trucs bizarres, chaque génération invente sa propre révolte ». Marc remarque :

« Ça tient sans doute aux escaliers qu’il faut emprunter pour arriver jusqu’ici, et à la grosse densité urbaine.

Un des problèmes du crieur, c’est qu’il contribue à faire monter les prix de l’immobilier, en rendant le quartier sympa. »

« Qu’un autre reprenne la criée, ça me ferait mal au cul »

Avec les années, le crieur est devenu une institution. Déjà mentionné dans le Lonely Planet, Gérald ne voudrait pas finir au musée Grévin. Alors, à la fin juin, il a rangé ses habits au vestiaire. Un peu d’usure, l’impression d’avoir accompli sa mission, l’envie logique, après un septennat, de passer à autre chose.

Une fois sa (petite) mégalomanie confessée, on lui demander de se projeter...

« Qu’un autre reprenne la criée, ça me ferait mal au cul. Mais ça aurait du sens. »

Gérald a démarré un « laboratoire du cri », prélude à la transmission. Tous les jeudis soirs, il invite à l’« attentat poélitique », un exercice d’oralité dans un jardin public. Il voudrait voir cet atelier informel déboucher sur une authentique « école de crieurs ». Mais pour ça, il faudrait des subventions qu’il n’est pas prêt d’avoir... et puis, note-t-il, « ça [l’]’empêcherait d’être vraiment indépendant ».

« Il fait partie du paysage. Mais il irrite aussi »

Dominique Bolliet, le maire (PS) du IVe arrondissement, ne veut pas dire du mal de lui et commence par louer son « talent ». Regrettera-t-il son départ ?

« [Dans un soupir, ndlr] Ouiiii... car il fait partie du paysage. Mais il irrite aussi. C’est bien qu’il s’exprime, mais d’autres crieurs venus d’ailleurs peuvent venir établir une autre relation à la Croix-Rousse. »

Il y a deux ans, avec son copain clown Jacques Douplat, ils ont lancé d’improbables « visites d’idées » du dimanche après-midi. Là encore, plus d’une centaine de curieux se font embarquer dans cette déambulation, se prennent la main quand on leur demande, font coucou à la caméra de vidéosurveillance, scandent « Collomb, couillon », entonnent le magnifique « Chant des Canuts »... Et si quelques riverains qui « n’aiment pas les gueuleurs » les insultent au passage, beaucoup versent une belle obole.

Dans le quartier, certains, comme Colette, 64 ans, estiment qu’« il dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Alors, oui, il accepte d’être qualifié de « héros ordinaire » si l’on reconnaît que se « mettre à nu dans son quartier, c’est lourd de sens ».

Photos et illustration : le crieur de la Croix-Rousse (Audrey Cerdan/Rue89) ; l’appel de mai 2008 (crieur de la Croix-Rousse).

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  • zigorhizomatique
    zigorhizomatique
    Docte tueur
    • Posté à 19h12 le 08/07/2011
    • Internaute 139140
      Docte tueur

    J’en connais un qui fait ça à Rennes très fréquemment, sur les marchés, depuis de longues années. C’est généralement une pratique très « sociabilisante », très sympathique, drôle, parfois triste, enfin, humaine, quoi.

  • Irfan
    • Posté à 19h43 le 08/07/2011
    • Internaute 30779

    Une bien belle histoire.
    Elle me fait penser à un exemple de l’article de Max Rousseau sur le « mouvement des immobiles », Lien. Oui, la ville capitaliste génère du flux utile et efficace et vit mal ceux qui la gênent. Je m’en suis rendu compte tardivement, moi qui, comme tous ou presque, peste intérieurement sur ceux qui marchent lentement de front sur les trottoirs alors que je crains d’être à la bourre, sur celui mal garé, etc.
    Là, il y a même double irruption qui gêne : une immobilité -qui peut s’accroître ou s’aggraver à mesure que viennent les curieux ou les militants- et une sonorité -alors que la ville n’aime pas l’évènement non organisé, son bruit est celui des voitures mais pas de la parole publique libre !
    C’est vrai enfin que les quartiers de ruelles, en hauteur, comme la Croix Rousse à Lyon, la Butte aux Cailles (pas très haute) ou Montmartre à Paris... sont des quartiers où des militants actifs qui se connaissent de visu, se font confiance, s’entraident, existent encore. Il faut les préserver et les prolonger, surtout. Ce sont ces quartiers mal capitalisables qui doivent continuer !

  • Mon-Al
    Mon-Al
    roturière : -)
    • Posté à 19h54 le 08/07/2011
    • Internaute 24219
      roturière : -)

    Nous avions aussi à Grenoble un « crieur public ». Il se présentait à toutes les élections contre tous les maires en place (il était très âgé) et passait toute sa vie à circuler dans la ville à bord de sa 4L, recouverte d’affiches. Et il était à toutes les festivités, y compris à la Mairie. J’ai oublié son nom, mais c’était une célébrité. Un instit à la retraite, je crois. Il est mort maintenant. Mais les vieux Grenoblois se souviennent de lui.

  • Courforest
    Courforest
    âne-alpha-bête
    • Posté à 20h21 le 08/07/2011
    • Internaute 78580
      âne-alpha-bête

    Crieur public...
    Vive la communication directe.
    Pas de différé, pas de montage, pas de pubs.
    Juste un vrai type qui parle à 2 mètres de vos oreilles.
    C’est fou, mais il n’y a pas si longtemps, c’était normal.

    Maintenant ce qui est normal c’est de voir un type parler au travers de votre écran.
    La distance ça rassure, le réel ça nous agresse ...

  • i. a déménagé le 26 juillet
    • Posté à 21h05 le 08/07/2011
    • Internaute 151149
  • i. a déménagé le 26 juillet
    • Posté à 21h20 le 08/07/2011
    • Internaute 151149

    « André Dupont, dit Aguigui Mouna, né à Meythet (Haute-Savoie) le 1er octobre 1911 et mort à Paris le 8 mai 1999, a été appelé à la fois “ le dernier amuseur public de Paris ” et “ le sage des temps modernes ”. Cavanna disait de lui : “ Mouna c’est une manif à lui tout seul. C’est l’indignation. Sa philosophie ? ‘aimez vous les uns sur les autres’

    Lien

  • hyver
    hyver
    en reconversion professionnelle
    • Posté à 21h41 le 08/07/2011
    • Internaute 80167
      en reconversion professionnelle

    coup de coeur ! <3
    je veux un charmant crieur à Montpellier ! dans toutes les villes de France ! !

  • marc 6869
    marc 6869
    In situe
    • Posté à 08h29 le 09/07/2011
    • Internaute 131163
      In situe

    La première fois que je l’ai entendu ce fut par hasard, au détour d’une balade. Simplement merci pour ces moments d’échanges qui sont si rares. Ces moments de rire qui font du bien. Vive la genou flexion qui aère le cerveau ! Il y a des gens comme ça qui savent créer des moments dont on se souvient le sourire au lèvres. Un dernier petit coup de clochette. Merci Monsieur

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 13h42 le 09/07/2011
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    Lorsqu’on écoute notre camelot (vidéo) délivrer ses messages humoristiques, politiques ou culturels…qui touchent en fait toute la foule en plein cœur, on est forcé de se rendre à l’évidence. Il a probablement plus d’humour à diffuser que certains autres fort bien rémunérés qui font rire moyennant finance, et qui refusent de voir leurs textes partagés, batailleurs qu’ils sont sur l’opportunité d’Hadopi et de l’exigence des dividendes.

    Souriant, calme, et bourré de malice, il distribue ses gags et ses réflexions au plus grand nombre, et pas forcément aux plus « offrants ».

    Le monde dans lequel nous vivons est tellement orienté sur la rentabilité à la seconde, et il rend les gens si fous, toujours à courir sans trop savoir où même aller, que les gens qui s’arrêtent un instant écouter ce trublion sans se soucier de la minute de retard occasionnée au boulot (avec en prime la tronche du chefaillon de service), deviennent également d’emblée sympathique aussi…surtout s’ils applaudissent un petit peu, beaucoup aussi.

    Ouvrez le lien : Lien

    Voyez ce que Raymond Devos pensait des gens un peu trop speedés !
    Il serait même souhaitable que notre « harceleur public » puisse vivre de cette passion humaine là !

  • knafou
    knafou
    Professeur
    • Posté à 21h23 le 09/07/2011
    • Expert 123878
      Professeur

    N’est ce pas tout simplement le retour à une forme de démocratie antique ? de démocratie directe des places publiques où s’instaurent de vrais forums ? un phénomène qui se développe et que l’on apprécie alors que la démocratie représentative est en crise ... surtout lorsque l’on voit les primes que s’attribuent les sénateurs en ce moment par exemple ...
    Un petit essai de Géographie et Sociologie analyse bien cela
    Lien

  • Zéro Zordinaire
    Zéro Zordinaire
    Impertinent du spectacle
    • Posté à 23h39 le 10/07/2011
    • Internaute 163459
      Impertinent du spectacle

    Monsieur le Ministre en Charge des Rapports humains,

    C’est pas tous les jours que j’écris à un Ministre pour lui dire... Chapeau !

    Oui, sans dec, je vous l’écris, je vous le crie : « Chapeau, Votre idée est lumineuse ! “. Scander les petits mots des uns et des autres pour créer des liens entre eux... Que demande le peuple ? C’est top !

    Permettez moi de vous poser 3 petites questions, Monsieur le Ministre, dont 2 qui se rejoignent :

    - Que faites vous des messages qui ne vous plaisent pas ? Les dégueulez-vous ou les gueulez vous tout bas ?

    - A propos, pourquoi n’êtes vous pas, comme vous devriez l’être, Porte-parole du Gouvernement ?

    - Combien de déclarations d’amour à votre actif pour des z’amoureux qui n’osent se déclamer en public ?

    Rassurez-vous, on est nombreux à avoir ‘ failli tout arrêter pour devenir chauffagiste , plagiste ou pigiste.

    Vous, non seulement, vous avez trouvé votre voix, sans pour autant renoncer à l’autre voie : vous réchauffagissez les gens. De l’intérieur. A l’extérieur.

    Alors, je le répète... Chapeau bas !

    J.

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