Afrique 30/06/2011 à 11h52

Sénégal : quand Sarkozy se fait le « parrain » du dauphin Wade

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

C’est une image qui passe mal au Sénégal, et qui figure en toile de fond de la révolte de la jeunesse qui pourrait balayer la dynastie Wade au pouvoir. Lors du récent G8 en France, en présence de Barack Obama et de ... Abdoulaye Wade, Nicolas Sarkozy s’est posé en parrain de Karim Wade, le dauphin du président sénégalais, qu’il a présenté au président américain.

Sur cette vidéo de la télévision française, qui circule sur la toile sénégalaise, on voit Nicolas Sarkozy en conversation animée avec Obama et Wade lors de la séance de photo de famille des chefs d’Etat, puis appeler quelqu’un avec un geste familier. Tout d’un coup, apparaît la stature longiligne de Karim Wade, ainsi présenté au président américain par Nicolas Sarkozy, dans le rôle du parrain. A Dakar, ça passe mal... (Voir la vidéo)

Cette vidéo est un élément à charge alors que tout le Sénégal se demande si la « dynastie » Wade survivra à l’actuelle vague de contestation au Sénégal, qui se retrouve dans le slogan devenu mouvement « Y’en a marre ».

A 86 ans, Abdoulaye Wade, au pouvoir depuis dix ans et qui envisage de se représenter à la présidentielle de 2012, et son fils Karim, 43 ans, quadruple ministre et dauphin de son père, sont menacés par une jeunesse tentée par un « printemps sénégalais ».

A deux reprises au cours des derniers jours, la rue s’est embrasée :

  • la première fois le 23 juin, pour protester – avec succès – contre un changement de Constitution qui, pour ses détracteurs, devait rendre plus aisée la succession dynastique à la tête du Sénégal au profit du mal-aimé Karim ;
  • la seconde fois lundi, pour protester contre les coupures intempestives d’électricité – avec, là encore, Karim au centre puisqu’il est notamment ministre de l’Energie !

Ces rassemblements ont tourné à l’émeute à Dakar et dans d’autres localités, faisant redouter un engrenage de la violence entre une jeunesse déterminée à se faire entendre, et un régime enfermé dans ses certitudes, et soucieux avant tout de protéger les intérêts de son clan...

Y’en a marre, collectif militant des rappeurs de Keur Gui

Le feu couvait depuis longtemps, et au moment où les Tunisiens se débarrassaient de Ben Ali, les jeunes Sénégalais se regroupaient derrière une poignée de rappeurs, Keur Gui, originaires de Kaolack, à quelque 200 km de Dakar.

C’est avec l’arme de la musique, et les paroles de l’indignation, que les chanteurs de Keur Gui ont semé la révolte, dénonçant la corruption et le mal-développement d’un pays qui s’est longtemps reposé sur ses lauriers de première démocratie d’Afrique francophone tout en laissant se développer une misère urbaine considérable. (Voir la vidéo de leur morceau « Coup 2 gueule »)

La vidéo de ce deuxième clip de Keur Gui a été vue plus de 170 000 fois sur YouTube, alors que les connections sont encore difficiles au Sénégal, notamment en raison des coupures d’électricité. (Voir la vidéo de « Guiss Guiss »)

C’est en janvier dernier que Keur Gui a franchi le Rubicon en lançant, avec un groupe de journalistes militants, le collectif « Y’en a marre », un slogan qui claque et que l’on a retrouvé dans les manifs des derniers jours, sur les pancartes et les T-shirts des jeunes émeutiers.

Le site SeneWeb.com le résume :

« “Y’en a marre” : tel est le nouveau mot d’ordre scandé par toute une génération se considérant comme “sacrifiée”. C’est également le nom du collectif à l’origine des rassemblements, qui a favorisé la création du Mouvement du 23 juin, coalition de plus de 60 partis d’opposition et d’organisations de la société civile sénégalaise. »

Selon Afrik.com, lors du lancement de leur mouvement, le 18 janvier, les « Y’en a marre » s’étaient ainsi définis, comme dans un morceau de rap :

« Marre de voir toutes ces frustrations accumulées et refoulées à longueur de journées sans rien faire. Marre d’être complice de cette passivité lassante sans lever le plus petit doigt. Marre d’avoir épuisé notre capacité d’indignation. Un désespoir ! Des nuits passées dans le noir, des journées de travail perdues. »

Un « faux nez » pour une passation de pouvoir au fils

La réforme de la Constitution, voulue par Abdoulaye Wade, a cristallisé la colère de ces jeunes, et le succès de leur mobilisation a contraint le vieux Président, autrefois chantre du « Sopi », le changement aujourd’hui bien usé, à faire marche arrière. Un recul qui pourrait le conduire beaucoup plus loin, si l’on en juge par la haine qu’inspirent certains membres de son régime.

Internet, ici aussi, permet à l’information de circuler. Ainsi, cette vidéo spectaculaire de la fuite, le 23 juin, de Farba Senghor – pilier du régime Wade, personnage controversé dont le nom avait été mêlé en 2008 au saccage de deux journaux critiques vis-à-vis du chef de l’Etat – fait le tour de la toile sénégalaise et contribue à délégitimer le pouvoir. (Voir la vidéo)

Abdoulaye Wade a sans doute commis l’erreur de sa vie en annonçant à son âge avancé qu’il serait candidat en 2012, après un bilan que peu de Sénégalais considèrent comme positif. Et, surtout, cette candidature est apparue à tous comme un « faux nez » destiné à préparer une passation du pouvoir à son fils Karim, comme dans le Gabon de Bongo, comme au Togo d’Eyadema...

Rectificatif le 29/7/11 à 18h25, avec l’age de Wade.

  • 15332 visites
  • 77 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • cabral amilcar
    cabral amilcar
    peureux célèbre
    • Posté à 13h03 le 30/06/2011
    • Internaute 29973
      peureux célèbre

    c’est la 1ère fois que je lis que wade aurait 82 ans, on s’accorde à lui donner entre 84 et 88 ans, mais le rajeunir c’est gentil

    et c’est encore plus triste que cela parce que sarkozy n’aurait aucun intérêt à soutenir un perdant à peine éduqué comme karim, et l’express apparemment mieux informée que pierre haski, subodore que l’élysée soutient macky sall et idrissa seck pour peut-être finir par être obligé de soutenir gadio, karim voudrait le soutien de l’armée française contre le peuple sénégalais et il ne l’aura pas, dieu merci.

    enfin le très pathétique wade donnant des conseils de départ à son ancien ami gaddafi, radotant sur son aura internationale et prochain sur la liste des dictateurs vidés, j’imagine un dessin de presse avec gaddafi et wade chacun dans un bunker et gaddafi qui dirait, c’est bien fait

    il n’y aurait qu’une intervention de l’otan pour maintenir la situation éternellement

  • polybe
    polybe
    travailleur non tertiaire
    • Posté à 14h47 le 30/06/2011
    • Internaute 155848
      travailleur non tertiaire

    Je suis déçu par l’article (pourtant écrit par une pointure). Même si je suis content qu’il existe car le sujet est d’importance.

    Il y avait beaucoup mieux à faire qu’une présentation axée sur des rappeurs qui possèdent une visibilité médiatique en Europe bien plus grande que leur influence réelle au Sénégal. Mais c’est plus facile pour un média parisien de se précipiter sur une pipolisation (créee dans cette optique par des gens qui savent que c’est bankable vis à vis de ceux qui orientent les projecteurs depuis l’Occident) que de se plonger dans les très complexes arcanes de la politique sénégalaise. Pas grave, le gogo français trouvera l’article tendance et achètera le disque.

    Les axes que j’aurais souhaité voir abordés sont :
    - le Sénégal, pays de tradition démocratique (avec niveau d’instruction élevé et presse virulente), diffère d’autres pays africains qui ne sont pas encore entrés en démocratie (différentiel d’alphabétisation). Wade imite le début de dérive des pays occidentaux, qui consiste à sortir à petits pas de la démocratie (« le peuple vote mal », accusation de populisme, instances décisionnaires déconnectées du suffrage universel,..). Karim Wade, c’est un Jean Sarkosy amélioré. Phénomène qu’on n’aurait pas imaginé dans notre démocratie il y a 40 ans.
    - les coupures électriques au Sénégal (qui mériteraient une description aux niveaux modalités et surtout incidences sur la vie quotidienne) sont vraiment sources d’un immense ras-le-bol de la population. C’est peut-être l’amorce de conflits liés à la RARETE sur cette planète. et les émeutes de la faim devraient apparaître bientôt dans différents pays. COMMENT GERER LA RARETE ? ? Cela dépend de nos valeurs intrinsèques, qui diffèrent anthroplogiquement. Chez des non-égalitaires non autoritaires(Anglo-Saxons), c’est chacun pour sa gueule, c’est à dire celui qui peut payer y a droit. Chez les inégalitaires autoritaires (Allemands, Japonais,..), les petits se sacrifient pour les gros. Chez les égalitaires non autoritaires (France, Europe du Sud,..) ou autoritaires (Russie, Chine,..), on partage équitablement. Et je vous évite les autres systèmes en vigueur dans le monde. Cette gestion de la rareté fera du dégat par incompréhension fondamentale entre peuples de valeurs divergentes. Et au sein de chaque peuple. En l’occurrence, les Wade ont basculé dans le tropisme inégalitaire anglo-saxon des élites mondialisées et ne comprennent pas la colère de leur peuple plus égalitaire.

    Bon, mes remarques sont plus chiantes que vos rappeurs. Continuez à écoutez leur musique en pensant être en phase avec les évolutions qui se préparent sous les tropiques.

  • ManDooYow
    ManDooYow répond à immigre
    Winter Is Coming
    • Posté à 16h02 le 30/06/2011
    • Internaute 122432
      Winter Is Coming

    Vous ! vous venez de me donner l’idée de créer le point godwin africain !

    On va appeler ca : ...... le point......Gbagbo ! ! ! !

    Ou comment faire référence à la crise ivoirienne dès que le niveau des arguments atteint le niveau zéro.

    Bravo ! ! ! ! Vous pouvez maintenant aller réclamer votre lot !