Sur le terrain 28/06/2011 à 19h45

Leurs collégiens et lycéens n'ont que le choix du privé

Nolwenn Le Blevennec | Journaliste Rue89

Militants et parents d'élèves de Beaupréau (Maine-et-Loire) luttent contre un vieux monopole – soutenu par le chanoine Sarkozy ?


Jean-Bernard Audureau, Monique Pasquier et Jack Proult de Beaupréau en réunion à Angers (Nolwenn Le Blevennec/Rue89).

(D'Angers) Beaupréau, ville de 7 000 habitants des Mauges rurales (Maine-et-Loire). Un coin désindustrialisé, où l'on élève des bovins, enclavé, et délaissé par l'Education nationale... Ici, il n'y a ni lycée ni collège publics. Les premiers établissements de la République sont à plus de 10 km. C'est un ensemble catholique privé qui a le monopole.

Depuis des années, des militants laïques de la commune dénoncent une pesanteur chrétienne historique. Ces parents d'élèves et syndicalistes (FSU, La Ligue, FCPE, Snep, Sud éducation, etc), se battent à coups de lettres à en-tête pour l'ouverture d'une « cité scolaire » (lycée et collège) publique à Beaupréau.

« La droite n'a jamais voulu bouger sur ce dossier »

Ce 15 juin, dans les locaux de La Ligue de l'enseignement, à Angers, ils s'agglutinent dans une pièce qui ressemble à une salle de classe : murs bleu clair et chaises en bois.

Leur obsession : briser le monopole de Dom Sortais (c'est l'abbé général des cisterciens réformés), un ensemble scolaire catholique qui comprend un collège, un lycée et un lycée pro. Environ 1 700 élèves.

Jack Proult, président du Comité de vigilance laïcité, un homme hyper-têtu (il vaut mieux être de son côté) :

« C'est une chasse gardée. Le résultat d'un choix idéologique. La droite n'a jamais voulu bouger sur ce dossier. Je me souviens que Dominique Brossier [ex-conseiller général du canton de Beaupréau, UDF jusqu'en 2008, ndlr] disait que tant qu'il serait vivant, il n'y aurait pas d'établissement public dans cette ville. »

L'élu ne se souvient pas avoir prononcé cette phrase (« Si je l'ai fait, c'était stupide »), mais admet qu'il juge « inutile pour le moment » la construction d'un lycée public : la priorité est selon lui au désenclavement routier de la commune.

Dans les années 60, le veto d'un duc

Jack Proult regrette que les enfants de Beaupréau soient exposés à un « projet pédagogique catholique » : « Croire et aimer son prochain, tout ça » – dans le groupe privé, le catéchisme et les « temps de réflexion » sont en option.

Il veut que les parents aient « le choix » et brandit souvent l'article 13 du préambule de la Constitution française :

« L'organisation de l'enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l'Etat. »

Pour le moment, les collèges publics les plus proches de la commune sont ceux de Montrevault (à 11 km) et de Montfaucon-Montigné (à 19 km). Le lycée public le plus proche est à Cholet (à 20 km). Il faut donc prendre la voiture ou le car pour étudier dans le public.

Jean-Bernard Audureau, président du Collectif pour la promotion de l'école publique dans les Mauges, une autre organisation militante, explique :

« C'est une très vieille histoire. Dans les années 60, le duc de Blacas s'est opposé à la construction d'un collège dans la ville. Il y a trente ans, mes deux frangins devaient déjà prendre le bus pour se rendre au lycée de Cholet. »

Le directeur de Dom Sortais : « Je n'ai jamais laissé un élève dehors »

Selon Jack Proult, un premier collectif pour un lycée public à Beaupréau a été fondé en 1984. Il a disparu quelques années plus tard. Cela fait seulement six ou sept ans que la « bataille » a repris. Le feuilleton est couvert par la presse régionale : Ouest-France et Le Courrier de l'Ouest.

Lorsqu'elle évoque cette bataille, Monique Pasquier, ancienne assistante sociale et maman mobilisée, est tendue. Ses deux filles étudient au collège de Montrevault, à 11 km de leur domicile.

Elles prennent le bus à 7h30 à Beaupréau (« L'hiver, il fait nuit noire »). Selon elle, avec les arrêts, la durée du trajet est de trente minutes, mais l'année prochaine, le trajet durera une heure pour la plus grande qui entre au lycée de Cholet.

Du coup, Monique a choisi de la mettre en internat. Elle ne verra pas sa fille la semaine, au nom de ses principes (« Quand on veut l'égalité, ça commence par l'éducation »). Le lycée privé coûte cher, elle parle de « ségrégation économique ».

Bruno Véron, directeur de l'ensemble catholique, juge pour sa part ses tarifs raisonnables. Autour de 1 415 euros par an pour un demi-pensionnaire au lycée et 790 euros pour un collègien. Il ajoute :

« Mais je n'ai jamais laissé un élève dehors. Quand il y a un problème, on fait jouer la solidarité. »

Un lycée en 2015... si le lobby catho ne paie pas

Sur le papier, Jack Proult et Monique Pasquier ont gagné. La création d'un lycée public a été validée en 2006 (budgeté 30 millions d'euros par le conseil régional).

La région est passée à gauche deux ans plus tôt, en 2004. Le socialiste Jacques Auxiette avait fait de la construction du lycée public un argument de campagne : il fallait, selon lui, réparer « une erreur historique dans les Mauges ».

Le lycée doit donc ouvrir en 2015. Mais l'ensemble privé Dom Sortais fait du lobbying pour l'éviter et cela a l'air de marcher. Le groupe privé s'inquiète dans des courriers aux élus de sa viabilité économique, en cas de mise en concurrence. Bruno Véron :

« Récemment, on a fait des investissements très lourds. Notre situation financière n'est pas bonne. La création d'un lycée pourrait entraîner de grosses difficultés et le licenciement de personnel [sur les 260 salariés, ndlr]. »

« Un jeu scandaleux que joue Nicolas Sarkozy via son recteur »

Le 10 juin, le recteur de l'académie de Nantes, Gérald Chaix, a rassuré les personnels de l'établissement dans un courrier :

« Rien n'est encore acté à ce jour, toute création d'établissement de formation dépend d'un arrêté préfectoral. »

Les laïques ont bondi. Ils l'accusent depuis d'être partial. Evoquent sa thèse de troisième cycle : « Réforme et contre-réforme catholique, recherches sur la chartreuse de Cologne au XVIe siècle ». Gérald Chaix n'a pas répondu à nos demandes d'entretien.

Jacques Auxiette, président de la région des Pays de la Loire, est excédé par ces hésitations. Il y voit la main de Nicolas Sarkozy, pas moins :

« Une décision a été prise, après consultation des instances concernées. C'est un jeu scandaleux que joue le président de la République via son recteur. Lorsqu'il est venu, l'an dernier à Cholet, il a demandé au préfet de donner un avis favorable à la création de l'établissement. Il dit maintenant le contraire, via son recteur.

Les crédits sont inscrits ; les architectes, sollicités. La lettre du recteur n'altère en rien la procédure. Le lycée est dans les tuyaux. Il va se réaliser. »

Pour le collège, pas d'astuce qui tienne

Sans l'accord du préfet ? Le président de la région explique son stratagème :

« Le préfet de la région a compétence décisionnelle pour ouvrir un lycée, mais pas l'antenne d'un lycée existant déjà dans la région. C'est ce que nous allons faire : le lycée commencera par des classes de seconde, dans un premier temps, puis on ira plus loin. »

Mais concernant le collège, Jacques Auxiette ne pourra rien faire. La décision revient au conseil général de Maine-et-Loire. Et son président, Christophe Béchu (UMP), n'est pas pressé de le construire. Et tous ceux qui approchent le sujet s'enfoncent dans une surenchère de spéculations démographiques : les uns annoncent une hausse du nombre des élèves, les autres un déclin.

Dans le Dom Sortais rénové, pas de crucifix

Christian Rosello, vice-président du conseil général, assure que ce dernier soutiendra l'ouverture d'un collège dès qu'un seuil démographique sera atteint. Il faut « au moins 750 élèves » dans les deux collèges existants, à Montrevault et Montfaucon. Ils étaient, selon lui, 668 à la rentrée 2010, mais rien ne presse...

Gilles Leroy, conseiller général de Beaupréau, également professeur de lettres à Dom Sortais, dit qu'un collège coûterait 15 millions d'euros. Il minimise l'importance des distances à parcourir et de cette guerre :

« Il y a une deux fois deux voies pour aller à Cholet.

C'est un débat qui est devenu irrationnel et politisé à l'extrême. Sous-contrat, Dom Sortais exerce par délégation une mission de service public. Les élèves obtiennent la même formation. »

Le professeur (Quentin Tarantino en plus bourgeois) précise que « dans les salles rénovées » de l'établissement privé, il n'y a pas de crucifix. Il sous-entend que les temps ont changé :

« Personne ne m'a demandé mon certificat de virginité pour enseigner à Dom Sortais. »

Mis à jour le 29/06/11 à 10h00. Citation de Gilles Leroy complétée.

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  • Sernine
    • Posté à 20h04 le 28/06/2011

    Ô République laïque ! Ou es-tu passée ?

  • @ntalgeek
    @ntalgeek
    Padawan
    • Posté à 20h20 le 28/06/2011
    • Internaute
      Padawan

    11km pour un collège, 20 km pour un lycée... En effet quelle injustice ! ! ! Faut arrêter le délire un peu, hein. Franchement ça n'est quand même pas insurmontable...

    Après, si effectivement le projet de lycée public est bloqué par des lobbys, ils ont raison de ne pas se laisser faire. Mais l'argument de la proximité n'est pas valable, selon moi.

  • lidiot du village
    lidiot du village
    imbécile heureux
    • Posté à 20h22 le 28/06/2011
    • Internaute
      imbécile heureux

    Tout mon soutien ! La situation est la même dans certains coins de Haute Loire où il reste encore le choix de l'internat pour les lycéens même s'il est coûteux.

  • seb.a
    seb.a
    hors hexagone
    • Posté à 20h25 le 28/06/2011
    • Internaute
      hors hexagone

    Pour commencer, 2 remarques à propos du « privé »
    1/ Les enseignants sont payés par l'éducation nationale et sont sensés avoir passé les mêmes concours. (mais il y a autant voir plus de « remplaçants » de toute sorte dans le privé).
    2/ Les établissements privés sont largement subventionnés par les collectivités territoriales pour les gros travaux, les voyages scolaires, etc.. Le reste du financement est apporté par des dons d'origine très très diverses, des placements,.... Alors que les frais d'inscriptions demandés aux élèves couvrent seulement des frais de fonctionnement (sauf dans des établissements très huppés et très chers).

    Plusieurs alternatives moins coûteuses que la construction de nouveaux établissements auraient pu être envisagées :
    - la réquisition des bâtiments (bah oui, une grosse partie des fameuses rénovations a du être payée par les collectivités) mais les bonnes âmes crieraient au retour de l'URSS.
    - la réquisition partielle des bâtiments, une partie privée, une partie public et partage des équipements type gymnase, mais cf problème précédent.
    - la location d'une partie des bâtiments (qui coûterait moins de 30 millions d'euros de construction), mais là, c'est moi qui grogne, je ne vois pas pourquoi les collectivités continueraient à donner des sous à des établissements qui se revendiquent « privés ».

    (NB, je vis dans une région où le privé subventionné est surabondant...et, pfff...)

  • Marmotine
    Marmotine répond à @ntalgeek
    Autrepart
    • Posté à 20h25 le 28/06/2011
    • Internaute
      Autrepart

    Vous avez déjà fait deux heures de trajet par jour ? C'est déjà souvent lourd quand on est adulte pour aller gagner sa croute mais c'est inadmissible pour des lycéens, qui sont par définition encore des enfants. Légalement, quand ils sont apprentis entre 14 et 16 ans, ils doivent bénéficier de 14 heures de repos consécutif par jour. C'est possible comment, ça, en allant au lycée à une heure de chez soi, avec la masse de cours et de boulot qu'ils doivent abattre ?

  • Pi.K
    Pi.K répond à @ntalgeek
    Vilain Parisien
    • Posté à 20h38 le 28/06/2011
    • Internaute
      Vilain Parisien

    Dès lors qu'il y a suffisamment d'élèves pour ouvrir plusieurs classes « complètes », la construction d'un lycée est justifiée. Elle l'était en tout cas pour un lycée privé : le simple souci d'égalité des enfants dans l'accès à la scolarité de leur choix (enfin, de celui des parents) suffit à justifier la construction d'un lycée public.

    Sinon, des parents qui refusent, par principe ou par manque de moyens financiers, d'envoyer leur(s) enfant(s) dans le privé se voient confrontés à une inégalité parfaitement injustifiée : les enfants qui vont dans le privé sont à côté de chez eux (autant de temps gagné pour le travail et les loisirs), tandis que les enfants du public perdent au moins une heure par jour en transports.

    Et n'allez pas me dire que les parents n'ont qu'à accepter d'envoyer leurs gosses dans le privé : autant je conçois très bien que des parents qui préfèrent le privé y envoient leurs gamins, autant je considère que se trouver face à un faux choix entre privé-à-côté et public-à-vingt-bornes est totalement inacceptable.

  • Papayuf
    Papayuf répond à Pi.K
    • Posté à 20h52 le 28/06/2011
    • Internaute

    D'accord pour dire que la construction d'un collège est justifiée si la population d'élève existe. L'état se doit de leur fournir l'accès à l'éducation, peu importe si le privé est là ou non.

    Mais d'accord aussi pour dire que les 10 km de distance ne sont pas un argument : la plupart des gamins qui vivent à la campagne dans des petits villages font au moins ça. Et 10 kms, ça ne fait pas 1 heure de trajet. En bus, c'est 15 mn.

  • Jujube78
    • Posté à 21h00 le 28/06/2011

    Mouais ... Dans ma région d'origine, où le privé représente peanuts, bien des villes de 7000 habitants n'ont pas d'établissement secondaire public, et les enfants prennent le bus pour se rendre au collège ou lycée le plus proche. J'avais la chance, dans ma commune, d'avoir un collège, mais pour le lycée, c'était bus et train pour tout le monde (public ou privé). On ne peut pas mettre des établissements secondaires dans le moindre bourg, non plus. Là, il y a du privé, et je conçois que des parents y inscrivent leurs enfants par commodité. Mais le public reste accessible. On n'est plus au temps des sabots sur des chemins boueux, ni de la voiture à cheval ...

  • La luciole
    • Posté à 21h33 le 28/06/2011

    Exact.
    Certains riverains estiment que pour 7000 habitants il vaut mieux payer un ou plusieurs cars que de construire un établissement public. Car pas rentable !
    Alors pourquoi y a-t-il dans ce petit bourg 1 collège, 1 lycée et 1 lycée pro ? si il n'y a pas assez d'habitant pour être rentable ?

    Raison simple : toutes subventions publiques (locale ou nationale) des établissements scolaires privés sont interdites. Sauf....
    Un établissement scolaire professionnel !
    Voilà pourquoi un groupe scolaire privé est très souvent accompagné d'un établissement professionnel.

    Sinon, j'ai vu dans une commune une autre astuce pour financer une école privée. L'école c'est montée en association, et la commune, généreuse, aide les associations (toutes ? oui, toutes).

  • -Protagoras-
    -Protagoras- répond à pablico
    Relativiste relatif
    • Posté à 22h18 le 28/06/2011
    • Internaute
      Relativiste relatif

    Cela rate parce que des républicains vigilants les empechent de gagner plus de terrain.

    Moi je vis au Royaume-Uni (a Londres) et ici 40% des écoles publiques (oui, oui, publiques ! ) sont confessionnelles (principalement anglicanes). Et ce n'est pas confessionnel avec une tolérance française, non, non, c'est religieux au sens ou est parfois demandé un certificat du pretre indiquant que les parents vont bien a la messe tous les dimanche, ou bien est fortement suggérée une donation a l'église locale pour avoir une chance de faire entrer ses charmants bambins dans une école qui a « bonne réputation ».

    Et comme résultat direct, les groupes religieux se croient tout permis, l'endoctrinement infantile fonctionne a fond, et l'immense majorité de la population se définit comme religieuse. Il y a beaucoup d'endroits (en ville ! ) ou la premiere école non religieuse se trouve a plus de 30km. Et le pire, évidemment, c'est que nos impots financent ces lieux d'endoctrinement, puisque ces écoles sont publiques.

    Bref, il faut se battre pour conserver notre république laique en France : on a parfois l'impression que c'est un acquis qui ne disparaitra jamais, mais je peux vous garantir que c'est bien fragile, que la France est très isolée, et que les grenouilles de bénitier ont un arsenal très puissant.

  • cactusun
    cactusun
    retraité
    • Posté à 12h27 le 29/06/2011
    • Internaute
      retraité

    Appel à tous les contributeurs de rue89.

    Recherchons canton de plus de 20 000 habitant ne disposant pas de collège public. Il s'agit d'un concours destiné à référencer les laissés pour compte de l'enseignement public.

    * première contribution :

    - Canton de Beaupréau, Maine et Loire, 27 000 hb, pas de collège public.

    Les participants donnant des informations fiables verront leur pseudo affiché en lettres bleu-blanc-rouge sur le fronton de toutes les mairies de France.

  • Arnaud75
    Arnaud75
    Ingénieur
    • Posté à 14h03 le 29/06/2011
    • Internaute
      Ingénieur

    Cela me fait bizarre car je suis passé par ce collège et lycée.

    Je pense que l'enseignement privé tel qu'il est pratiqué dans ce collège et lycée est très laïc Je n'ai jamais été pratiquant ou croyant et il n'y a pas de prosélytisme et encore moins de catéchèse obligatoire. La grande majorité des profs sont non pratiquants comme dans le public.
    Le fait que ce collège et lycée soient privés et non publics est juste une particularité historique dû à la grande importance de la religion catholique dans cette région (la Vendée militaire).

    Etant donné les contraintes liées au transport, les parents qui font le choix du public sont très rares. Il en résulte une mixité sociale très importante dans ce collège/lycée, et tout le monde, enfants de notables ou de chômeurs, va au même collège/lycée, ce qui est rare et une chance d'ouverture pour tous.

    Même si je suis globalement pour la possibilité de choisir entre public et privé, dans le cas présent, le choix de construire un ensemble public est uniquement idéologique et l'enseignement qui serait donné dans le nouveau collège/lycée public serait le même que celui actuellement donné dans le privé. Je pense donc qu'un peu de pragmatisme permettrait quelques économies…