Tribune 19/06/2011 à 17h50

Le viol de Maëlle, la mort de mon fils : que faire pour éviter ça ?

Jean-Jacques Gerard | psychopraticien

Rendre justice à Maëlle, cette enfant de 5 ans qui vient de subir un viol, à la mémoire de mon fils François, violé et tué à Valence le 5 février 1984, et à ceux qui ont connu un sort semblable, c’est répondre à cette question : que fait-on pour éviter cela ?

Le 11 décembre 2007, je me suis rendu à l’Elysée pour faire part au Président via son conseiller Christophe Ingrain, de ce qui me semblait majeur pour prévenir les violences et les récidives. Cette rencontre faisait suite à ma lettre adressée quelques mois plutôt au Président, qui disait en substance : « J’ai besoin de trente minutes pour vous convaincre. » Sans doute ai-je été instrumentalisé en tant que pauvre père victime. Peu importe.

Le rendez-vous est tombé le jour de la venue de Kadhafi. L’entrevue dura quarante minutes, au cours desquelles le conseiller affirma que ma position était très réaliste et que les dispositifs que je proposais comblaient un vide. Qui ne s’est pas comblé depuis.

Mes propos étaient le fruit d’une longue réflexion que j’avais menée dans les silences de mes randonnées dans le Haut Atlas occidental, où j’ai vécu de 1999 à 2007.

« A quoi servent ces établissements d’éducation spécialisée ? »

Je me suis souvenu aussi de ce jeune homme qui fut l’agresseur de mon fils, et avec lui des paroles du procureur à la cour d’assises de Valence, ces journées de mars 1990 :

« A quoi servent ces établissements d’éducation spécialisée ? Cette question, nous devons nous la poser impérieusement quand nous voyons aujourd’hui Patrick T. Accusé de viol et de meurtre sur un enfant alors que nous savons qu’il a fréquenté ces établissements, avec ces éducateurs qui ont été sourds à ses appels. »

C’est par mon travail avec des adolescents très blessés en qualité de responsable psycho-éducatif d’une structure d’accueil spécialisée, et ensuite auprès de nombreux intervenants sociaux en qualité de consultant en psychologie et victimologie clinique (1984 à 2004) que je peux apporter une réponse au procureur.

C’est après le procès de l’agresseur de François que remontèrent enfin mes chagrins, dont ceux de la perte de mon fils aimé, et en résonance de mon histoire d’enfant et d’adolescent blessé.

Je me suis souvenu de toutes ces personnes victimes ou auteurs d’agression que j’avais si bien connues et le plus souvent accompagnées, y compris à l’occasion de procès. La plupart étaient en grande souffrance. Je les remercie de tout ce qu’ils m’ont appris pour pouvoir apporter une réponse clinique pertinente.

Sacralisation des victimes et diabolisation des agresseurs

Je me suis souvenu :

  • des psychiatres qui se déclarent incompétents pour le soin de ceux qu’ils nomment « adolescents limites », ou encore de celui qui me disait : « Vous savez Jean-Jacques, avec ceux qui n’ont pas eu la bonne dose de mimi dans le biberon, nous ne pouvons rien » ;
  • de ces éducateurs et psychologues qui n’ont manifestement pas intégré la nécessité d’un travail psychologique personnel quand il s’agit d’accompagner les autres en grand souffrance. Car au-delà des théories et des techniques plus ou moins relationnelles, nous avons surtout à travailler à partir de nos résonances, dans le contact, dans la rencontre ;
  • de Juliette, cette éducatrice qui participait à mon séminaire de supervision, et qui était habitée par une envie irrépressible de frapper une enfant qui lui était confiée. Derrière le visage de cette enfant il y avait son histoire à elle, qui était aussi l’histoire d’une enfant victime d’inceste ;
  • de Henri, ce jeune homme de 21 ans qui avait l’impérieux besoin de s’approcher d’enfants pour les « toucher ». Pas à pas, il comprendra la différence entre s’approcher des enfants dehors et s’approcher de son histoire d’enfant victime sexuelle ;
  • d’Alain, qui fut instrumentalisé par son père pour frapper l’amant de sa mère au point d’avoir failli le tuer. Il prendra ensuite la route des mers du sud, ce qui ne l’empêchera pas vingt ans plus tard d’honorer un rendez-vous qu’il avait avec lui-même, devenu dépendant de l’alcool. Il comprendra que le père qu’il avait intériorisé prenait les formes de fonctionnement qui le conduisaient à sa perte ;
  • de Jean-Michel, qui ne pouvait faire autrement que de frapper un enfant qui crie. Il ne supportait pas, jusqu’au jour où il se souviendra qu’il devait avaler ses propres cris, quand en plein hiver sa mère l’enfermait dans la cabane au fond du jardin et lui jetait des seaux d’eau froide en plein visage. Ou encore quand il devait s’agenouiller sur un manche à balais pendant trente minutes (il avait alors 5 ans).

Aujourd’hui, je dis à ce Président que la sacralisation des victimes et la diabolisation des agresseurs sont les signes que les réponses cliniques préventives passent à la trappe.

Mes propositions sont directement inspirées d’un travail clinique de plus de vingt ans auprès de personnes victimes de personne auteurs, d’adolescents en grande souffrance d’accompagnement psychologique dans le cadre judiciaire, et aujourd’hui en qualité de thérapeute en groupe auprès d’hommes aux prises avec la violence, et de victimes dans un cadre de consultation individuelle.

Il est indispensable de considérer la nature de ces troubles
spécifiques qui sont liés aux négligences, maltraitance et abus de la
petite enfance, de considérer les troubles de l’attachement dans la
genèse de ce qui conduit à ces passages à l’acte.

Je préconise :

  • une campagne nationale (utilisation des médias-marketing public/social) de prévention des comportements violents et des récidives, y compris les agressions sexuelles et homicides commis sur des enfants. Associée à un dispositif accueillant : téléphone vert et consultation spécialisée en psychothérapie ou groupe de parole ; écoute et présence qui favorisent le processus de mise à jour de ces problématique spécifiques en direction d’hommes aux prises avec des pulsions ou fantasmes d’agressions sexuelles et/ou d’homicides ;
  • création d’un dispositif psycho-rééducatif protégé pour des adolescents en grande vulnérabilité psycho-affective et sexuelles ;
  • développer l’accompagnement psychologique dans le cadre et le temps du judiciaire, que l’on soit victime ou auteur. La personne auteur peut très souvent avoir besoin de ce type d’accompagnement non jugeant pour l’aider à percevoir ce qui se joue pour lui/elle et que son passage judiciarisé révèle ;
  • former les professionnels d’aide à la parentalité et à la petite enfance aux signes cliniques et à une approche autrement impliquée de l’autre. Ici, l’assistance aux personnes qui souffrent de troubles de l’attachement précoce est au cœur de notre sujet. Le travail sur soi est un des impératifs pour les professionnels de ces interventions spécifiques.

J’en appelle à des réponses suffisamment raisonnées au-delà de toute dualité pour inverser la tendance de notre société qui produit invariablement les violences qu’elle dénonce.

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  • thierry reboud
    • Posté à 18h28 le 19/06/2011
    • Internaute 20923

    C’est à se demander si vous le faites exprès ou si vous avez seulement pris le temps de lire la tribune de Jean-Jacques Gérard. Si vous l’avez lue, c’est que vous ne l’avez pas comprise. L’intérêt principal de cette tribune est double et je trouve très dommage que vous soyez passé à côté.

    Premièrement, Jean-Jacques Gérard, contrairement à la plupart de ceux qui (comme vous) préconisent des solutions simples, ne parle pas dans le vide. Il sait de quoi il parle, et vous pourriez au moins respecter le fait qu’ayant vécu ce qu’il a vécu, il cherche à dépasser la simple réponse de la vengeance. Votre réponse en forme de y’a qu’à me paraît insultante pour cet homme et pour ce qu’il a subi.

    Deuxièmement, Jean-Jacques Gérard a pris le temps de réfléchir, ce qui s’appelle réfléchir, avant de parler. Ce qui le dispense de sortir des énormités du genre aggravation des peines, tout simplement parce qu’une éventuelle aggravation des peines (très dans l’air du temps sarkoziste) ne résoudrait absolument rien. Il n’y aurait pas la moindre diminution du nombre de viols ou d’agressions contre des enfants.
    Le dispositif que propose Jean-Jacques Gérard se distingue par sa complexité, par le fait qu’il propose des réponses à long terme qui, comme je vous le disais plus haut, ne se contentent pas d’une forme plus ou moins élaborée de vengeance pénale.

    J’ignore si les réponses qu’il propose sont ou non pertinentes. En revanche, on voit bien qu’elles nécessitent la mise en oeuvre de moyens, notamment budgétaires mais pas seulement. Jean-Jacques Gérard nous dit que, si nous voulons affronter la question de ce type de crimes, nous ne devons pas croire à une sorte de baguette magique judiciaire... et vous démolissez tout son raisonnement par la seule grâce de votre commentaire parfaitement bourrin. Il y aurait de quoi pleurer.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 19h04 le 19/06/2011
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Enfin une tribune intelligente qui dénote dans le fatras des propositions de lois répressives qui ne résolvent rien mais prennent l’électeur dans le sens du poil. Après avoir créé un millefeuille de mesures plus coercitives les unes que les autres, proposé la tolérance zéro, montré du doigt les juges qui ne font qu’appliquer la loi .....le législateur ne sait plus que mettre en place pour traiter la répression des auteurs de meurtres et de viols. Et si la socièté appliquait une politique préventive ? façon originale et novatrice d’empêcher la multiplication des délits sexuels et des meurtres. Les pisse-vinaigre penseront que cela va couter cher tout ça, mais après tout on s’en fout des pisse-vinaigre, essayons ce qui pourrait fonctionner à défaut de ce qui ne marche pas

  • NaturalWriter
    NaturalWriter
    Plumée
    • Posté à 19h56 le 19/06/2011
    • Internaute 146011
      Plumée

    Très belle tribune - il n’est pas si fréquent de lire des articles qui creusent du côté des propositions plus que de la dénonciation.
    Il me semble qu’au-delà des budgets que ces propositions impliquent, le frein est surtout culturel.

    Il faudrait effectivement au moins une campagne qui permette de regarder en face la violence faite aux enfants et aux adolescents (pas facile) mais aussi une campagne permettant la prise de conscience de la fragilité de la jeunesse.
    Sommes-nous une société qui protège, aime et respecte ses membres les plus fragiles ?

    Nos enfants et adolescents sont la cible constante d’à peu près toutes les marques, leurs corps deviennent des portes-manteaux de griffes et leurs pulsions qui peuvent se nourrir de beaucoup de violence (via films, jeux, actus, accès net...), aucun rituel ne les accompagnes, aucun lieu préventif n’accueille leur besoin de réponses (sauf quand ils dérapent) et ils nous tendent le miroir grossissant de la société que nous construisons/cautionnons et dans laquelle ils sont priés de s’intégrer.
    Voir le rapport de l’Observatoire de la jeunesse solidaire (Lien) où en 2009 et 2010 « 51 % des sondés ayant une image négative de la jeunesse, notre société semblait assumer une défiance forte à l’égard des nouvelles générations, jugées par ailleurs “ individualistes ” et bien peu “ tolérantes ”. »

    A la formation suggérée, j’ajouterai que la communication non-violente semble un outil efficace pour une écoute empathique.

  • Mamy...blouz
    Mamy...blouz
    Citoyenne avec les yeux ouverts (...)
    • Posté à 21h43 le 19/06/2011
    • Internaute 8580
      Citoyenne avec les yeux ouverts (...)

    Monsieur Gérard, je suis profondément touchée par vos écrits qui montrent à quel point vous avez fait un travail énorme pour arriver aux démarches que vous faites... Un grand merci à vous et je suis aussi en accord avec le commentaire de Thierry Reboud.
    Pour ma part, je pense qu’une des pistes, est de remettre suffisemment de personnel formé dans les écoles maternelles pour détecter les enfants subissant des maltraitances... (afin d’y remédier au plus tôt ) ou susceptible d’en subir (afin de les éviter) exactement le contraire de la politique actuelle pourtant dite « sécuritaire » mais qui voit sans cesse le nombre d’éducateurs diminué... Dans le domaine de la petite enfance, du soin et bien d’autres, il est urgent de changer de « politique » au sens large du terme...2012 approche... pensez-y.