Madouchy, Stacy et Mohamed, collégiens repris de justesse
Depuis 1998, les classes-relais accueillent avec succès des élèves « décrocheurs ». Sans militaire mais avec des moyens.
(De Créteil) « Stacy, mais tu souris ? » L’adolescente aux piercings à peine arrivée montre un peu plus les dents. « Je crois que c’est la première fois ! » se réjouit Sylvie, l’enseignante. « Les satisfactions immédiates sont rares. Alors un jeune qui sourit, c’est déjà une petite victoire pour nous », explique-t-elle. Il est 9 heures en ce dernier jour de la classe-relais de Créteil (Val-de-Marne). Les collégiens arrivent tous à l’heure. Une autre victoire.
Le décrochage scolaire en France
Chaque année, 150 000 élèves sortent du système scolaire sans diplôme.
Les dispositifs-relais ont montré leur efficacité :
- 77 % des élèves sont re-scolarisés en collège,
- 10% en lycée professionnel,
- 10% en Centre de formation des apprentis (CFA).
Chaque année, ce sont près de 8 000 jeunes qui bénéficient de ce dispositif au sein d’environ 300 classes et 150 ateliers-relais.
Dans ce petit immeuble de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), il y a une bibliothèque, une salle informatique et une seule salle de cours, dont les tables sont disposées en U. Ici, pas de fond de classe, pas de classement. Plutôt une classe de fond où les cours ne dépassent jamais deux heures, question d’endurance.
« Eteignez les portables. Crachez les chewing-gums. Enlevez vos blousons. »
Les élèves essaient de gagner du temps, échangent les cartes SIM de leur téléphone faute de crédit, s’envoient des piques ou des boulettes de papier.
« Mes cours, c’était la perm’ ! »
Les classes-relais existent depuis 1998. Elles accueillent les collégiens en rupture scolaire, pour quelques semaines à un an, pour les réinsérer dans un parcours de formation.
Ces « classes citoyennes » fonctionnent en coopération avec le ministère de la Justice à travers la PJJ et reposent sur quatre piliers : enseignants, parents, éducateurs et intervenants (avec la Ligue de l’enseignement).
L’encadrement y est renforcé, ce que ne peut le collège, cette « grosse machine » qui abandonne peu à peu ceux qui décrochent. « Quand j’y allais, mes cours, c’était la perm’ ! » résume Mohamed. (Voir le diaporama sonore)
La classe de Créteil dure sept semaines et compte six collégiens de 15 ans, dont une fille. Un groupe représentatif des « décrocheurs », à 80 % des garçons dont la moitié sont sous le coup de mesures éducatives.
Les profils sont différents : absentéistes, perturbateurs, passifs, désorganisés s’y retrouvent. Il n’y a que des parcours singuliers qui n’ont en commun que d’être vécus dans la précarité sociale. Quelques points communs néanmoins :
- une attitude contestataire,
- un rapport difficile à l’adulte,
- un manque de confiance en soi,
- un niveau de langage peu élevé,
- une incapacité à se projeter dans l’avenir.
« Au bled » pour avoir découvert « l’argent et les filles »
« Ce ne sont pas des valises qu’ils trimballent, ce sont des malles ! »
Traumatismes divers, parents handicapés, malades ou absents... Tous ont « des histoires de vie compliquées », explique Sylvie. Beaucoup ont eu aussi quelques démêlés précoces avec la justice. Un élève décrocheur n’est pas forcément un crocheteur de serrures, mais cela peut être un facteur de glissement. Il s’agit bien souvent d’un double décrochage, scolaire et social, où les conduites adoptées sont l’expression d’une souffrance dont l’échec scolaire n’est que le révélateur :
« La violence est un langage, et on a pas forcément le décodeur ! »
Bastos – le prénom a été changé – par exemple cache sous sa nonchalance une perpétuelle tension.
« Vous en connaissez, des moyens légaux de faire de l’argent à mon âge ? »
Ecorché vif qui ne veut « pas se plaindre », il se dit sérieusement « rescapé ». Ni le juge des enfants ni les deux ans d’internat ne suffiront à arrêter les gardes à vue qui s’enchaînent. Au contraire, il découvre « les filles, l’argent », deux hobbies qui lui semblent intimement liés, même s’il reconnaît :
« A mon âge, on sait même pas ce qu’est l’amour... »
Ses parents l’envoient donc quatre mois « au bled », dans des classes de cent élèves en uniforme « où il y avait moins de bruit qu’ici à vingt » et où le maître applique la pédagogie du fouet. Les contre-exemples de connaissances « en prison ou dans le cercueil » le convaincront de « rentrer dans les rails ».
« Madame, c’est quand la pause ? »
C’est d’ailleurs lui le plus calme aujourd’hui en cours.
« On fait des maths, madame ?
– Non, on va parler du droit de vote. »
Soulagement général. Le téléphone de Mohamed sonne. « C’est peut-être ma mère ! » tente-t-il vainement. Véritable doudou de l’ado, le portable est leur parloir, le lien avec leur monde extérieur dont ils ne peuvent se départir, donnant tous l’impression qu’ils attendent un coup de fil important. Madouchy rêve. Stacy s’est réfugiée dans une feuille blanche qu’elle crayonne, une A4 qui semble alors circonscrire tout son monde. L’enseignante :
« Participer, ça commence par l’attention, et ne pas perturber la classe... Ils sont parfois là, mais pas là. »
Elisabeth Bautier de l’université de Paris VIII, distingue ceux qui abandonnent petit à petit, sans bruit, à l’image de Stacy, qu’elle nomme « décrochés de l’intérieur » ; et ceux qui manifestent leurs difficultés par une attitude désinvolte ou provocatrice.
Mohamed s’approprie finalement le débat en souriant :
« Dans trois ans, je suis inscrit sur les listes électorales... Qui vote pour moi ? »
« Quoi ? Il faut écrire ? » se réveille Madouchy. Bâillements, soupirs sonores. Puis les scribes contraints se mettent à l’ouvrage, le nez collé à la copie et le poing refermé sur le stylo, grimaçants comme à la question.
L’écriture est laborieuse, il faut sans cesse solliciter leur attention à l’oral, chaque échange est l’occasion de reprendre une faute, une formulation approximative.
« Madame, c’est quand la pause ? »
« Ils ne comprennent pas qu’on puisse s’occuper d’eux »
Comment répondre quand les ressorts traditionnels de l’autorité sont niés ?
« On travaille le niveau scolaire bien sûr, mais leur passage vise surtout à acquérir maturité et confiance en soi, et dans l’adulte [...] Ils ont tellement intégré la haine de soi, la victimisation, qu’ils ne comprennent pas qu’on puisse s’occuper d’eux. »
Premier impératif en début de session : « casser la glace, tomber le masque, contrarier le penchant naturel à s’abaisser » et réapprendre la vie en collectivité.
« Eux, la violence, ils connaissent mieux que nous... Les vols, bagarres, les histoires de bandes, c’est leur quotidien. »
Dans leur classe d’origine, ils jouent un rôle et ont du mal à s’en départir en arrivant, oscillant entre violence et demande affective :
« Plus ils sont durs, plus ils sont “sollicitants”. »
Il n’est d’ailleurs pas rare que Sylvie se fasse appeler « maman » par inadvertance.
« C’est la première fois qu’on dit du bien de mon fils »
Alexandre, sept ans après les 400 coups
A la Madeleine, un petit bistrot de quartier. Derrière le comptoir, Alexandre est un ancien de la classe-relais.
Aujourd’hui âgé de 20 ans, il se décrit adolescent comme « un peu plus perdu que d’autres... » Il le dit sans détour : « Les 400 coups, je pense les avoir fait ! Sans la classe-relais, c’était la délinquance assurée. »
Sept ans après, son émotion est palpable : « J’ai une petite nostalgie. J’ai encore tout en tête... et là aussi ! » dit-il en se frappant la poitrine.
Les classes-relais se soldent par un échec complet pour seulement 1 à 2% des élèves
« Classe-relais, bonjour ! » Le téléphone est essentiel au lien avec les parents qu’elle appelle tous les vendredis. Un jour, père en larme qui lui dit :
« C’est la première fois qu’on dit du bien de mon fils. »
Ceux-ci sont souvent désemparés, à l’image d’Hortense, la mère de Bastos :
« J’ai pris un coup quand je suis venu ici, éprouvé une sensation de gâchis. C’est tout le système éducatif français qui est à revoir. On a donné trop de libertés...
Mais aujourd’hui mon fils a repris goût à l’apprentissage grâce aux équipes de la classe-relais qui se sont données corps et âme. Ici, on s’intéresse à eux. L’adolescent est considéré comme une personne. »
La coordinatrice de la classe ne se voit pas ailleurs :
« Avec mon équipe, on est un peu conseiller d’éducation, prof, assistante sociale. Ici, il n’y a pas de routine. L’exceptionnel devient notre ordinaire. C’est le lieu de tous les possibles ! »
Elle apprécie les moyens dont elle dispose :
« Il y a toujours des gens qui pensent que c’est une cause perdue, que ça coûte cher. Au contraire, il leur faut l’excellence, de la qualité pour des mômes qui n’en ont pas connu.
La facture serait de toute façon plus élevée plus tard si ils deviennent chômeurs, prisonniers ou délinquants ! »
La documentation, pour la classe-relais de Créteil, Val-de-Marne (Joce Hue).
Pour contrecarrer la voie qui leur semble tracée par la société, Sylvie s’emploie à les faire renouer avec leur identité de collégien, « endosser le costume de l’élève » trop étriqué ou, comme leurs pantalons, un peu lâche...
« La classe relais, c’est du sur-mesure ! »
- Sur Rue89Des collégiens en stage dans l'armée : retour sur un fiasco
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- Sur lefigaro.frPolémique autour du fichier sur les élèves décrocheurs, sur LeFigaro.fr
- Sur lemonde.frAttention, école en perte de moyens, sur LeMonde.fr
- Sur rue89.comTous nos articles sur les collèges
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On pourrait réformer l’éducation nationale si elle n’était pas embourbée dans cette guerre de tranchées entre pédagogues et républicains.
D’un côté on vante la psychologie sans contenu de savoir, de l’autre on martelle que seul la pression et les heures passées devant un bureau permettent à un élève de réussir.
Entre eux les partisans de la méthode : un cours qui a du contenu mais que l’on apprend aux élève en même temps qu’on leur apprend à comprendre, à mémoriser, à évoquer, à organiser leurs idées. On le voit à l’oeuvre dans les pays du Nord en tête du classement de l’OCDE, ceux où tout le monde réussit mieux que dans les totalitarismes auxquels nos réacs trouvent on ne sait comment de soudaines qualités.
Et pourtant cette méthode n’est pas si étrangère que cela. Son auteur Antoine de La Garanderie fait plutôt français et pour cause. Mais dans cette guerre de position il n’a pas sa place. Hippie pour les républicains, catholique sectaire pour les pédagogues. Peu importe la réussite et l’égalité, la Finlande, elle, en a voulu.




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