A la une 09/06/2011 à 16h36

Bienvenue à l'école du Web de Free, Meetic et Vente-Privée

Nolwenn Le Blevennec | Journaliste Rue89


Capture d’écran du site de l’EEMI.

Imaginez la « première école du Web » française. Un bâtiment en inox et en verre face à la mer à Brest. Ou alors un entrepôt de tissage désaffecté aux alentours de Roubaix, retapé par un architecte branché autour du thème kitsch de la « révolution numérique ».

A l’intérieur : des jeunes affalés dans des poufs géants, des claviers à la place des mains, douze idées de sites à la minute. Des mini-Zuckerberg potentiels.

En fait, non.

L’Ecole européenne des métiers de l’internet (EEMI), montée par les trois « tycoons » français Xavier Niel (Free), Marc Simoncini (Meetic) et Jacques-Antoine Granjon (Vente-privee), ouvre en septembre 2011 et est une structure à la papa.

Une école classique avec des salles de classe, un proviseur âgé (et autoritaire) et des frais de scolarité trop élevés. Les locaux ? A Paris. Dans le Palais Brongniart, édifice de style corinthien qui abritait autrefois la Bourse de Paris.

A eux trois, ils ont mis 1 500 000 euros dans ce projet qui ressemble à une école de commerce privée des beaux quartiers.

« Tous les jeunes qui sortiront auront du boulot »

Sur le fond, pourtant, il n’y a pas grand chose à dire. Une école du Web, c’est enthousiasmant pour tous les professionnels du secteur. Jean-Claude Domenget, professeur au DUT « Les métiers du Web » de Monbéliard, explique :

« L’arrivée d’une école comme celle-ci est positive pour toute la filière, parce qu’elle clarifie l’offre. Aujourd’hui, on confond les métiers du Web, l’informatique et les métier de réseaux. »

Borey Sok, consultant, community manager et autodidacte pense que l’ouverture d’une école du Web marque un tournant : le secteur se professionnalise. Lui a tout appris tout seul, mais une école peut être un formidable « accélérateur ». Il a été contacté pour y enseigner.

Selon Stéphane Distinguin, PDG de Fabernovel (« société dédiée à l’innovation ») :

« C’est un bon début et ce type d’initiative privée peut inciter l’Education nationale à monter des modules. Tous les jeunes qui vont sortir de là auront du boulot. »

Celui qui a imaginé l’école s’appelle Jacques-Antoine Granjon. Le PDG de Vente-privee.com est doué et (probablement) visionnaire. Mais il n’a rien d’un geek à la sauce californienne.

Il a commencé sa carrière en faisant du déstockage dans le Sentier en 1985. Il y a chez lui quelque chose de Johnny Hallyday et de Francis Lalanne. Ses passions : le FC Barcelone, les jets privés et la cuisine japonaise. L’école du Web qu’il a imaginée s’inspire de l’école de gestion de sa jeunesse, au début des années 80 : l’European Business School.

L’inscription ? Au même prix qu’HEC

Le site Internet de l’EEMI est déjà en ligne. Il ressemble à celui d’une école de commerce classique avec un logo dynamique aux couleurs de l’arc-en-ciel. Ce site, qui n’a rien d’innovant, a été imaginé par l’agence qui travaille aussi pour Autogrill et Auchan France.

L’école coûte également le prix d’une école de commerce. Au départ, les frais de scolarité s’élevaient à 9 500 euros (pas loin de l’ESSEC et HEC). Critiqués, les trois fondateurs ont finalement décidé de baisser le prix de 3000 euros pour la première promotion : 6 500 euros l’année.

Denys Chomel, responsable du recrutement et du développement de l’HETIC, école concurrente qui existe depuis 2002 (l’EEMI n’était donc pas la première) et qui forme en ce moment 300 étudiants à un Bac+5, s’agace :

« Prendre des gosses avec et sans le bac et les former à la technique en trois ans, c’est une très bonne idée. Il y a du job dans l’opérationnel. Ils auraient fait ça en banlieue parisienne et pas cher, ça aurait été génial.

Là, il y a un hiatus. Une école en trois ans, ça forme des techniciens spécialisés avec des salaires de techniciens spécialisés. »

Un loyer à 800 000 euros par an

Pourquoi le coûteux Palais Brongniart ? Les trois entrepreneurs ont aimé le projet que le gestionnaire de l’espace pour 30 ans, GL Events, leur a proposé. Il s’est engagé auprès de la mairie de Paris à construire une sorte de pôle de la « nouvelle économie ». Le Camping, incubateur de start-up, est déjà installé dans les locaux. Les entreprises locataires doivent pouvoir bénéficier d’un écosystème et de synergies.

Mais en contrepartie, ces locaux sont chers et alourdissent les frais de scolarité (les fondateurs prévoient une quinzaine de bourses, pour les étudiants les moins aisés).

L’école occupera autour de 600 m2 la première année et 1 100 m2 la deuxième, selon GL Events. Selon Christophe Cizeron, directeur du développement, l’école paiera un « tarif normatif » après les travaux.

Le prix tournera autour de 700 euros le m2 par an : le « prix du marché » pour ce type de bâtiment. La location de cet espace pourrait donc s’élever à terme à 800 000 euros par an, soit quatre fois le prix d’un bureau classique de la même superficie dans le XIXe arrondissement.

Mais ce jeudi, sur Canal +, Jacques-Antoine Granjon assure au contraire avoir obtenu « un super prix » : le loyer n’est « pas cher du tout », dit-il.

Une controverse sur le proviseur autoritaire

Enfin, Jacques-Antoine Granjon n’arrête pas de corriger les journalistes qui lui disent que l’école a été montée par « les trois success-story du Web ». « Et Alain Malvoisin aussi », dit-il sans relâche. Alain Malvoisin, surnommé « Malou » par ses étudiants, n’y connait pas grand chose au Web. Mais ce n’est pas grave.

Il sera là pour la pédagogie... Proviseur du cours Fides depuis des décennies, il est connu dans son ancienne école pour être difficile et colérique. En « quarante ans d’expérience », il a laissé des souvenirs « brutaux » chez ses anciens étudiants.

A priori, ce n’est pas lui qui s’occupe du recrutement et des programmes. Le consultant Benoît Lachamp de l’agence BL Conseil a commencé à contacter certains profs.

L’EEMI, machine à « contrats pro » ?

Bruno Faure, responsable de la section multimédia de Cifacom (surnommée « Webschool factory » par ses étudiants), une autre école de techniciens du Web, résume :

« J’ai envie de laisser une chance à cette école, mais j’ai vraiment des doutes sur leurs ambitions. »

Il pense que l’EEMI n’a peut-être qu’une fonction : organiser le recrutement de petites mains pour les trois entreprises des fondateurs.

La structure peut permettre aux trois employeurs de signer des contrats professionnels avec leur école : l’EEMI prévoit une « immersion dans l’entreprise » à mi-temps en 2e et 3e année.

« Pour les boîtes, cela constitue une main-d’œuvre pas chère, la prise en charge des frais de formation et cela permet des exonérations de charges patronales. »

Jacques-Antoine Granjon « n’a pas trouvé le temps » de répondre à nos questions.

Corrigé le 09/06/11 à 21h15. En moyenne, sur les trois ans, les écoles parisiennes sont un peu plus chères que l’EEMI.

Corrigé le 11/06/11 à 12h. Correction sur le prix d’un bureau dans le XIXe et modification de la citation de Denys Chomel qu’il trouvait trop violente.

Mis à jour le 10/06/11 à 10h50. Jacques-Antoine Granjon assure sur Canal + avoir obtenu un super prix pour la location du Palais Brongniart.

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  • Malzieux
    Malzieux
    Ex-chomeur
    • Posté à 16h56 le 09/06/2011
    • Internaute 124404
      Ex-chomeur

    C’est marrant, mais je n’y crois pas.
    Cette école sera un moyen de recrutement pour les trois entreprises, où le candidat payera lui-même sa formation, sans assurance d’être embauché.
    Les 3 entrepreneurs viennent d’inventer une nouvelle forme d’esclavage. C’est l’employé qui investit pendant plusieurs années, tant à l’école, durant les stages qu’après, pour avoir le droit de bosser et de faire gagner à son patron, un paquet de fric supplémentaire.
    C’est beau l’altruisme.

  • -Muh-
    -Muh-
    Etudiant
    • Posté à 17h53 le 09/06/2011
    • Internaute 120694
      Etudiant

    Malgré tout mon scepticisme sur les écoles privés, le programme a l’air pas mal, mieux qu’une licence pro (qui mène grosso modo à la même chose).
    Pour un mec motivé qui a assez d’argent, ça me parait un bon tremplin, mieux qu’epitech/supinfo par exemple.

  • Melyonen
    Melyonen
    Songeuse
    • Posté à 18h00 le 09/06/2011
    • Internaute 156875
      Songeuse

    Je suis une des élèves de Mr Faure, cité dans cet article.
    Pour avoir appris l’existence de cette soit-disant première école du web (nous ne leur ferons pas le plaisir de compte combien d’écoles et de promotions il y a eu avant eux, cela les découragerait), je suis un peu décontenancée.

    Oui, clairement, cela semble une belle usine pour créer des petites mains pour les trois sites. En plus, la main d’oeuvre paye bien cher ! C’est bien gentil de baisser le prix de la première année, mais il faut penser aux années qui suivent. Peut-être qu’une toute petite étude de la concurrence pourrait leur donner une idée du prix auquel cette formation devrait être proposée.

    Y a-t-il donc un tel manque d’intérêt pour cet enseignement qu’ils vont proposer ? Pensaient-ils réellement que personne ne saurait qu’il y a d’autres écoles, moins chères, et proposant des formations très bien menées. Des formations qui permettent aux élèves de participer à la vie de leur école. Et, surtout, d’apprendre ce que sont les métiers du web.
    Peut-être que cela n’existe qu’à Cifacom et à Hetic.

    Mais l’EEMI ne me paraît être qu’une école pour étudiants richissimes. Qui, là encore, manqueraient d’informations.

    En toute honnêteté, en voyant d’où viennent les trois lascars (Vente privée, Free, Meetic), j’espère que ce n’est pas dans ces trois sites que l’avenir du web se trouve.

  • Iv
    Iv répond à pablico
    Roboticien utopiste
    • Posté à 19h37 le 09/06/2011
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    Le Web est la vraie école du Web.

  • AntoineLassauzay
    AntoineLassauzay
    Développeur web
    • Posté à 19h55 le 09/06/2011
    • Internaute 159549
      Développeur web

    Étant issu de formations « web », je trouve personnellement que l’initiative a un goût douteux.

    Je n’ai suivi que des formations publiques DUT SRC (qui fait souvent référence dans les métiers du web) puis Concepteur Réalisateur Multimédia à l’école Gobelins. Dire qu’il s’agira de la « première école du web » est une véritable ânerie : il existe déjà des formations très pointues, et préparent à des métiers bien spécifiques : développeur back-end/front-end, designer, rédacteur, spécialiste référencement, etc.

    Les écoles payantes comme HETIC, je ne connais pas trop mais j’imagine que les avantages se situent au niveau du réseau et du matériel mis à disposition ; hormis ca, se former à un métier intéressant passe avant tout par beaucoup de travail personnel. Je ne vois absolument ce que l’EEMI peut apporter de plus.

  • Thufir
    Thufir
    Consultant Communication Web
    • Posté à 08h47 le 10/06/2011
    • Internaute 67641
      Consultant Communication Web

    Ils ont quand même vraiment bien réussi leur coup de com. Annoncer en 2011 qu’on est la première école du web en France, il fallait oser : je dirige une formation de troisième cycle en web depuis trois ans (Lien Si ce lien est perçu comme de l’auto-pub, merci au modérateur de le supprimer) et déjà à l’époque je n’avais pas le culot de dire ça.

    Que la presse ait unanimement repris la baseline de l’eemi comme argent comptant laisse songeur.

    Quant à la qualité de la formation, on verra bien : ces gens se donnent des moyens, nul doute qu’ils parviendront à recruter des enseignants de qualité.

  • jcdblog
    jcdblog
    Enseignant-Chercheur
    • Posté à 14h57 le 10/06/2011
    • Expert 159620
      Enseignant-Chercheur

    Interviewé pour la rédaction de cet article, j’aimerai précisé que si le caractère de « nouveauté » de cette école du web n’est clairement qu’à visée marketing et qu’elle ne correspond en rien à la réalité, c’est plus au niveau du type de formation choisi que le choix effectué me semble être discutable.

    En effet, il existe déjà de nombreuses formations à un niveau bac+2/bac+3 (1 étape du modèle européen LMD) et l’EEMI n’apporte rien à ce niveau. Le programme est typiquement celui d’un DUT SRC, complété d’une des bonnes licences pros dans le domaine du web qui ont ouvert ces dernières années (ou des écoles privées qui forment depuis des années au multimédia puis au web...).

    Il aurait été beaucoup plus pertinent d’ouvrir une formation niveau bac+4, équivalent d’un master pro (le M de LMD) en vue d’élargir l’offre de formation pour des spécialistes de haut niveau. Il n’existe par exemple aucune formation de ce type en référencement SEO ou de manière élargie en webmarketing (seulement des modules au sein de master pro ou des 5èmes années sans année 4 solide). Il y a là un vrai créneau porteur à prendre.

    Avis aux professionnels, la formation aux métiers du web en France manque cruellement de formation niveau master pro sur 2 ans en webmarketing.