A débattre 30/05/2011 à 18h44

L'affaire DSK libère la parole de femmes mais pas les plaintes

Nolwenn Le Blevennec | Journaliste Rue89


Des policiers dans le commissariat du Xe arrondissement de Paris, le 6 février 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

C’est parti d’une intuition. L’affaire DSK va réveiller les traumatismes des victimes d’agressions sexuelles et leur donner l’envie de porter plainte, s’est-on dit en conférence de rédaction. Elles vont être portées par la colère, le choc, l’indignation. C’est sûrement l’heure du grand réveil. Les vannes s’ouvrent. En fait, c’est plus compliqué.

Camille, ex-Rue69, reçoit de nombreux témoignages depuis l’affaire. Des femmes, dont des journalistes, qui se (re)mettent à souffrir, comme si « on appuyait fort sur leurs points de suture ». Camille :

« Elles ont vécu le même parcours que Tristane Banon : dépression, hésitation sur la décision de porter plainte et décision négative, convalescence et maintenant réveil du traumatisme. »

L’une d’elle lui écrit avoir été coincée dans un bureau. L’homme, une personnalité, l’a pénétrée sans préservatif :

« Je suis sûre qu’aujourd’hui encore il ne comprendrait pas que je n’étais pas consentante ; ce qui me fait le plus halluciner, c’est qu’il est engagé contre le sida publiquement et qu’il fait ça régulièrement. »

20% d’appels en plus au Collectif féministe contre le viol

Le docteur Emmanuelle Piet, médecin et présidente de l’association CFCV (Collectif féministe contre le viol), perçoit aussi l’urgence de témoigner chez certaines femmes :

« On parle de viols toutes les 30 secondes dans les médias. Les trois premiers jours, des personnalités ont tenu des propos très crades. »

Au standard de l’association, selon une coordinatrice, il y a environ 20% d’appels en plus depuis le 16 mai. Cela représente près de soixante-dix « nouvelles » victimes, en quelques jours.

Selon la présidente, les réactions peuvent être classées en trois catégories :

  • celles qui croyaient être guéries et sont étonnées de voir les vieux souvenirs remonter ;
  • celles à qui cela donne du courage : si une femme « sans protection » peut porter plainte, elles peuvent aussi ;
  • celles qui ne retiennent qu’une chose : on « emmerde » les victimes, on les maltraite, il ne faut pas porter plainte.

Dans le dernier cas, la parole surgit, mais il ne faut pas s’en réjouir. Ces victimes ne parlent que pour dire qu’elles vont se taire à nouveau.

« Moche, consentante, séropositive... complotiste »

Aurore Sabouraud-Seguin, directrice du centre de psychotrauma de l’Institut de victimologie, confirme :

« De nombreuses patientes me parlent de l’affaire DSK. Cela renforce chez elles une attitude de retrait ou de colère préexistante. Avec cette histoire, les premières vont se recroqueviller encore plus, les autres peut-être aller à la police. »

Selon les associations, les réactions sexistes médiatico-politiques sont en grande partie responsables des attitudes de retraits. Le sondage sur la théorie du complot a choqué de nombreuses victimes (l’employée de New York l’a-t-elle vu ?). Julie Muret de l’association Osez le féminisme :

« La victime [présumée] de DSK a été tour à tour moche, consentante, séropositive, amorale, prostituée, vénale et complotiste. »

Marilyn Baldeck de l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail) et qui reçoit aussi beaucoup d’e-mails et de coups de fils :

« Les victimes appellent consternées parce qu’elles connaissent ces stratégie par cœur : les faire passer pour des allumeuses ou des fragiles. Ce sont les mêmes arguments de défense dans nos 350 dossiers. »

Selon une coordinatrice du CFCV, il faut faire du bruit et des rassemblements :

« Seules 10% des victimes de viol portent plainte. Ici, notre rôle est de rétablir l’équilibre. Il faut absolument que les victimes ne sortent pas de cette histoire en pensant qu’il y a une présomption de salope qui pèse sur elles.

L’affaire Outreau a donné envie à de nombreuses victimes de se taire : la parole des enfants a été malmenée. »

« C’est le meilleur moyen pour décourager les autres de parler »

D’autres choses peuvent favoriser le repli. Dans les affaires d’agression sexuelle, il y a souvent une absence de preuves matérielles, souligne l’avocat Didier Maruani, spécialiste du harcèlement.

Emmanuelle Piet regrette aussi la « correctionnalisation permanente » de ces affaires.

Enfin, le risque de voir son nom apparaître dans les médias est bien trop risqué. Les deux victimes de l’affaire Tron en sont victimes ; L’Express a publié leurs noms ce vendredi.

Leur avocat Gilbert Collard va attaquer en justice :

« C’est le meilleur moyen pour décourager les autres de parler. Je me demande si ce n’est pas fait exprès. C’est dramatique. »

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  • petite mère de famille
    petite mère de famille
    travailleuse de plus en plus (...)
    • Posté à 19h17 le 30/05/2011
    • Internaute 24823
      travailleuse de plus en plus (...)

    mais, enfin ! on dirait que l’on découvre ! !

    le viol étant par essence une prise de pouvoir, comme imaginer que les hommes de pouvoirs en seraient incapables !

    les victimes de viol ont été, sont et seront toujours soupçonnées d’être (dans le désordre) consentantes, provocantes, mal-b******, folles, hystériques, paranoïaques....

    le viol, c’est la loi du plus fort

  • Toc
    Toc répond à petite mère de famille
    militant
    • Posté à 01h25 le 31/05/2011
    • Internaute 148294
      militant

    « le viol étant par essence une prise de pouvoir, comme imaginer que les hommes de pouvoirs en seraient incapables ! “

    Sans doute parce que les hommes de pouvoirs n’ont pas tous violé quelqu’un. D’ailleurs, en suivant votre raisonnement, pourquoi les femmes de pouvoir en seraient-elles capables, elles ? Pourtant quand on regarde les statistiques, il est clair que les viols sont dans leur écrasante majorité commis sur des femmes (même si on ne connait pas les chiffres pour les violences sexuelles commises sur les hommes elles restent plus que très probablement plus faibles). Ce qui veut donc dire que ce n’est pas qu’une affaire de pouvoir social, une sorte de loi de la nature implacable qui voudrait que le plus vieux sodomise le plus jeune. Si c’était le cas, si les hommes de pouvoir étaient incapables de ne pas violer, on aurait des viols commis à tous les échelons de la hierarchie. Vous immaginez ça dans une boite ? Le patron qui viole les cadres, les cadres qui violent les employés, les employés qui violent les stagiaires.... C’est une situation qui est totalement impossible. Soit le rapport de pouvoir est refoulé sous d’autres formes plus acceptables par la société, soit il devient rapidement librement concentis (c’est à dire qu’il se transforme en abus de pouvoir et plus en viol au sens juridique du terme). Mais avec une situation dans laquelle le pouvoir s’exprimerait toujours par des viols, la société imploserait en l’espace de quelques années. Il faut arrêter un peu avec cet anti parlementarisme primaire, tous les élus ne sont pas des violeurs, et heureusement !

  • Samuel_A
    Samuel_A
    Expat'
    • Posté à 06h14 le 31/05/2011
    • Internaute 112135
      Expat'

    « L’affaire Outreau a donné envie à de nombreuses victimes de se taire : la parole des enfants a été malmenée. » »

    Je me demandais combien de temps il faudrait pour qu’Outreau devienne une affaire dans laquelle on reviendrait à dire que les enfants sont tous forcément victimes, qu’une victime ne ment jamais, qu’ils sont tous coupables. Je me demanderais combien de temps il faudrait, après Outreau, pour qu’à nouveau on refuse par principe l’idée qu’il puisse y avoir des innocents, pour qu’on nie farouchement l’idée qu’il puisse y avoir des supposées victimes qui en fait n’en sont pas.

    Maintenant je sais. Ça y est, c’est fait. Les féministes et les « associations de victimes » ont eu la peau d’Outreau, ils ont eu la peau de la présomption d’innocence et de l’idée même qu’il puisse peut-être y avoir des innocents de par le monde.

    Il leur a fallu 6 ans, mais ça y est : elles ont réussi à imposer à nouveau l’idée de « tous coupables, forcément coupables, et les plaignant(e)s ne mentent jamais ». Chapeau bas mesdames : vous avez gagné votre combat, la Justice a perdu le sien.