A débattre 27/05/2011 à 14h04

Quatre ans à Bercy, le bilan : Rue89 fait le procès de Lagarde

Mathieu Deslandes | Rédacteur en chef adjoint Rue89

Nous sommes ici pour juger Christine Madeleine Odette Lagarde, née Lallouette. Le tribunal est constitué des riverains de Rue89.


Christine Lagarde à Davos en 2008 (Worldeconomicforum/Flickr/CC).

Christine Lagarde brigue la succession de DSK à la direction générale du FMI : un poste qui exige, selon les statuts de l’institution, « un parcours exceptionnel dans le domaine de la politique économique ». Il convient donc d’examiner l’action qu’elle mène, depuis le 19 juin 2007, à la tête du ministère de l’Economie.

Réquisitoire du procureur

Christine Lagarde n’était pas faite pour ce poste, c’est désormais une évidence. A l’image du Président qui l’a choisie, elle s’est surtout agitée pendant ces quatre années, oubliant de réfléchir. Soucieuse de transparence, elle nous avait d’ailleurs prévenus le 10 juillet 2007 :

« Assez pensé maintenant. Retroussons nos manches. »

Quelques mois après cette sortie, alors qu’ils sont confrontés à une forte hausse du prix du pétrole, l’avocate égarée en politique conseille aux consommateurs de rouler à bicyclette. C’est Marie-Antoinette au XXIe siècle.

Une fade exécutante qui ne laissera pas de traces

Bien sûr, l’Elysée a continué de lui faire prendre la lumière, avec son carré Hermès et sa silhouette d’ex-championne de natation synchronisée, mais que le tribunal ne s’y trompe pas : toutes les décisions essentielles ont par la suite été orchestrées par l’axe Stéphane Richard-François Pérol. Le premier était son directeur de cabinet, son tuteur, et l’ami de Nicolas Sarkozy. Le second était secrétaire général adjoint de la présidence de la République.

Devenue simple exécutante, elle a été condamnée à défendre des textes auxquels elle ne souscrivait pas, comme la baisse de la TVA dans la restauration.

A part ses anglicismes et une loi censée encadrer le crédit à la consommation, à laquelle elle a légué son nom, pensant ainsi s’immiscer dans le quotidien des Français (tous des surendettés en puissance) elle ne laissera en fait aucune trace :

  • la loi dite « TEPA » (le fameux « paquet fiscal ») a été peu à peu détricotée ;
  • la loi de modernisation de l’économie (LME) reste un coup de bluff sans lendemain vis-à-vis de la grande distribution ;
  • la défiscalisation des heures supplémentaires (le fameux « travailler plus pour gagner plus ») n’a pas provoqué le sursaut de pouvoir d’achat espéré ;
  • et la fusion de l’Anpe et de l’Unedic en un unique Pôle emploi, qu’elle a défendue, a connu des couacs en série.

Oublieuse de l’emploi et inconstante, elle manque de cohérence

Cette femme, c’est incontestable, manque cruellement de cohérence. En pleine crise financière, elle se dit « choquée » par le montant des bonus octroyés par les banques aux traders, mais repousse l’idée d’une loi qui pourrait les encadrer. Inconstante Christine Lagarde.

Obnubilée par le sort des banques, elle en a oublié la lutte contre le chômage. Depuis qu’elle est aux affaires, plus d’un million de personnes supplémentaires ont été privées de travail. Mais tandis que la maison brûlait, madame la marquise cherchait à positiver.

La situation est devenue intenable : à l’automne 2010, le président de la République a préféré lui ôter le dossier de l’Emploi pour le confier à Xavier Bertrand.

Elle s’est aussi allègrement laissée déborder par son jeune collègue François Baroin. Nommé au Budget en mars 2010, porte-parole du gouvernement depuis novembre 2010, il est devenu LE visage de Bercy pour les Français. Il a piloté seul la réforme de l’ISF. Il est aussi celui qui a mené, à la suite d’Eric Woerth, le chantier de l’assainissement des finances publiques.

Un flamboyant brushing blanc entouré de soupçons

Avait-elle la tête ailleurs ? La ministre a eu la légèreté d’investir dans Applicatour, une société dirigée par le fils du patron d’Oséo, la banque publique des PME, placée sous sa propre tutelle. Comment un membre éminent du gouvernement d’une « République irréprochable » peut-il se placer ainsi en situation d’être soupçonné de conflit d’intérêt ?

Elle dira que ce ne sont là que peccadilles. Soit.

Posons donc la question à 210 millions d’euros. En dépit des recommandations de son administration, n’a-t-elle pas commis un abus d’autorité au détriment des contribuables dans le règlement de l’affaire Tapie ? Pourquoi avoir privilégié, à la voie judiciaire, un arbitrage privé ?

Jean-Louis Nadal, le procureur général près la Cour de cassation, a jugé nécessaire de demander son avis à la commission des requêtes de la Cour de justice de la République. Il lui reproche, tenez-vous bien, d’avoir voulu « faire échec à la loi ». C’est grave.

N’oubliez jamais : un flamboyant brushing blanc ne fait pas de vous un innocent.

Plaidoirie de la défense

Les propos du procureur sont indignes de cette enceinte. A quoi venons-nous d’assister ? A une atterrante tentative de salir une femme.

Une femme, oui, la première détentrice de ce portefeuille dans l’Histoire de France. Cela seul a suffi à susciter les jalousies qui, n’en doutez pas, ont nourri toutes ces fantaisistes accusations.

Un gage de stabilité, à Bercy comme au G20

Christine Lagarde a parfaitement tenu son poste. Elle détient même le record de longévité depuis 1974.

Elle a su diriger et rassurer cette maison qui avait un profond besoin de stabilité après avoir vu se succéder sept ministres en sept ans : Christian Sautter, Laurent Fabius, Francis Mer, Nicolas Sarkozy, Hervé Gaymard, Thierry Breton, Jean-Louis Borloo. Des hommes de valeur, qui ne nous en voudront pas de souligner qu’elle les a tous éclipsés.

Depuis bientôt quatre ans, sur la scène internationale, les partenaires de la France ont la même interlocutrice. Dans l’Eurogroupe comme au G20, cela a donné de l’autorité et du crédit à la parole de notre pays.

Une femme soucieuse de l’intérêt général

Ses débuts ont été hésitants ? Elle a commis quelques gaffes ? C’est qu’elle n’est pas issue du sérail, le moule ENA & langue de bois. A l’apogée d’une impressionnante carrière d’avocat d’affaires, elle a décidé, par esprit républicain, de se mettre au service de son pays. Reconnaissez qu’il n’a pas à s’en plaindre.

Christine Lagarde s’est révélée au cours de la crise économique. De la faillite de Lehmann Brothers au déblocage de 500 milliards d’euros par l’UE, elle est de toutes les négociations. Grâce notamment à son esprit de synthèse, son endurance physique et sa grande aisance en anglais, elle y a joué un rôle central.

Ses détracteurs soulignent le rôle primordial de la direction du Trésor dans le plan de sauvetage européen ? Saluons au contraire son esprit d’équipe et, c’est si rare, son absence d’orgueil mal placé. Quand elle s’est retrouvée en première ligne pour le sauvetage de Dexia, elle n’a pas cherché à en tirer de gloire particulière. L’intérêt général, messieurs-dames !

Consacrée par le Financial Times

Tout au long de ces mois, son pilotage a permis à la France de traverser la crise avec moins de difficultés que la plupart des autres pays. Le Financial Times ne s’y est pas trompé, qui, en 2009, l’a consacrée ministre des Finances de l’année.

On pourrait s’arrêter là. Mais une insultante campagne a été lancée et il faut y répondre. Disons-le tout net : tenter d’entraver la carrière de Christine Lagarde en ressortant cette affaire Tapie, qu’elle a simplement voulu régler au plus vite, relève de la bassesse.

Il faut que le tribunal entende ces mots, prononcés ces derniers jours par des collaborateurs du Premier ministre :

« Le dossier, c’est rien, il est vide. Il n’y a aucun reproche pénal à adresser à Madame Lagarde, c’est une affaire qui n’a pas de sens. »

Vide, vous entendez ?

De tous les ministres de François Fillon, c’est celle qui a sans doute
le plus progressé – au point d’être qualifiée de premier-ministrable – et qui s’est le moins mêlée aux intrigues du pouvoir.

En plus d’être une brillante politique, elle a montré qu’elle était une femme bien.

A vous de juger

Riverains, il est temps de vous retirer pour délibérer. A la lecture de ces deux plaidoiries, considérez-vous que Christine Lagarde aura été une bonne ministre de l’Economie ? Nous attendons votre jugement.


Dessin de Baudry

  • 47870 visites
  • 349 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • solstice
    solstice
    pigiste
    • Posté à 14h11 le 27/05/2011
    • Internaute 38451
      pigiste

    Très marrant, l’idée de nous confier le rôle de juré, j’avoue ma totale incompétence mais :

    - à part son brushing impeccable, je suis incapable de vous citer une « œuvre » de Mme Lagarde : soit elle a brassé du vent, soit je suis ignare. Franchement, je ne peux pas juger de la première proposition et opte donc pour la seconde. Je suis donc obligée de voter la relaxe puisque, à ce sujet, les pièces versées ne me convainquent pas de sa culpabilité et qu’on est quand même en France : elle n’est pas obligée de faire preuve de son innocence.

    - elle vise le FMI : elle a un excellent niveau d’anglais (enfin, pour la moyenne des politiques français, elle est bien au-dessus).

    - vous êtes vraiment méchants : s’appeler Christine Lagarde (montante ?) c’est quand même plus classieux que Odette Lallouette... Surtout quand on est accusée d’avoir voulu plumer le français moyen !

  • Riboulbo
    Riboulbo
    Dissident de la pensée partisane (...)
    • Posté à 14h12 le 27/05/2011
    • Internaute 48839
      Dissident de la pensée partisane (...)

    J’ai tendance à penser que les problèmes n’ont pas été résolus mais repoussés à dans quelques années.
    Les mesures d’austérité à l’anglaise viendront tôt ou tard.

    Les riches sont plus riches, les pauvres sont plus pauvres.
    Pour les banques et le financial times, c’est certainement bien, pour la plèbe ça l’est moins.

    Je dis donc coupable !

  • theleon
    theleon
    étudiant
    • Posté à 14h17 le 27/05/2011
    • Internaute 115290
      étudiant

    Je suis un peu entre les deux.

    Les points positifs se rapportent surtout à son comportement qui a été plutôt digne en comparaison du celui de la plupart des ministres de ce gouvernement. Elle n’est jamais hautaine, malveillante, insultante ou encore méprisante (contrairement aux autres). Il ne me semble pas qu’elle ai tenu un seul propos raciste. Pour synthétiser j’ai une vision plutôt bonne du personnage.

    Les points négatifs, son bilan n’est pas brillant. Mais là on peut lui laisser le bénéfice du doute car il est difficile pour un ministre d’avoir une politique intelligente et intelligible en Sarkozy.

    Pour moi non coupable, elle a agi sous la contrainte.

  • PonG
    PonG
    rationaliste fondamentaliste à (...)
    • Posté à 14h28 le 27/05/2011
    • Internaute 14407
      rationaliste fondamentaliste à (...)

    On n’oubliera pas bien sûr ses talents de visionnaire de la dame
    et son célèbre « Je pense qu’on a le gros de la crise derrière nous. » en juin 2008.

  • super_lapin
    super_lapin
    couillon de la classe moyenne
    • Posté à 15h04 le 27/05/2011
    • Internaute 135884
      couillon de la classe moyenne

    Le procureur aurait pu parler de la dette de la France qui a explosé depuis qu’elle est à Bercy. Mais peut être garde t’il cet acte d’accusation pour le tandem Woerth/Barouin.

    je dis coupable ! et je réclame une peine d’emprisonnement de 150 ans (dont 120 ferme) dans une des cités « mal-famée » de Seine saint Denis, avec saisie de tous ses biens personnels, interdiction de visites, et obligation de se nourrir, se vêtir, manger et se déplacer avec 1000€ par mois !

    Il faut montrer l’exemple.

  • Moorice
    Moorice
    assis
    • Posté à 15h06 le 27/05/2011
    • Internaute 112628
      assis

    Elle n’a fait ni plus ni moins que ces prédécesseurs : gérer les affaires courantes. L’évolution de l’économie internationale laisse très peu de marge de manoeuvre aux gouvernement. Tout au plus ils peuvent sur les taxes

  • Azrael
    • Posté à 15h28 le 27/05/2011
    • Internaute 2074

    Eh, oh ! Faudrait quand même pas oublier qu’elle a inventé le concept de « croissance négative » et que ça, c’est pas rien !

  • FollowThisCar
    FollowThisCar
    From Beyond The Beyond
    • Posté à 15h39 le 27/05/2011
    • Internaute 102665
      From Beyond The Beyond

    Pour faire court : elle n’a rien fait. Nix, nada, zéro.

    A part se féliciter les mois où le nombre de demandeurs d’emploi baissait, et se taire les mois où il remontait.
    Et vanter les soi-disant mérites de son patron, tous les mois.

    Moi aussi je parle anglais et ai vécu de longues années en pays anglo-saxons. Mais j’ai aussi des convictions et des points de vue sur l’économie nationale et mondiale. Lagarde n’en a pas.

    Si elle est qualifiée pour le top job au FMI alors je le suis pour être le prochain pape.

  • yabon
    yabon répond à theleon
    Cyborg marxien en service
    • Posté à 15h52 le 27/05/2011
    • Internaute 98602
      Cyborg marxien en service

    « son comportement qui a été plutôt digne en comparaison du celui de la plupart des ministres de ce gouvernement. “

    Oui, mais ça, c’était pas bien difficile.
    Par contre, imposer une langue étrangère à la tête d’une administration française, ça frôle la haute trahison.

  • super_lapin
    super_lapin répond à Atlantis
    couillon de la classe moyenne
    • Posté à 16h46 le 27/05/2011
    • Internaute 135884
      couillon de la classe moyenne

    Par contre, vous croyez que les lecteurs de rue 89 sont vraiment des jurés objectifs ?
    Non, pas plus que ceux du figaro.
    Mais je vais te dire un secret : c’est pas un vrai procès. C’est juste pour rigoler et débattre...
    mais chuuuut ! ;)

  • hervé fell
    • Posté à 18h00 le 27/05/2011
    • Internaute 4007

    Lien

    TAPIE ROUGE

    Uploaded with Lien

  • michel1832
    michel1832
    Optimiste, sans plus...
    • Posté à 18h27 le 27/05/2011
    • Internaute 118757
      Optimiste, sans plus...

    Rien que pour son mépris pour ceux « d’en bas » qui feraient mieux de rouler à vélo quand ils se plaignent du prix des carburants : coupable !

  • A déménagé le 04-03-2012
    • Posté à 19h13 le 27/05/2011
    • Internaute 89071
      non connue

    Lagarde a eu un parcours brillant, elle s’est montré la ministre des finances européenne la plus capable durant la crise et même si son désintérêt des coups bas de politique politicienne française est incontestable.

    Mais à quoi bon vanter ses louanges aux lecteurs de Rue89, qui pour la majorité ne possèdent même pas les connaissances de bases d’économie et qui considèrent de fait son appartenance a l’UMP comme preuve de son incompétence ?

    Vu que le tribunal est incapable de prononcer un jugement correct compte tenu de son ignorance et de sa bêtise, l’acquittement est donc de mise.

  • noroît
    noroît
    autre
    • Posté à 19h24 le 27/05/2011
    • Internaute 51578
      autre

    Elle adore faire des lagardinades :
    « la hausse de 0,4% en juin est la preuve d’une stabilisation selon le schéma de la tôle ondulée » ou « Pensez moins, travaillez plus » et « le chômage n’augmente pas : il s’éloigne simplement de plus en plus d’une situation anormale, dérogatoire et inquiétante, de plein emploi »

    Elle pense comme M. Guizot en 1830 : Que les riches s’enrichissent, et les pauvres en récupéreront les miettes et répond parfaitement à la définition de Swift : Il n’y a point d’homme qui débite et répande un mensonge avec autant de grâce que celui qui le croit

    Sinon on se demande si elle va garder son poste conseillère municipale à Paris ? Déjà qu’elle n’assistait pas aux réunions (tout en empochant le salaire...) en étant en France.

    Quant aux 210 millions, solliciter un comité d’arbitrage alors que la Cour de cassation avait dit que l’Etat ne devait rien à Tapie, c’est osé.
    Elle oublie que les « meilleurs talents » dont elle a parlé, n’étaient autres que ces traders qui ont planté le système.

    COUPABLE !

  • Phoskito
    Phoskito
    commentateur de sites web
    • Posté à 19h27 le 27/05/2011
    • Internaute 114960
      commentateur de sites web

    Euh la question ne se pose même pas. Elle est coupable, c’est la Cour des Comptes qui le dit. La Cour des comptes est une *juridiction* financière, autrement dit sa paperasserie a un sens. Donc la gestion de l’affaire Tapie sont officiellement reconnus comme foireux par une *juridiction*. Et le rapport de la Cour démontre justement que le traitement de cette affaire a été foireux, non pas parce que l’administration a mal fait son travail - au contraire, elle a tout fait pour rectifier le tir à chaque étape, pour autant qu’on ne nommait pas à la dernière minute, et en dépit des bonnes pratiques usuelles, des hauts-fonctionnaires inféodés dans les services sensibles - mais du fait précisément de l’intervention de Mme Lagarde.
    Il ne s’agit pas d’une erreur anecdotique et isolée, il s’agit d’une faute, d’une démarche de long terme, répétée en dépit de ses conséquences prévisibles. On voudrait nommer une pareille délinquante à la tête d’une institution internationale, de celles qui donnent des conseils de gestion à des pays en difficulté ? Vous voulez rire ?

    C O U P A B L E ! ! !

  • johnvdoe
    johnvdoe
    Blogger
    • Posté à 07h16 le 28/05/2011
    • Internaute 6055
      Blogger

    La femme de César se doit d’être irréprochable. Alors la casserole Tapie où elle a commis une illégalité (il est INTERDIT d’avoir recours à l’arbitrage dans ce type de conflit) puis l’affaire Applicatour lui interdisent ce genre d’honneur. Après DSK au FMI et un guignol dont je préfère oublier le nom à la BEI, les français font vraiment tout pour perdre leur crédibilité dans les instances internationales.

    Enfin, nommer une française (ou une européenne), c’est à dire la représentante d’une zone en faillite virtuelle alors que la 2e puissance économique c’est désormais la Chine qui a d’ailleurs un candidat, bien vu du Brics si je ne m’abuse, c’est ajouter l’affront à l’insulte.

Verbes thématiques