Tribune 24/05/2011 à 20h14

Tristane et Nafissatou : perdantes, forcément perdantes

hélène Larrivé | prof de philo et éditrice

Contrairement à ce qu’on lit parfois, Tristane Banon et sa mère ne sont pas incohérentes. Ou plus exactement leurs hésitations « portera/portera pas plainte » semblent plutôt de bon augure : il ne faut voir nulle stratégie ici. Mais une situation inextricable d’où il faudra pourtant sortir. D’un côté, il y a la culpabilité de ne pas avoir agi légalement lors de la première affaire, ce qui a permis à M. Bip de, peut-être, réitérer d’une pire manière ses actions.

Voilà à présent ces deux femmes avec l’obligation morale de réagir : les médias qui n’avaient pas bronché lorsque Tristane avait parlé – car elle l’avait fait – s’engouffrent à présent dans le créneau. Et le procureur américain ne va évidemment pas lâcher Tristane.

De l’autre côté, si la jeune femme porte plainte à présent, elle aura l’air de « céder », de participer à une curée d’autant plus sordide que d’autres politiques, des amis (et non des moindres) savaient aussi et vont se trouver injustement accusés de complaisance. C’est par ailleurs pourquoi ils le nient à présent.

Tristane, qui fait partie du sérail, sera en faute

Reste que l’homme est à terre : lui porter l’estocade semble inélégant. Même si Tristane avait prévu de toutes manières de faire appel à la justice, quel gâchis ! De toutes les manières que l’on prenne le dilemme, elle sera en faute. N’oublions pas qu’elle fait partie, à un moindre niveau, du sérail : la solidarité politique, toujours, demeure primordiale... Voilà le résultat, quelques années après. Et ça, ce n’était pas prévu.

Ne rien faire, c’est se désolidariser de Nafissatou D., femme de chambre, qui est tout simplement accusée de prostitution dans certains commentaires de Rue89. Toute l’affaire, selon un perspicace de service, se résumerait à un simple différend au sujet des tarifs ! Tristane sera elle aussi, à coup sûr, harcelée par les avocatissimes de Bip, de grands spécialistes dans des cabinets de détectives, armés de budgets hollywoodiens.

Des hésitations et volte-face parfois déroutantes

Porter plainte maintenant pour se reconstruire tombe soit trop bien, soit trop mal. Peut-être Tristane ne se sent-elle pas épaules. Rappelons que c’est sa « famille » qui est visée. Une victime, par définition, est fragilisée, ce qui explique ses hésitations et volte-face parfois déroutantes qu’on lui reproche à tort : c’est son dol même qui obère sa force morale.

Pour porter le cas en place publique, il en faut, de l’énergie ! N’être pas cru, être moqué ou accusé en retour, est presque aussi dur à subir que le viol ou l’agression eux-mêmes. Celui qui a montré de quoi il était capable fait peur : le dos au mur, il bombarde sa défense tout azimuts.

On se croirait revenus vingt ans en arrière

Ça commence déjà : Tristane a été accusée d’être trop jolie, trop décolletée, trop souriante, allumeuse en somme. Elle a été accusée de vouloir se faire un nom avec ce drame, alors que le talent littéraire compte peu bien peu en ces cas, un tel événement phagocyte tout ce qui l’entoure. Eût-elle été laide qu’on l’eût accusée de mythomanie, voire pire.

Un grand classique que l’on pensait définitivement aboli il y a vingt ans revient en force. On se tuait à expliquer que « non, ça ne veut pas dire oui » ; et pourtant, pour certains, c’est l’agressée ou la violée qui est responsable dans tous les cas. Le violeur aurait fait « un écart compréhensible, voyons, voyons, vous n’allez pas en faire une maladie, il n’y a pas mort d’homme à la fin ! »

D’homme non, de femme, pas si sûr, le suicide étant un des risques majeurs après un viol.

Tristane Banon embarrasse son monde

Cette affaire démontre aussi qu’une femme violée ou malmenée sexuellement par un proche – ici, l’ex-mari de sa marraine – est souvent, quelque soit le milieu social, aussi voire plus mal lotie qu’une agressée par un « étranger ». Le viol par un proche est un inceste symbolique, un univers qui s’écroule.

Si Nafissatou D. est soutenue par sa communauté qui fait bloc, Tristane Banon embarrasse tout le monde, tout son monde. Le milieu politique est d’une incroyable férocité, y compris envers les siens, en cas de problème et sait faire preuve d’un pragmatisme pugnace inégalé. Combien d’Iphigénie ont été sacrifiées par les « leurs » dans l’indifférence générale ?

Qu’elle soit homme ou femme, du sérail ou étranger, qu’importe : c’est toujours la victime qui dérange. Car en parlant, elle dévoile les silences, les lâchetés, des complicités indifférentes qui éclaboussent l’ensemble des protagonistes. Le coupable, lui, reste bien vu. Et effraie d’autant plus sa victime.

Porter plainte, une question d’honneur

Malgré les critiques qui seront dures et le malaise indéniable, il faut néanmoins que Tristane Banon porte plainte maintenant. Déjà pour elle-même, pour retrouver quelque chose qui lui a été enlevé et que visiblement on lui enlève encore tous les jours un peu plus. Puis, parce que c’est la loi. Et enfin, pour d’autres femmes, moins favorisées qu’elle, peut-être.

Dans cette situation, porter plainte est une question – le mot est fort mais c’est le seul qui vienne à l’esprit –, une question d’honneur. L’erreur de Tristane est rattrapable : il faut qu’elle en appelle à la justice. Et surtout, qu’on l’y aide.


Baudry sur l’agression présumée d’une femme de chambre par DSK.

Illustration : dessin de Baudry.

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  • flammèche
    flammèche répond à Tofraziel
    ...
    • Posté à 22h55 le 24/05/2011
    • Internaute 37249
      ...

    Ce qui m’étonne du reste, c’est le silence d’ardisson qui n’est en général, pas du style à se taire.Lui, qui, connaitrait de nombreuses amies dans le cas.
    Viendra un moment où il faudra ou se taire définitivement ou parler.
    La société Peule est une société patriarcale et les femmes qui ont été ’’souillées’’ portent la honte du viol. Pratiquement, Madame Diallo est déjà exclue de sa communauté.Il y a également une forme d’identification à l’’’homme blanc’’ riche et puissant, fût-il coupable ou non.

  • Gastlag
    Gastlag
    flâneur | identi.ca/gastlag
    • Posté à 23h40 le 24/05/2011
    • Internaute 8274
      flâneur | identi.ca/gastlag

    « Nafissatou D., femme de chambre, qui est tout simplement accusée de prostitution dans certains commentaires de Rue89. Toute l’affaire, selon un perspicace de service, se résumerait à un simple différend au sujet des tarifs ! “

    Pas besoin d’aller chercher dans les bas fond des commentaires de Rue89 pour trouver de telles (présumées) conneries.
    Au plus haut du ‘journalismes politique’, qui ne fait que reprendre ce que le plus haut des politiques dit (rumeurs que Strauss Kahn et et ses potes qui font, oups -> ‘ferraient’, tourner), on sait aussi chier ses merdes. Simplement le statuts protèges des ragots et remontrances.

    Lien par Lien

    Pour ceux que ça gave d’écouter Olivier Mazerolle voici la petite perle qu’il arrive à pondre (en plus de reprendre docilement la thèse de ‘Elle était consentante, mais elle voulait du fric en échange’) :

    ‘Dominique Strauss Kahn est un hédoniste, c’est quelqu’un aime aborder la vie de façon plutôt joyeuse et positive et pas en s’astreignant à des contraintes quelque soit l’enjeu.’

  • Plus_de_liens
    Plus_de_liens
    enseignante
    • Posté à 00h01 le 25/05/2011
    • Expert 118818
      enseignante

    La malheureuse femme de chambre (à laquelle vous ne consacrez qu’une demie ligne !) n’est pas du tout soutenue par sa communauté !
    C’est l’exact contraire : ils l’enfoncent car elle a souillé leur honneur !
    Faites un tour sur les sites guinéens et sénégalais : c’est la curée !
    Même lorsqu’il s’agit des victimes, on s’intéresse nettement plus à celle du sérail qu’à la bonne.
    Encore et toujours ces réflexes de classe.

  • Chimulus
    Chimulus
    Dessinateur de presse
    • Posté à 00h37 le 25/05/2011
    • Internaute 5775
      Dessinateur de presse

    et Sarkozy gagnant,forcément gagnant...

  • PF43
    PF43
    cadre fonction publique, enfin (...)
    • Posté à 09h51 le 25/05/2011
    • Internaute 130271
      cadre fonction publique, enfin (...)

    J’aime votre article qui est compatissant et équilibré.

    Cependant, cet effort d’équilibre laisse un goût vraiment amer : faut-il à ce point, peser le pour et le contre, pour qu’une victime porte plainte ?

    Dans le contre, il y a des intérêts personnels et des calculs carriéristes qui paraissent lâches et mesquins au regard d’un impératif catégorique : celui de protéger les futures victimes. Imaginez ce que nous penserions et ce que nous dirions de Tristane, si l’acte criminel avait été commis sur de jeunes enfants.

    Cet écart implicite entre la gravité des actes criminels, laisse la place à toutes les dérives : troussage de domestique, il n’y a pas mort d’homme etc...

    Je suis d’accord avec votre conclusion : il faut que Tristane porte plainte. C’est plus que son honneur qui est en cause, c’est son devoir de citoyenne et d’être humain. Je ne sais comment on peut l’aider mais on l’aidera. Il existe des associations féministes dont c’est le rôle, non ? Mais pas seulement : des hommes et des femmes le feront comme simples citoyens.

    Mais qu’elle ne tarde pas trop car plus elle attendra, plus son dossier et son attitude prêteront le flanc aux attaques.