L'édito

24/05/2011 à 12h31

D'Espagne en France, un petit air de révolution social-démocrate

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Pascal Riché | Redchef Rue89

Vous le sentez, vous, dans l’air, ce petit air de révolution ? Le mouvement qui a pris corps en Espagne, dans des dizaines de villes, avec pour épicentre la Puerta del Sol de Madrid rebaptisé « place de la Solidarité » ne demande qu’à déborder vers d’autres villes européennes.

C’est un mouvement étonnant, comparable à nul autre. S’il en retient l’esprit libérateur, l’odeur de jasmin, il n’a rien à voir avec le printemps tunisien qui visait à renverser un régime dictatorial.

Et s’il s’inspire, par son approche libertaire et bon enfant, de Mai 68, il s’inscrit das un contexte économique bien différent : celui d’une crise marquée par un chômage de 21% – et du double pour les moins de 30 ans.

Enfin, s’il est alimenté par les réflexions des altermondialistes, écologistes, associations pour le droit au logement, il s’en affranchit en portant sa lutte au cœur même de la question démocratique.

Remettre la politique devant l’économie

Que disent en effet les « indignados » qui ont pris les places publiques ? Ils constatent que le système actuel marche sur la tête. Nous vivons dans des démocraties, censées agir pour l’intérêt général. Or, si la richesse produite par la population ne décroît pas, les injustices s’aggravent rapidement. La crise financière a fait exploser le chômage, sans affecter les grosses fortunes gonflées pendant des années par le boom artificiel de l’immobilier.

Elu, le Parti socialiste espagnol (PSOE) au pouvoir a oublié ses promesses, oublié le social, oublié qu’il est de gauche : il s’est recroquevillé dans une approche gestionnaire, imposant l’austérité à des populations qui ne sont pour rien dans la crise actuelle.

Il faut donc, disent les « indignados », remettre le système démocratique sur ses pieds : rebâtir une société dans laquelle les hommes et les femmes retrouveraient la maitrise de leur destin, replacer la personne (et non l’argent) au cœur du projet politique.

Il est très réducteur de décrire, comme le font certains, le mouvement de la Puerta del Sol comme un mouvement de « rejet ». Le slogan des indignés n’est pas « nous sommes antisystème », c’est : « Nous ne sommes pas contre le système, nous voulons le changer. » Ces manifestants ne versent ni dans le populisme, ni dans la résignation contestataire : ils construisent.

Ils s’organisent avec soin et méthode, mettant en place des ateliers de discussion, faisant avancer leur réflexion générale, dressant des listes de propositions de réforme :

  • scrutin proportionnel,
  • référendums d’initiative populaire,
  • réquisition des centaines de milliers de logements vides possédés par les banques,
  • taxe sur la spéculation,
  • expériences de démocratie participative,
  • égalité des sexes dans le travail...

On est en présence, comme en rêvait son inspirateur Stéphane Hessel, un mouvement à la fois révolutionnaire et profondément social-démocrate.

Vive la révolution !

Peut-il gagner d’autres pays, à commencer par la France ? Jusque-là, le feu de la « #FrenchRevolution » (c’est le « hashtag » de ralliement choisi sur Twitter) peine à prendre. Quelques petite flammes ont été allumées à Paris, Lyon, Toulouse ou Montpellier. Sur les réseaux sociaux, Twitter ou Facebook, on souffle maintenant sur ces modestes braises...

Même si les situations espagnole et française sont différentes (le taux de chômage est moindre en France, l’importance des solidarités familiales aussi), les deux pays partagent bien des maux : ce sont deux démocraties moyennes, largement désindustrialisées, vieillissantes, avec sur les bras une génération sacrifiée.

On l’appelle la « génération 1 000 euros » outre-Pyrénées, la « génération précaire » ici.

Des jeunes, souvent diplômés, souvent très connectés, qui ne parviennent plus à trouver un emploi, un logement, à imaginer un avenir. Et qui ne se reconnaissent plus dans la représentation politique qu’on leur propose.

Foule pacifique, constructive

Rue89, comme nos riverains l’ont constaté, suit avec attention ce vent frais venu d’Espagne. Avec attention et, disons-le : avec espoir.

La crise économique et financière aurait pu déclencher dans les pays européens de grands changements : on les attend toujours. Pour régénérer nos démocraties, construire un nouveau système politique et économique plus juste, plus respectueux des personnes et de la planète, il faudra en passer par un rapport de force.

Et rien de mieux qu’une foule pacifique, constructive et déterminée, en période électorale, pour bousculer les anciennes lignes.

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  • pablito31
    pablito31
    Juriste
    • Posté à 12h52 le 24/05/2011
    • Expert 138342
      Juriste

    c’est assez réducteur de la qualifier de social démocrate, attendu que les propositions et l’esprit qui en émergent sont à des lieues de la mollesse crasse des sociaux-démocrates.

    Pas besoin de coller des étiquettes sur ce mouvement, sa signification, il la porte en lui même.

  • Jadore
    Jadore
    verseau
    • Posté à 13h04 le 24/05/2011
    • Internaute 127928
      verseau

    Pour complèter la description de Riché, vous pouvez lire les exigences nombreuses, structurées et argumentées des participants de la Puerta del Sol.

    Lien

    Traduction française :
    Lien

    Exemple :

    3 – ABOLITION DES PRIVILEGES DES GRANDES FORTUNES :

    [Il suffirait d’appliquer la coupe de 5% des revenus, qui fut appliquée aux fonctionnaires, aux 50 plus grandes fortunes et le problème de déficit de l’Etat espagnol serait résolu.]

    Une réflexion que je n’ai pas encore vraiment perçu dans les déclarations et programmes du PS et de Royal, puisque Riché semble voir chez nos amis espagnols des artisans de la fameuse « démocratie participative », mousse de débats noyautés par les maires qui définissent, via leurs représentants dans les comités de DP, l’ordre, et sans aucun pouvoir de décision.

  • leadurant
    leadurant
    avocate
    • Posté à 13h29 le 24/05/2011
    • Expert 109949
      avocate

    Ici, où je vous écris (presque) depuis la Puerta del Sol, ça fleure effectivement bon la révolution. Un amas de jeunes gens désabusés mais paradoxalement plein d’espoirs et de cette force un peu idéaliste de la jeunesse, se rassemble, s’écoute, se concentre vers ce point de mire commun qu’est leur avenir.
    Ils sont jeunes pour la plupart, majoritairement de gauche et ont décidé de changer le cours des choses et de prendre à bras le corps le cours de l’Histoire dans l’optique de ne pas avoir à rougir de la situation politique de leur pays dans quelques années, quand leurs enfants eux-mêmes termineront leurs études.
    On n’entend pas grand chose sur ce mouvement en France me semble t-il. Et pourtant il arrive à point nommé, au moment précis où la jeunesse a décidé de ne plus être le bouc émissaire d’une crise qu’elle n’a pas provoqué. La génération geek serait-elle plus consciente du monde qui l’entoure qu’elle n’y paraît ? A trop les avoir pris pour des pions n’ont-ils pas le devoir de se mobiliser ?
    A Madrid aujourd’hui les gens semblent sonnés, personne ne comprend vraiment ce qui se trame et on a tous un peu le nez dans le guidon. A ce moment de l’histoire il y a deux écoles : ceux qui foncent et s’organisent et militent et refusent de perdre une miette de ce vent de révolte et ceux qui, réticents, un peu pessimistes, doutent de la possibilité réelle de changement, mais vont voir, de leurs propres yeux ce qui se passe ici.
    Et ce qui se passe est étonnant. Il s’agit de cette minute de silence à minuit, de ces mains qui s’agitent comme pour prier le changement, et aussi de ce village protégé par des bâches qui s’est si vite organisé.
    Des stands où l’on distribue des verres d’eau en passant par les commissions et l’Assemblée jusqu’à ces bénévoles qui ramassent la moindre ordure afin de ne pas offrir aux politiques la possibilité de les attaquer sur le terrain de la propreté, ce village de la révolution n’est pas un simple campement hippie. Il est le symbole d’une génération qui a laissé germer dans ses esprits des idées de changements et qui, grâce aux moyens de technologie actuels et à une solidarité plus forte que ce que l’on imaginait, peut décider de son avenir, ou tout du moins, s’en donner les moyens.
    Je ne sais pas ce qui adviendra, je pense juste qu’il serait terrible que les médias ne relaient pas avec plus de sérieux et en lui donnant plus de crédit, un fait majeur de l’année 2011 et tout du moins, une authentique contestation de la société telle qu’on nous l’impose, en dehors du cadre politique et institutionnel pré-existant.

  • janmach1
    janmach1 répond à Yp2
    • Posté à 14h21 le 24/05/2011
    • Internaute 3369

    En France comme en Espagne, une part de plus en plus grande de la jeunesse et du peuple ne supporte plus ce système politique qui ne laisse le choix qu’entre des xénophobes réacs et des adorateurs de l’économie dérégulée.
    Ni Hollande, ni Sarkozy, ni Le Pen bien entendu. Ni Bayrou, ni Borloo... etc.
    On tape sur les étrangers et les RSAstes, on veut faire travailler les jeunes pour 350€ /mois, et pendant ce temps on diminue l’ISF, on laisse les loyers flamber... ça ne peut plus durer.

    Bien sûr ça commence par quelques dizaines de personnes, puis quelques centaines, mais les discussions sur les blogs et les forum internet on bel et bien commencé, et ce mouvement ne s’arrêtera pas.

    Peut importe le terme qu’on utilise pour le qualifier, ce mouvement EST révolutionnaire. Comme au Maghreb, la foule veut des réformes. Des réformes sociales. Des réformes démocratiques. Un bouleversement politique qui ne soit pas guidé par le rejet des étrangers. L’émergence de discours (politiques, médiatiques, culturels) qui mettent clairement l’intérêt du peuple au centre. Qui mette de côté les références à la « compétitivité de nos économie », qui arrête de faire des cadeaux fiscaux aux « créateurs de richesse », qui ont surtout réussi depuis trente ans à nous mettre sur la paille, en se remplissant les poches.

    La révolution ne se fera pas dans les maisons, elle se fait dans la rue. La révolution ne se fera pas sans les classes moyennes, qui doivent prendre le parti des faibles au lieu de croire à une réussite individuelle.

    Le progrès se fait exactement lorsque les réformistes travaillent avec les révolutionnaires. Pour avancer il faut à la fois des utopistes et des réalistes. Il faut à la fois exiger et construire.

    Sans perdre de vue l’objectif : il faut une société ouverte, solidaire, avec peu d’inégalités, respectueuse de l’environnement.

    Bon courage, et rendez vous ce soir à Bastille ;)

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 17h39 le 24/05/2011
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    LE MANIFESTE DE LA PUERTA DEL SOL

    (Traduction par Jean-Paul Brodier, publié sur le Lien.)

    Nous sommes des gens ordinaires. Nous sommes comme vous : des gens qui se lèvent chaque matin pour étudier, travailler ou trouver un emploi, des gens qui ont une famille et des amis. Des gens qui travaillent dur pour procurer un avenir meilleur à ceux qui les entourent.

    Certains parmi nous se considèrent progressistes, d’autres conservateurs. Certains parmi nous sont croyants, d’autres non. Certains parmi nous ont des idéologies bien définies, d’autres sont apolitiques, mais nous sommes tous inquiets et en colère au sujet du paysage politique, économique et social que nous voyons autour de nous : corruption parmi les politiciens, les hommes d’affaires et les banquiers qui nous laissent sans recours et sans voix.

    Cette situation est devenue la norme, une souffrance quotidienne, sans espoir. Mais si nous assemblons nos forces, nous pouvons la changer. Il est temps de changer les choses, temps de construire ensemble une meilleure société. C’est pourquoi nous affirmons fortement que les priorités de toute société avancée doivent être le progrès, la solidarité, la liberté de la culture, la durabilité et le développement, le bien-être et le bonheur des peuples.

    Voici des vérités inaliénables auxquelles nous devrions nous attacher dans notre société : le droit au logement, au travail, à la culture, à la santé, à l’éducation, à la participation à la vie politique, à la liberté du développement personnel, les droits des consommateurs pour une vie heureuse et en bonne santé.

    L’état actuel de notre gouvernement et de notre système économique ne se soucie pas de ces droits et de beaucoup de façons s’oppose au progrès humain.

    La démocratie appartient au peuple (demos = peuple, kratos = force), cela signifie que le gouvernement est composé par chacun de nous. Toutefois, en Espagne, la majorité de la classe politique ne nous écoute même pas. Les politiciens devraient porter notre voix aux institutions, permettre la participation des citoyens à la politique par des canaux directs qui apportent les plus grands bénéfices à l’ensemble de la société et non pas s’enrichir et prospérer à nos dépens, à l’écoute exclusive de la dictature des principales puissances économiques, ni les maintenir au pouvoir dans un bipartisme conduit par les acronymes inamovibles PP & PSOE.

    L’appétit de puissance et d’accumulation de quelques-uns crée les inégalités, les tensions et les injustices, lesquelles conduisent à la violence, que nous rejetons. Le modèle économique anti-naturel et obsolète pousse la machine sociale dans une spirale de croissance qui la consume elle-même, enrichit quelques-uns et plonge les autres dans la pauvreté. Jusqu’à l’effondrement.

    L’intention et l’objet du système actuel est l’accumulation d’argent, sans égard pour l’efficacité ni le bien-être de la société. Gaspillage des ressources, destruction de la planète, création de chômage et de consommateurs malheureux.

    Les citoyens sont les rouages d’une machine conçue pour enrichir une minorité qui ne tient pas compte de nos besoins. Nous sommes anonymes, mais sans nous rien de cela n’existerait, parce que nous sommes les moteurs du monde.

    Si, en tant que société, nous apprenons à ne pas confier notre avenir à une économie abstraite, qui ne restitue jamais les bénéfices à la majorité, alors nous pouvons mettre fin aux mauvais traitements dont nous souffrons tous.

    Il faut une révolution éthique. Au lieu de placer l’argent au-dessus des êtres humains, nous le remettrons à notre service. Nous sommes des gens, pas des produits. Je ne suis pas le produit de ce que j’achète, pourquoi je l’achète et à qui je l’achète.

    Pour tout ce qui précède, je suis indigné. Je pense que je peux le changer. Je pense que je peux aider. Je sais qu’ensemble nous pouvons. Je pense que je peux aider.

    Je sais qu’ensemble nous pouvons.

  • dzotchan
    dzotchan
    Bouddhoïde Dordon
    • Posté à 01h03 le 25/05/2011
    • Internaute 136317
      Bouddhoïde Dordon

    Social-démocrate dites-vous ? ? ?
    Votre article est intéressant et l’analyse des caractéristiques du mouvement correspond à ce qui se passe sur le terrain (je suis à Grenade et participe comme je peux à « real democracia ya »).
    Ce que vous ne dites pas, c’est que le mouvement regroupe certes une majorité de jeunes, mais le soir, les rassemblements sur la Plaza de Carmen, en face de la mairie, comptent un nombre substantiel de personnes de plus de 30 ans et jusqu’à plus de 85 ans.
    Qualifier ce mouvement de social-démocrate est une ânerie totale ! ! ! Il est justement un refus de la fausse gauche qui prétend accompagner les marché financiers sans trop de casse sociale à la mode Aubry, Strauss-Khan ou l’inénarable Holland.
    Ces faux-culs ne trompent plus personne ! ! ! Malheureusement, devant leur supercherie abracadabrantesque, c’est la fille LEPEN qui empoche la donne.
    L’une des revendications prioritaires du mouvement en Espagne, à mille lieux d’être utopique, est de casser le système électoral qui enferme la « démocratie » dans un bipartisme objectivement totalitaire à défaut d’être tyrannique... pour l’instant ! !

  • Peinard
    Peinard
    serial-rieur
    • Posté à 03h44 le 25/05/2011
    • Internaute 120808
      serial-rieur

    « Une révolution éthique », ça me plaît.

    Une révolution anti-capitaliste, anti-productiviste et anti-autoritaire aussi. Elle sera forcément aussi écologique, et c’est tant mieux.

    Mais va falloir être vachement rusés et déterminés ; parce que la bête immonde, elle est maligne, retorse et sacrément costaude...

    J’ai tellement envie d’y croire...

    Il est urgent que les choses changent. Qui sait si les salopards aux commandes n’ont pas une « bonne guerre » derrière les fagots pour relancer la machine à produire et mater les velléités de révolte ?

    En tout cas, mon camp est choisi, et depuis belle-lurette : j’adore le camping - sauvage, mais responsable, ça va de soi ! : -)

    C’est vrai, quoi : y’en a ultra-marre des conneries. A quoi bon explorer Mars ou l’infiniment petit à grand renfort de milliards si c’est pour être dans un tel foutoir ?

    Un tiers des aliments produits sur la planète sont gaspillés chaque année ... et 25000 personnes meurent de faim et de soif CHAQUE JOUR !

    Vous connaissez le principe des vases communicants : rien d’étonnant à ce que tellement n’aient que des miettes, quand une minorité se goinfre, et investit à fond perdu dans des cochonneries abjectes, le nuke et l’industrie du meurtre, pour ne citer que les 2 plus craignos.

    ( les chiffres datent un peu, mais les proportions doivent être ~ similaires )

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  • pablito31
    pablito31 répond à Pascal Riché
    Juriste
    • Posté à 09h45 le 25/05/2011
    • Expert 138342
      Juriste

    Désolé mais je reste en désaccord.

    Si ces projets étaient réellement sociaux-démocrates, ça fait longtemps que les social-démocratie d’europe les auraient mise en place.

    Or la social démocratie au sens actuel n’est rien d’autre qu’un accompagnement mollasson du système capitaliste. Et si vous regardez bien ce que produit le mouvement, c’est avant tout une idée anticapitaliste, donc incompatible avec cette logique d’accompagnement.

    Que les moyens envisagés (constituante, réformes profondes etc...) vous paraissent plus réformistes que révolutionnaires, pourquoi pas. Mais le résultat qui est visé, lui, est révolutionnaire : un changement profond et radical des rapports de force dans la société. Et comme les oligarques ne se laisseront pas faire, croyez bien que le jour où ça se met en oeuvre « ce n’est pas une révolte....c’est une révolution ».