Porte-monnaie 11/05/2011 à 20h37

Morgane, entrepreneuse de mode au RSA, 613 euros par mois

Anthony Cerveaux | Journaliste

Quand Wauquiez polémique sur le « cancer de l’assistanat », Eco89 se penche sur le porte-monnaie de Morgane, au RSA.


Morgane

Elle vit du RSA et de quelques économies. Morgane Belletet, 27 ans, s’est lancée depuis près de deux ans avec Salomé Brussieux, une amie, dans la création d’une entreprise de mode : « Pas facile financièrement. » Ouverte, elle n’a pas hésité quand on lui a demandé de détailler son porte-monnaie pour Rue89.

« Je mets les mains dans les poches pour la photo, comme ça je correspondrai à l’image de la “Rsiste” qui ne fait rien », plaisante Morgane. Une allusion ironique à la polémique que le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes Laurent Wauquiez tente de relancer sur l’assistanat. Sans le RSA, « on pourrait pas faire ce qu’on fait aujourd’hui », indiquent d’emblée les deux créatrices.

Affable, vêtue avec recherche, Morgane accueille Rue89 dans l’atelier qu’elle occupe avec Salomé. 22 m2 au quatrième étage du 6B, un espace accueillant des artistes à Saint-Denis. Deux ordinateurs font face à deux machines à coudre, les créations côtoient la paperasse. Bienvenue dans une petite entreprise complètement autonome.

« J’ai pris le premier truc qui venait »

« Après un bac ES, j’ai fait un BTS design de mode puis un diplôme supérieur d’arts appliqués en conception créateur textile, à Roubaix. »

C’est là qu’elle rencontre Salomé. Son bac +4 en poche, Morgane s’accorde une année Erasmus à Barcelone :

« J’avais mon diplôme et pas grand-chose à apprendre au niveau des études, si ce n’est voir comment on étudie la mode dans un autre pays, et puis apprendre l’espagnol. »

A son retour à Paris, elle est embauchée par la société Vanitex, spécialisée dans le prêt-à-porter féminin. Elle avoue :

« J’avais besoin d’un travail pour prendre un appartement et mon indépendance, donc j’ai pris le premier truc qui venait. »

Enrôlée comme styliste, elle s’occupe en fait de la production, suite au départ d’une personne :

« C’était pas mon truc, et pas non plus mes compétences. Je subissais une forte pression sur la gestion des stocks qui me paraissait aberrante pour des choses que je ne considérais pas importantes. Et puis, ils faisaient plus du commerce que de la mode. »

Un peu écœurée par le travail dans le commerce, « morcelé et déconnecté de la réalité », elle commence à réaliser des projets personnels de création. « Un besoin de s’épanouir autrement. »

« Trois mots comme trois ingrédients d’une formule magique »

« A ce moment-là, on s’est dit avec Salomé que ça serait génial de réaliser des costumes, des accessoires, des vêtements. De monter notre propre entreprise. »

Morgane fait une rupture conventionnelle de CDI avec son employeur et se retrouve au chômage. Comme Salomé :

« Ça nous laissait un an pour essayer de nous lancer. Avant qu’on se rende compte que toutes seules, c’était irréalisable. »

C’est grâce à l’aide d’une couveuse d’entreprise – un dispositif d’accompagnement qui leur permet de tester leur projet pendant plus d’un an, sans payer de charges – qu’elles se lancent. Naît alors Léon Rose Magma :

« Trois mots comme trois ingrédients d’une formule magique comprenant tout ce qu’on met dans notre création : matière, couleur et parfum. »

Elles sont en train de se renseigner pour voir si l’une des deux peut prendre le statut d’autoentrepreneuse. Elles sortent en mars de la tutelle de la couveuse : « On n’est toujours pas rentables mais on atteint l’équilibre. » Enfin, l’équilibre... Façon de parler : la société ne verse toujours pas de rémunération à ses deux cofondatrices.

Les deux jeunes filles se fixent l’objectif d’un an et demi pour parvenir à se rémunérer. Mais Morgane confie :

« C’est plutôt : tant qu’on tient, on continue et quand on pourra plus, qu’on sera épuisées, si ça ne marche toujours pas, alors on arrêtera. »

Car après avoir éprouvé la mode version commerce à la chaîne, Morgane dessine, coud, assemble. Elle fait ce qu’elle aime.

Revenus : 613 euros

Une somme qui comprend le Revenu de solidarité active (RSA, 413 euros) et l’aide au logement (200 euros) :

« Je trouve que c’est déjà bien et je suis reconnaissante de toucher cette aide. Mais c’est vrai que si ça pouvait être un peu plus, ce serait mieux. Après, je trouve logique qu’en ayant le RSA, je touche moins qu’un travailleur à mi-temps. »

Dépenses fixes : 654 euros par mois

Loyer : 418 euros

Morgane habite en colocation avec deux autres personnes dans un appartement du XVIIe arrondissement de Paris :

« La surface est vraiment bien pour ce qu’on paie quand on connaît le prix des loyers à Paris. Et du coup, pour tout on divise nos dépenses par trois. Mais bon, le loyer représente 80% de ce que je touche ! »

Electricité et gaz : 42 euros

Taxe d’habitation : 10 euros par mois

Assurance habitation : 11 euros

Entretien de la chaudière : 3,50

Transports : gratuits

« Merci le RSA ! Je bénéficie de la gratuité solidarité transport. Je travaille en zone 3 [pour un forfait plein à 78,20 euros par mois, ndlr], c’est vraiment pas négligeable. »

Mutuelle : 20 euros

Forfait téléphone : 60 euros

« J’ai un forfait un peu moins cher normalement, mais je fais du hors forfait tous les mois »

Internet : 10 euros

Cantine du 6B : 80 euros

« Je mange à la cantine tous les jours. Pour 4 euros, on a un très bon repas, préparé sur place et puis ça nous permet de discuter tous ensemble avec les autres personnes qui travaillent dans le bâtiment. »


Dépenses aléatoires : environ 245 euros par mois

Nourriture : 100 euros

« C’est assez variable, mais globalement pour manger le soir, le week-end et le matin, je dépense 25 euros par semaine. »

Vêtement : 60 euros

« Je m’achète des fringues quand même, de temps en temps, mais rarement plus de deux par mois. »

Quoi, tu ne fais pas tes fringues toi-même ?

« Malheureusement, je n’ai pas le temps de me faire des vêtements. »

Loisirs : environ 60 euros par mois

Un resto et un ciné par mois, Morgane fait attention aux dépenses de loisirs :

« Je m’accorde une sortie de ce type par mois. Et quand je vais dans les bars le week-end, je consomme une bière ou un verre de vin, rarement plus. »

Voyage : environ 25 euros par mois

« Je prends des petites vacances à droite, à gauche, sans compter les voyages qu’on fait pour l’entreprise. Ça me revient environ à 300 euros par an. »

Epargne : 0 euro

Au total, le solde est négatif d’un peu moins de 300 euros. Un découvert variable selon les mois :

« Pourtant, je ne vois pas mon compte baisser de plus de 250 euros tous les mois. »

En fait, Morgane pioche dans les petites économies qu’elle s’est constituées lorsqu’elle travaillait ou qu’elle était au chômage :

« A l’époque du chômage, je m’étais mis dans la tête que j’étais pauvre donc je dépensais pas beaucoup. »

Surtout, les dépenses sont variables d’un mois sur l’autre, avec de nombreux déplacements pour l’entreprise que Morgane et Salomé peuvent faire passer dans la comptabilité :

« En tout cas, je fais super gaffe à ne jamais être trop à découvert. »

Mis à jour le 12/05/2011 à 10h50. Suite à des commentaires nous faisant remarquer que l’APL était comptabilisée dans les revenus, il ne fallait pas la déduire du loyer. C’est corrigé.


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  • Sébounet
    Sébounet
    Null
    • Posté à 21h06 le 11/05/2011
    • Internaute 131965
      Null

    Profite en bien, ma belle ... ( si je puis me permettre... )

    Je t’explique la politique du gouvernement, selon eux :
    * Tu pourrais t’épargner les voyages soit 25 euros/mois puisque tu n’en a pas besoin, tu es censée être en recherche d’emploi permanente
    * Un resto et un ciné par mois serait inadmissible suivant Claude Guéant ou l’un de ses collègues, soit une économie de 60 euros/mois
    * Forfait téléphone : 60 euros que tu pourrais économiser en allant à l’autre bout de Paris ou en banlieue dans des associations « spécialisées » dans les recherches d’emplois pour cassosses. (^^)
    * Internet : 10 euros : en recherche d’emploi, on a pas besoin de ces gadgets, même remarque que plus haut...

    Donc, suivant le bon raisonnement UMP (et la bienséance), tu as 155 euros de trop perçu tous les mois que tu spollies à « la communauté ». C’est une économie substantielle qui retrouvera echo chez tous les beaufs de l’UMP moyen lors des discours.

    Et ne le leur reproche pas leurs trains de vie, ils servent la France, eux, Madâââme...

  • hipé
    hipé
    conseillère en insertion (...)
    • Posté à 22h00 le 11/05/2011
    • Internaute 155202
      conseillère en insertion (...)

    Avez-vous vérifier vos droits auprès de la CPAM pour une éventuelle CMU complémentaire (couverture maladie universelle) ?

  • Olivedzep
    Olivedzep
    sale gauchiste athée
    • Posté à 23h50 le 11/05/2011
    • Internaute 88058
      sale gauchiste athée

    Enfin quelqu’un au RSA dans ces études de cas ! Ca me démangeait de parler de moi, j’osais espérer qu’on y viendrait.

    A titre comparatif avec elle, me concernant :

    Mon revenu mensuel :
    RSA : 416 euros
    APL : 259 euros

    Mes dépenses mensuelles :
    Loyer 330 euros
    Electricité 50 euros
    Internet+telephone : 35 euros
    Forfait mobile : 29 euros
    Nourriture : environ 150 euros
    Taxe d’habitation : 13,5 euros
    Assurance habitation : 12 euros
    Vetements : zéros euro (j’aurais bien besoin d’une paire de chaussures...........) pas les moyens
    Voyages / transports : moins de 10 euros (correspond à des trajets en bus)
    Loisirs/sorties : à peu près zéro, pas les moyens
    Divers (budget bières, un bouquin de temps en temps, un ciné tous les 6 mois, un cadeau à acheter pour les annivs) : 25-30 euros
    Divers frais bancaires pour rejets de paiement : environ 20-30 euros selon les mois.
    Don à AIDES : 9 euros (mais arrêté ce mois-ci)
    Abonnement WoW : 13 euros (arrêté le mois dernier)

    Voilà.

    A savoir que j’habite en centre-ville d’Aix en Provence, une des villes les plus chères. Heureusement, j’ai pas la télé, ce qui me fait économiser la redevance (jusqu’à quand ?)... et mon proprio est très conciliant, j’ai 3 mois de retard.

    Amitiés et solidarité à Morgane.

  • FabiendeMénilmontant
    FabiendeMénilmontant répond à Michelle_123
    journaleux - blogueur
    • Posté à 00h27 le 12/05/2011
    • Internaute 14145
      journaleux - blogueur

    La perception du RSA ne permet pas de bénéficier d’un dégrèvement de la taxe d’habitation :
    Lien
    …une grande régression sociale par rapport au RMI.
    Et en 2012 ce sera au tour de la redevance audiovisuelle.

  • GwendalB
    GwendalB répond à Jeanlouis75
    En recherche d'emploi
    • Posté à 02h14 le 12/05/2011
    • Internaute 123915
      En recherche d'emploi

    l’autoentrepreunariat est un « eldorado » pour tous les jeunes comme moi à qui on dit « quoi ? t’as pas 25 ans, et pas 3 ans d’expérience ? Pourquoi je t’embaucherais ? »

    Alors on se pose en autoentrepreneur et on bosse comme prestataires. On casse les prix du marché pour essayer d’obtenir un contrat de temps en temps histoire de payer le loyer ou de rembourser l’avance sur celui du mois dernier que nos parents ont pu nous faire, éventuellement faire quelques courses...

    la réalité de la plupart des autoentrepreuneurs c’est une sorte de sous-salariat sous payé, sans protection sociale, sans congés, sans stabilité aucune.

    Le Précariat.

  • Vincent.Guillot
    Vincent.Guillot répond à SIAP
    • Posté à 09h06 le 12/05/2011
    • Internaute 26182

    Bonjour,

    Un lien vers un article très éclairant sur ce ballon d’essais lancé par le gouvernement ;
    Le workfare
    Néolibéralisme et contrats de travail dans le secteur public aux États‐Unis
    Apparus aux États‐Unis dans les années 1970, les
    programmes de workfare, qui posent comme principe
    que les bénéficiaires de l’aide sociale doivent travailler
    pour toucher leur allocation, se sont largement diffusés
    par la suite. L’histoire de ces programmes et de leurs
    évolutions aux États‐Unis montre que loin des visées
    de réinsertion que certains ont pu lui prêter, le workfare a
    servi, et continue de servir aujourd’hui, de tout autre
    objectif. D’abord en ce qu’il vise à restreindre le nombre
    d’allocataires de l’aide sociale ou au mieux à conditionner
    l’accès à celle‐ci à un travail dévalorisé, ce qui en fait
    davantage un programme anti‐assistance qu’un
    aménagement de celle‐ci. Mais aussi en ce que le
    recours au travail des allocataires du workfare a
    largement participé aux entreprises de flexibilisation
    et de dégradation des conditions de travail du salariat
    américain. Loin de chercher à établir des passerelles
    entre le welfare et le salariat, le workfare attaque
    simultanément ces deux institutions de l’État social.

    Lien