a la une 09/05/2011 à 20h21

Le 10 mai, l'anniversaire que la gauche n'osait plus fêter

François Krug | Journaliste Rue89

Embarras en 1991, prudence en 2001, fierté en 2011 : les anniversaires du 10 mai 1981 racontent l’évolution de la gauche.


Affiche du RPR « Ils ont dix ans, ils ne connaissent que le socialisme », en 1991 

Chaque année, c’était la même chose : l’anniversaire du 10 mai 1981 venait embarrasser la gauche. Difficile de le célébrer sans que ne reviennent en mémoire les ambiguïtés de François Mitterrand et l’incapacité des socialistes, depuis la fin de son règne, à s’emparer de l’Elysée.

Le temps a fait son œuvre, l’approche de la présidentielle aussi. François Mitterrand est redevenu fréquentable et, désormais, les dignitaires socialistes n’ont plus honte de se réclamer à la fois du personnage et de son héritage politique. Pourtant, les 10 mai 1991 et 2001, ils n’étaient pas aussi fiers du seul président socialiste de la Ve République.

10 mai 1991 : rose déprime

Ce 10 mai 1991, il a plu sur Paris. Comme dix ans plus tôt, lorsque François Mitterrand et la gauche ont enfin accédé au pouvoir. Et c’est sans doute le seul point commun entre ces deux journées.

Où est passé celui qui promettait, en 1981, de « changer la vie » ? On ne parle que de chômage, de la montée du Front national ou de l’affaire Urba, qui révèle les méthodes de financement douteuses du PS. Pour un peu, la gauche en oublierait qu’elle a un anniversaire à célébrer. (Voir le JT du 10 mai 1991)

Même à la fête organisée par le PS au Bataclan, à Paris, on fait la gueule. « C’était à chier », raconte un participant à Libération. Un autre trouve la formule qui fait mouche : on se serait cru au « dernier dîner dans la salle à manger du Titanic avant le naufrage ».


Covuerture du Nouvel Observateur de mai 1981 

Un naufrage, vraiment ? Le Nouvel Observateur, seul hebdomadaire à consacrer sa couverture à l’anniversaire, trouve pourtant de quoi s’émerveiller. En célébrant une France rajeunie, plutôt qu’un président vieillissant. Dans son éditorial, Laurent Joffrin explique :

« Dix ans ! Autant dire un siècle. Rarement dans son histoire la France aura changé aussi vite. »

Le bon côté de la décennie Mitterrand, c’est par exemple ces inventions qui font voir « la vie en rose » et dont le Nouvel Obs dresse la liste. Exemples : le préservatif, le micro-ordinateur, le 4x4, le jogging, la télécommande, le CD, le Minitel, le Walkman, le télécopieur, la carte téléphonique...

Chirac : « Le système prend l’eau »

A droite, en revanche, on a décidé de célébrer en fanfare l’anniversaire. Ou plutôt, de le gâcher. Dès le 6 mai, Jacques Chirac, alors président du RPR, attaque dans Le Figaro. « Le système prend l’eau », explique-t-il :

« Elu sur une utopie, réélu sur un malentendu, M. Mitterrand doit gérer une société crispée et inquiète pour son avenir. »

Le RPR a même préparé des cadeaux d’anniversaire. Dans les rues, d’abord, avec des affiches mettant en scène des enfants - « Ils ont dix ans, ils ne connaissent que le socialisme » - et leurs interrogations : « Dis, maman, les nouveaux pauvres, qu’est-ce qu’ils étaient avant ? », ou « Dis, papa, après l’école c’est le chômage ? » Une réponse féroce à l’affiche « Génération Mitterrand » de 1988.

Le 10 mai au matin, le RPR remet ça. En achetant deux pages de pub dans les quotidiens. La première est blanche, à l’exception de cette suggestion : « Ecrivez ici ce qui a changé en bien pour la France et les Français depuis dix ans. » Pour la réponse, il suffit de tourner la page du journal : « Vous n’avez pas trouvé ? Ce n’est pas votre mémoire qui flanche, c’est la France. »

10 mai 2001 : encombrant Mitterrand

Ce 10 mai 2001, la gauche peut prendre sa revanche. Elle a retrouvé le pouvoir grâce à la dissolution ratée de 1997, et tout lui laisse penser que Lionel Jospin sera à son tour élu président l’année suivante. La difficulté, c’est que même mort, François Mitterrand reste un personnage encombrant.

La célébration sera donc studieuse. Un concert est bien organisé place de la Bastille, comme vingt ans auparavant (et comme ce mardi soir), mais difficile de recréer l’ambiance du grand jour : « C’est chouette, mais c’est quand même plus tristoune qu’en 1981 », explique un spectateur à Libération.

Jospin se contente d’évoquer ses souvenirs de campagne

« Tristoune », comme ce colloque organisé à l’Assemblée nationale. Lionel Jospin, qui avait pris ses distances avec François Mitterrand en 1995 en réclamant un « droit d’inventaire », vient y célébrer la mémoire de son ancien mentor.

Le Premier ministre préfère évoquer ses souvenirs de campagne en 1981, sans doute pour ne pas avoir à assumer les déceptions qui ont suivi le 10 mai. (Voir le JT du 10 mai 2001)

Même gêne dans la presse. Le Monde offre à ses lecteurs une reproduction intégrale de son numéro du 10 mai 1981, mais aussi un éditorial de Jean-Marie Colombani répondant, vingt ans après, aux accusations de « mitterrandolâtrie » dont le journal faisait alors l’objet :

« Dans ces années-là, Le Monde n’a été ni extralucide, ni complaisant. »

« La gauche paie le refus de réinventer la gauche »

Ce vingtième anniversaire n’a même pas droit à la couverture du Nouvel Observateur. Jean Daniel, qui célébrait en 1991 « ce que Mitterrand a bouleversé », raconte cette fois-ci sa soirée du 10 mai 1981, passée au siège du journal avec les pontes de la « deuxième gauche », ce courant réuni autour de Michel Rocard qui se ralliera –avec réticence– à François Mitterrand :

« Mais déjà la question que l’on se posait la veille revient, lancinante : sa victoire est-elle la nôtre ? »

Laurent Joffrin, lui aussi, est moins enthousiaste qu’en 1991. Pour lui, ce vingtième anniversaire est surtout l’occasion de lancer un avertissement à la gauche. Celle-ci n’a pas su négocier le tournant de la rigueur en 1983, et Lionel Jospin, « coincé entre Laguiller et José Bové », ne doit pas commettre la même erreur :

« On doit se souvenir de cette abstention originelle, de ce mutisme de l’après-rigueur, de cet aggiornamento refusé. C’est ce refus de réinventer la gauche que la gauche paie aujourd’hui. Bien plus que les détours mitterrandiens. »

D’Ormesson : « Je me suis trompé sur cet ambigu Mitterrand »

Ce vingtième anniversaire est décidément étrange. Dans quel journal célèbre-t-on le « charme immense » de François Mitterrand, son « intelligence merveilleuse », son rôle dans la construction européenne ou la décentralisation ? Dans Le Figaro ! « Je me suis trompé sur cet ambigu Mitterrand », y explique Jean d’Ormesson :

« Au lendemain du 10 mai, j’avais écrit dans les colonnes de ce journal un article tonitruant et un peu ridicule où je convoquais François Mitterrand au tribunal de l’histoire. »

Les socialistes auront mis un peu plus de temps à rendre leur jugement. Mais à un an de la présidentielle, ils n’ont plus peur de se réclamer de François Mitterrand. Comme François Hollande, qui serait, selon un sondage, celui « qui se rapproche le plus de François Mitterrand » :

« Qu’est-ce que je retiens de François Mitterrand le 10 mai ? C’est la conquête, c’est la ténacité, c’est la volonté, c’est la capacité de pouvoir traverser des épreuves, franchir des étapes et arriver.

Eh bien moi aussi, j’ai fait un long chemin, je ne sais pas si il aura le même dénouement, mais je souhaite que 2012 ait des airs de 1981. »

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  • soutenable lourdeur du néant
    • Posté à 20h42 le 09/05/2011
    • Internaute 134590

    euh... fêter quoi ?

    Les espoirs déçus d’une génération ?
    Le fait que les français qui y croyaient se soient faits avoir comme rarement ils l’ont vu ?
    L’entrée du PS dans une ère de décrépitude, tant sur le point des idées que sur celui de son fonctionnement interne ?
    L’avènement d’un des plus grands fumistes, tyranniques opportunistes et malhonnêtes qui nous ait été donné de connaître sous la Vème ? ?

    La seule chose qu’on puisse regretter de cette date, c’est qu’elle a entammé deux mandats où nous nous sommes faits avoir... avec classe et culture. Parce que la suite a nettement perdu de sa hauteur d’esprit.

    Bref... y’a des anniversaires qu’il vaut mieux oublier.

  • jyeden
    jyeden
    khmer vert ( age des caverne, (...)
    • Posté à 21h14 le 09/05/2011
    • Internaute 20631
      khmer vert ( age des caverne, (...)

    moi je me souviens de la tronche que tiraient tout ces tordus de droite
    et ça, ça valait le coup ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

  • daJacq
    daJacq
    retraite de l'enseignement
    • Posté à 21h17 le 09/05/2011
    • Internaute 144331
      retraite de l'enseignement

    J’ai 72 ans, Directeur d’une petite école de campagne le 10 mai 81 c’était la liesse et nous avons fêté ce jour dans de nombreuses maisons du village et on a eu du mal à rentrer à la maison
    Depuis ce jour je n’ai jamais émis de doute sur François Mitterrand et on est fier des 14 ans passés à la tête de l’état : rien que pour les mesures phares connues de tous connaissent . Il avait des défaut des zones d’ombre comme nous tous mais il a redonné au peuple de gauche l’espoir et la fiéreté.
    J’ai sa photo depuis ce jour à la maison . j’ai honte du président actuel . J’ai honte aussi des magouilles et des coups bas des responsables socialistes
    si nous avons le même personnage en 2012, la fin de notre vie sera bien triste

  • bancoseul
    bancoseul
    touriste
    • Posté à 21h35 le 09/05/2011
    • Internaute 152273
      touriste

    Des 14 années Mitterrand, j’ai au moins 2 EXCELLENTS souvenirs :
    La soirée historique de la Bastille, et le jour de la loi abolissant la peine de mort.
    Des 4 dernières années, je ne garde qu’un goût de vômi.

  • jimg
    jimg
    enseignant
    • Posté à 21h38 le 09/05/2011
    • Expert 149403
      enseignant

    En 2001, on hésitait sans doute à célébrer Mitterrand car ce que l’on avait vu après n’était pas si mal (un peu Chirac, beaucoup Jospin).
    Mais avec Sarkozy, on a vraiment touché le fond : politique en faveur des riches uniquement, totalement injuste, délabrement de toutes nos institutions (éducation, justice), inculture et vulgarité au premier rang...
    alors, c’est vrai que comparé à cela, elle était bien belle l’époque de Mitterrand...de quoi justifier que l’on célèbre le trentième anniversaire...

  • TFE
    TFE
    stagiaire
    • Posté à 21h55 le 09/05/2011
    • Internaute 87746
      stagiaire

    le monde a quand meme pas mal changé en 30ans, ça me ferait plaisir de voir les prétendants au trone socialistes proposer quelque chose d’en accord avec la réalité d’aujourd’hui plutot que de ressusciter des morts.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 22h40 le 09/05/2011
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    La victoire de Mitterrand en 81, c’est comme celle de l’équipe de France de football en 98, les premiers pas de l’homme sur le lune en 69 ou l’exécution de Louis XVI en 1793, ce ne sont que des raccourcis de l’histoire. Bien qu’il ne faille pas oublier le passé, il faut surtout préparer l’avenir et ne pas tomber dans la nostalgie et la momification des idées.

  • aa77
    aa77
    Bâti
    • Posté à 23h46 le 09/05/2011
    • Internaute 49074
      Bâti

    Je me souviens du lendemain du 10 mai 81, au boulot, les tranches de certains au lycée privé de Tourcoing (dans le même bahut, il y avait aussi un certain C. VANNESTE...).

    L’euphorie à Lille le soir du résultat (Pierre MAUROY était porte-parole de François MITTERRAND pour la campagne présidentielle). Chose que je n’oublierai jamais, mon titre de séjour arrivant à terme, j’ai bénéficié durant la première vague de ma régularisation administrative définitive (sinon c’est les geôles du pays d’origine !). Vous appréciez ou pas le personnage mais certains actes ne s’oublient jamais, même trente ans après !

  • injektileur
    injektileur
    dans le vide
    • Posté à 01h57 le 10/05/2011
    • Internaute 148883
      dans le vide

    qu’est-ce qu’il est toujours très drôle d’entendre parler du chômage et de l’économie de marché d’il y a 20 ou 30 ans. C’en devient presque rassurant, on se dit que le temps passe pas aussi vite que ça. Les costumes, les coupes de cheveux, la qualité des images changent, les rides se creusent, mais pour le reste... on cherche encore...

  • lillisa
    • Posté à 08h23 le 10/05/2011
    • Internaute 154863

    Je suis née en 86, je n’ai pas connu ce 10 mai 81 et n’ai pas tellement de souvenir de l’ère Mitterrand. Ce qui me frappe ce sont les témoignages de liesses populaires (notamment dans l’article du Monde aujourd’hui), le champagne pour fêter ça comme quelque chose de tant attendu. Dans le contexte politique actuel j’ai vraiment du mal à imaginer ça. Qu’importe qui sera élu, je serai loin d’avoir envie d’ouvrir une bouteille de champagne en 2012...

  • Ylmith
    Ylmith
    Bricoleur informatique
    • Posté à 09h19 le 10/05/2011
    • Internaute 85922
      Bricoleur informatique

    Je me rappelle très exactement où j’étais le soir du 10 mai et je me rappelle nos cris de joie en pensant qu’on avait enfin mis une bonne raclée à cette droite suffisante qui nous bassinait depuis la libération. Après ca s’est gaté mais ça fait quand même chaud au coeur en y repensant. Vivement 2012 pour une nouvelle raclée !

  • Michel Fang Zang
    Michel Fang Zang
    retraité
    • Posté à 09h22 le 10/05/2011
    • Internaute 54074
      retraité

    Il a fallu 4 ans de Sarko pour qu’on commence à regretter Mitterrand...mais combien entre temps(même pas tous anciens de Billancourt)ont désespéré et définitiment déserté la politique ?