Rencontre 06/05/2011 à 15h56

Jeremy Rifkin : « Partageons l'énergie comme l'information »

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

L’Américain, pour qui on est entré dans la « civilisation de l’empathie », donne une leçon de modernité à Sarkozy, chantre du nucléaire.


« Une nouvelle conscience pour un monde en crise », sous-titre : « La Civilisation de l’empathie », qui vient de paraître en français (Les Liens qui Libèrent, 29 euros) fera-t-il date ? Si l’on en croit le devenir des précédents essais du président de la Fondation pour les tendances économiques, c’est probable.

Depuis les années 70, celui qui fait profession de conseiller des grands de ce monde assène quelques vérités, qui lui valent d’être critiqué. Ainsi :

Venu à Paris pour parler de l’émergence d’une nouvelle civilisation, Jeremy Rifkin, conseiller de la gauche américaine et européenne, a cet art d’annoncer les catastrophes à coup de données précises et de sourires malicieux. Devant les journalistes qu’il reçoit à la queue leu leu dans un grand hôtel parisien, il reprend l’histoire de l’humanité à peu près au début.


La couverture de « Une nouvelle conscience pour un monde en crise » de Jeremy Rifkin.

Pour faire simple, sa thèse est la suivante :

« Nous sommes, j’en suis convaincu, à la veille d’un tournant historique vers un climax de l’économie mondiale - son passage à un état autostabilisant - et vers un repositionnement fondamental de la vie humaine sur la planète. L’âge de la raison s’efface, place à l’âge de l’empathie. »

« Un monde qui se mondialise est en train de créer un nouveau cosmopolitisme, dont les identités et les affiliations multiples couvrent toute la planète. Les cosmopolites sont l’avant-garde, si l’on veut, d’une conscience biosphérique naissante. »

« Il y a une autre histoire possible »

On peut être convaincu ou pas quand il nous cite en exemple Neda, la manifestante iranienne devenue icône, les images d’un tsunami soulevant en quelques heures une vague de peine et de solidarité, ou l’empathie pour les ours polaires sur la banquise fondante. Quand Rifkin a vu passer le « tremblement de terre » financier de l’été 2008, il a annoncé qu’il y aurait des « répliques ».

Spectateur placide de la volonté de puissance sans limite, il chuchote, presque amusé, que « l’on continue de sous-estimer la vitesse à laquelle on va disparaître, ça fait peur ». Ainsi, le « peak oil », c’est-à-dire le moment où la production de pétrole atteint son maximum, s’est passé en 2006 selon l’Agence internationale de l’énergie, et non en 2035 comme annoncé par les géologues.

Pendant 35 ans, dit-il, il a médité la phrase de Hegel : « L’histoire du monde n’est pas le lieu de la félicité. »

Puis il s’est dit :

« Il y a une autre histoire possible : quand de nouveaux régimes émergent, qu’une révolution de la communication se combine à une révolution de l’énergie, tout change et l’empathie apparaît. C’est arrivé quelques fois dans l’histoire, c’est le moment où s’ouvre un nouveau chapitre. »

L’empathie, on la retrouve dans les « révolutions arabes » :

« Les révolutionnaires en Tunisie ou en Egypte, leur modèle ce n’est pas Ben Laden, mais Gandhi et Martin Luther King. Ce qu’ils veulent c’est un monde ouvert et transparent, pas un monde fermé et sectaire. En ça, la mort de Ben Laden est anachronique. Comme en 1848 ou en 1968, on ne sait pas si cela finira bien mais c’est une révolution culturelle. »

« Pourquoi continuer à investir dans le nucléaire ? »

Qu’Internet bouleverse les individus au point de faire l’histoire, c’est établi. Mais comprendre « la révolution de l’énergie » dont parle Rifkin est moins évident. La « troisième révolution industrielle » consiste à ce que chacun devienne producteur d’énergie. Rifkin est persuadé que « l’immeuble de l’avenir sera une centrale électrique ». Des immeubles de bureaux à énergie positive sont déjà construits, y compris en France, mais marginalement.


Jeremy Rifkin à Paris, le 4 mai 2011 (Sophie Verney-Caillat/Rue89).

Au lendemain de Fukushima, le nucléaire est certes débattu mais pas vraiment remis en cause, en tout cas pas en France. Rifkin explique nos particularités :

« La France a une culture très centralisée. Je comprends que de Gaulle ait voulu le nucléaire au nom de l’indépendance, après la guerre, mais aujourd’hui, il faut reconnaître que la technologie n’est pas satisfaisante :

  • les 437 réacteurs du monde produisent seulement 6% de l’énergie mondiale. Si l’on voulait que cette technologie ait un impact sur le réchauffement climatique, il faudrait que 20% de l’énergie mondiale soit issue du nucléaire... personne ne pense que ça va arriver !
  • Sans compter qu’on ne sait toujours pas quoi faire des déchets, et qu’on va manquer d’uranium d’ici 2025-2035 ;
  • et, encore plus important, il faut vous le dire les gars : vous n’avez pas assez d’eau ! Il en faut énormément pour refroidir les réacteurs des centrales.

Alors moi je dis, vu que le nucléaire ne crée pas d’emploi et rend possible des irradiations, pourquoi continuer à investir dans une telle énergie ? »

« Où voulons-nous être dans vingt ans ? »

Il en est convaincu, c’est la jeune génération, celle née en 2000, qui « ne voudra pas vivre dans un monde entouré de centrales nucléaires du XXe siècle. C’est une blague ! Ça n’arrivera pas », professe Rifkin, même s’il admet que « la transition ne se fera pas en un jour ».

Aux politiques, il rappelle que la question qu’ils doivent se poser c’est :

« Où voulons-nous être dans vingt ans ? Dans le vieux ou le nouveau monde ? »

Dans ce message que nous lui avons demandé d’adresser aux riverains de Rue89, il parle aux jeunes, ceux qui vivent déjà dans la révolution des communications et devront accomplir celle de l’énergie. Il leur dit :

« Partageons l’énergie comme nous partageons l’information. » (Voir la vidéo en anglais)

Mais concrètement, comment partage-t-on cette énergie ? Il explique dans son livre que « la transition des énergies élitistes (fossiles ou fondées sur l’uranium) aux énergies renouvelables distribuées » fait passer le monde de la « géopolitique » caractéristique du XXe siècle à la « politique de la biosphère » du XXIe.

Si les politiques le décident, il sera bientôt possible de partager l’électricité en « pair à pair » sur des réseaux intelligents, exactement comme la musique. Et grâce à l’hydrogène, on va pouvoir stocker l’énergie et remédier au principal défaut des renouvelables, leur intermittence. Quand chacun devient producteur de ce qu’on appelle la « production distribuée », des centaines de millions de personnes auront « de la puissance », ce qui engendrera d’énormes conséquences pour la vie sociale :

« Revoir le modèle du marché et le modèle social pour les adapter à une troisième révolution industrielle distribuée et coopérative va être la tâche politique urgente du prochaine demi-siècle, pendant la transition des Etats vers le nouveau rêve : la création d’une société de la qualité de vie dans un monde biosphérique. »

Photos et illustration : Jeremy Rifkin à Paris, le 4 mai 2011 (Sophie Verney-Caillat/Rue89) ; la couverture de « Une nouvelle conscience pour un monde en crise » de Jeremy Rifkin.

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  • Hélène Crié-Wiesner
    • Posté à 17h02 le 06/05/2011
    • Internaute 57
      Binationale

    Le problème principal de Rifkin, c’est qu’il n’est pas prophète en son pays. Aux Etats-Unis, il n’est pas pris très au sérieux, ni par les politiques, ni surtout par les scientifiques. Il ne fait penser un peu à Attali : un touche-à-tout brillant, plein d’idées originales, sur tout en même temps, mais pas grand chose n’en débouche concrètement.

    Prenez son dada de l’hydrogène : en 2004, Rifkin publie « L’économie de l’hydrogène ». Je le rencontre alors à Houston lors d’un colloque. Il me dit : « Dans quinze ans, les efforts des compagnies électriques pour réorienter leur production vers le gaz seront devenues inutiles car les approvisionnements ne vont pas durer. » Ben, c’est raté : aux USA, le gaz de schiste a explosé, et les centrales au gaz deviennent ce qu’il y a de moins cher. Quant aux « réseaux intelligents », il en parlait déjà à ce moment-là, comme d’ailleurs Al Gore, mais rien n’a avancé.

    A part ça, il faut des gens comme lui pour phosphorer sur l’avenir, ça secoue un peu les cocotiers.

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 17h08 le 06/05/2011
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    Une société qui arrêterait de nous pomper notre énergie ?

  • NaturalWriter
    NaturalWriter
    Plumée
    • Posté à 17h29 le 06/05/2011
    • Internaute 146011
      Plumée

    Yesss !
    Et le mieux c’est que ça existe déjà... si, si.
    Open Source Ecology qui met en ligne gratuitement les plans des machines nécessaires au Global Village Set : Lien
    On peut suivre leur Factor E Farm blog : Lien
    Énergie partagée aussi avec un projet solaire pas banal pour la petite industrie : Lien
    Sans parler du wiki sur la cuisson solaire avec les plans en ligne (Roger Bernard...) : Lien
    Entre autres...
    Suffit de creuser un peu, de chercher, de s’y mettre quoi...

  • SuperLuther
    SuperLuther
    espion
    • Posté à 17h50 le 06/05/2011
    • Internaute 134524
      espion

    Civilisation de l’empathie ? Outre le fait que l’empathie est une forme d’identification tout ce qu’il y a de plus narcissique et donc en rien altruiste (et donc, est-ce la peine de le dire, en rien pacifique), croire que le monde va dans cette direction est d’une naïveté insolente.

    Je ne sais pas si le monde court à sa perte ou pas mais à force de penser l’humain avec des catégories aussi bêtes et superficielles c’est surtout l’intelligence qui court à sa fin.

    Bon après faut bien admettre que c’est plus facile et gratifiant de trimbaler des guirlandes de « concepts » qui font jouir tout le monde que d’argumenter à partir de Malaise dans la civilisation ou de la doctrine du péché originel.

  • Marcantoines
    Marcantoines
    trouveur
    • Posté à 18h36 le 06/05/2011
    • Internaute 55044
      trouveur

    L’énergie renouvelable : il y en a à foison. Partout. Le problème est là, justement. Cette énergie est disséminée, partout.
    La difficulté est donc de la canaliser, la concentrer, la transporter et la stocker, puis de nouveau la transporter. Et cela avec un minimum de perte.
    Peut on stocker l’énergie sous forme d’hydrogène ? Sous entendu, on utilise l’énergie pour libérer de l’hydrogène à partir d’une molécule hydrogénée ( CH4, NH3, H2O, NH2-NH2, etc...).
    Réponse : Oui, on sait le faire en présence de catalyseur.
    Ensuite pour récupérer l’énergie, il faut refaire la réaction inverse, une oxydation...sans explosion !
    Réponse : Oui, on sait le faire aussi.
    Alors, où est le problème ? ...
    Les rendements sont catastrophiques car une partie importante de l’énergie est perdue sous forme de chaleur, difficilement récupérable.
    En conclusion : Nous recherchons toujours des petits génies qui trouveront la supra conductivité à température ambiante, le stockage énergétique sans perte et pourquoi pas l’énergie transportée sous forme d’un courant d’ondes de déstabilisation de sous particules nucléaires ( à la place de nos archaïcs électrons).

  • jacqueshenry38
    jacqueshenry38
    retraité
    • Posté à 00h55 le 07/05/2011
    • Internaute 154714
      retraité

    Je viens de lire un édito du Monde signé par Jacques Treiner relatif à l’avenir énergétique de la planète. Il est impossible de nier que le « peak oil » a été atteint il y a plusieurs années compte tenu des mensonges de l’Arabie Saoudite à propos de ses réserves ainsi que de ceux du Venezuela. Il est hautement improbable que l’on découvre de nouveaux gisements de pétrole significatifs dans les prochaines années. La grande question sera à très court terme, comment satisfaire les besoins en énergie des pays comme l’Inde et la Chine (à eux deux plus du tiers de la population mondiale) à qui aucune instance internationale n’aura le droit de leur refuser l’accès à l’énergie quelle qu’elle soit.
    Mettons les choses au clair : par énergie, on entend les énergies stables, c’est-à-dire l’électricité (nucléaire, charbon, pétrole, gaz et hydroélectrique) le pétrole pour le chauffage, le transport automobile et des apports énergétiques non maitrisables englobant par exemple les 10 % de pétrole consommés par les raffineries pour produire des carburants et d’autres combustibles.
    Il existe ce que les écologistes et certains politiciens appèlent les énergies renouvelables mais instables, l’éolien, le photovoltaïque, la biomasse, la récupération de la chaleur humaine dégagée dans les bureaux (150 W par personne, ce n’est pas négligeable) et la valorisation des déchets urbains en les brûlant pour faire comme à Paris (ou à Saint-Barth) de l’électricité.
    On a presque fait le tour du problème, le reste est anecdotique.
    Quand le pétrole se raréfiera, dans une vingtaine d’années ce qui n’est pas si éloigné, même pas une génération, quand on aura plus d’autre choix que d’exploiter les gisements de charbon, et il y a encore des réserves considérables même en France (selon le BRGM pour 200 ans), pour produire du carburant automobile et de l’électricité puisqu’on ne veut plus du nucléaire en ce moment, après la catastrophe de Fukushima, alors, on redécouvrira le nucléaire, non pas la filière uranium telle qu’elle est exploitée aujourd’hui avec tous ses inconvénients (enrichissement obligatoire, retraitement, technologie à risque) mais la filière Thorium. Je ne vais pas exposer les avantages de cette technologie dans ce commentaire, il n’y a qu’à aller sur des sites parfaitement documentés et sérieux pour se faire une idée précise des avantages de cette filière, mais l’objet de mon commentaire est le suivant : le besoin grandissant en énergie est évident et inévitable, pourquoi personne ne mentionne l’avenir incontournable de la technologie des réacteurs à thorium sous forme de sels fondus. En ce qui concerne la France, EDF s’est intéressé à cette filière dans les années 80 sans possibilité de développement puisque l’uranium enrichi était contrôlé par le CEA et la COGEMA (maintenant AREVA). Encore aujourd’hui, ce n’est pas d’actualité parce que AREVA fait la loi dans le domaine : si le gouvernement français était vraiment soucieux de l’avenir énergétique de la France, il opterait pour la filière thorium en allant contre les intérêts d’AREVA...
    Si un des commentateurs peut apporter des précisions et faire en sorte qu’elles puissent être transmises en haut lieu, j’en serai satisfait.

  • zunidovetoo
    zunidovetoo
    entrepreneur
    • Posté à 10h55 le 07/05/2011
    • Internaute 42536
      entrepreneur

    Des recherches prometteuses sur les électrodes « bon marché » des générateurs Hydrogène du futur sont en cours au LETI / CEA à Grenoble. Elles permettraient de s’affranchir du platine, métal très cher et rare.

    Par ailleurs, Air Liquide envisage la collaboration de start-ups spécialisées dans les nanotubes pour la fabrication de réservoirs plats capables d’être relativement sécurisés (plus sécurisés que les bonbonnes de gaz actuelles), et aussi capable de se nicher sous les voitures « pile à combustible », avec en prime des remplacements éclairs qui verrouillent - déverrouillent ces réservoirs par guidage laser.

    La CNR entre autres entreprises envisage la production d’hydrogène le long du Rhône dans la troisième décennie du siècle.

    Pour l’énergie renouvelable mutualisée, c’est déjà un peu le cas pour tous ceux qui revendent l’électricité solaire à EDF...mais nous manquons, c’est sûr, de synergie et de cohérence, surtout en matière d’économies d’énergie.

    Mais attention : si nous localisons la mutualisation, nous accroîtrons une certaine inégalité des ressources en énergies renouvelables, et les régions comme la basse vallée du Rhône finiront par devenir bien plus riches que le Doubs ou la Somme...