Témoignage 28/04/2011 à 10h54

En Syrie, c'est aussi la révolte des nouveaux pauvres de Bachar

Basel Adnan | consultant


Un manifestant syrien près d’un portrait barré de Bachar al-Assad, le 24 avril à Amman, en Jordanie (Muhammad Hamed/Reuters).

Cet ingénieur installé à Damas et opposé au régime de Bachar al-Assad appartient à la classe moyenne supérieure. Il livre son point de vue sociologique sur les sources de la révolte en Syrie. Il ira manifester encore ce vendredi.

Le président Hafez el-Assad, qui a régné entre 1970 et 2000, a bâti sa dynastie sur six piliers :

  • la force et le pouvoir absolu, avec une opposition réduite à néant ;
  • une relative justice sociale. Issu d’un milieu pauvre, Hafez s’est toujours senti responsable vis-à-vis des classes les plus populaires ;
  • l’engagement dans le processus de paix avec ses voisins, dans le but d’apaiser ses relations avec l’Occident ;
  • ne faire ni la guerre ni la paix, pour occuper en permanence l’esprit de son peuple ;
  • tenir tête à l’Occident et des positions courageuses face à Israël ;
  • une alliance avec l’Iran, mais sans se brouiller avec les Etats arabes.

Bachar, son fils, a conservé les fondations héritées du régime de son père, à l’exception du second pilier : sous son règne, les pauvres sont devenus plus pauvres. Ses efforts pour moderniser le pays l’ont conduit à une alliance – pas vraiment sainte – entre ses proches et la classe moyenne supérieure de Damas et Alep. Cela a donné naissance à une classe de « nouveaux riches » d’environ 100 000 personnes, qui contrôle largement l’économie.

Le sixième pilier a aussi évolué, Bachar s’est trop rapproché de l’Iran, au point de causer des tensions avec le reste du monde arabe, et à l’intérieur des franges les plus conservatrices de la société syrienne.

Le Président a aussi accru le niveau extrême de peur qui régnait dans la société, et a accentué le culte de la personnalité.

Les manifestants, des étrangers dans leur propre pays

J’ai manifesté le 25 mars devant la mosquée des Omeyyades à Damas et j’ai observé pour la première fois mes « nouveaux camarades » : un peuple pacifique, bien plus jeune que moi, issu des classes moyennes et populaires, étrangers dans leur propre pays. J’ai noté la présence d’islamistes, mais en petit nombre.

Pour moi, la crise actuelle a trois sources :

  • la pauvreté, le manque de justice sociale et la corruption ;
  • la pression sécuritaire excessive, cumulée aux violations des droits de l’homme et au sentiment d’abandon de la jeunesse ;
  • après les révolutions en Tunisie et en Egypte, le peuple a senti que le moment de gagner sa liberté était arrivé.

La lutte actuelle recouvre à mon sens trois aspects :

  • confessionnel : la minorité alaouite confisque le pouvoir à la majorité sunnite, mais ce point est minoritaire ;
  • politique : la soif de démocratie ;
  • social : la lutte des classes entre nouveaux riches et nouveaux pauvres, particulièrement dans les banlieues pauvres de la capitale.

Les Syriens défilaient pacifiquement, ils ont reçu des pierres

Le régime a opté pour la violence dès le premier jour. Il a aussi engagé de timides réformes, qui n’ont pas reçu la confiance du peuple. Il a fait appel à des voyous et à la police secrète pour réprimer.

J’ai clairement vu cela lors de la manifestation à la mosquée des Omeyyades, ainsi qu’à Kfar Souseh le 1er avril et dans le quartier de Barzeh à Damas les 15 et 22 avril, où la police secrète a tué plusieurs jeunes manifestants. Les gens défilaient pacifiquement, mais ils ont reçu des pierres. Des membres des services secrets ont aussi été blessés.

Lundi 25 avril, le régime est passé de la violence à l’option militaire. L’armée a commencé à pilonner les villes de Deraa, Douma, Mouadamia et Jableh.

La suite ? Ce sera tout ou rien

Cette politique est vouée à l’échec et fera perdre au régime les soutiens qu’il avait dans les classes moyennes et supérieures à Damas et Alep. La détermination des manifestants ne fait que croître.

Vendredi, je les ai vu faire face aux canons du régime à Barzeh, dans un mélange de défiance et d’harmonie. Cela m’a fait penser au « Requiem » de Mozart, tant ils étaient harmonieux. L’écriture de la symphonie a été interrompue par la mort du compositeur, en Syrie, elle se termine dans un bain de sang.

La suite ? Je pense que celui qui vaincra le fera par KO. Le régime tombera, ou les manifestants seront écrasés. Ce sera long et douloureux, notamment à cause de cet aspect « lutte des classes ».

Pour des raisons de sécurité, notre ingénieur utilise le pseudonyme Basel Adnan.

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  • Autruchette
    Autruchette
    Dieu est mort !
    • Posté à 12h01 le 28/04/2011
    • Internaute 134171
      Dieu est mort !

    « Cela a donné naissance à une classe de “ nouveaux riches ” d’environ 100 000 personnes, qui contrôle largement l’économie ».

    100 000 personnes sur 22 198 110 syriens ! ! ! On comprend mieux, en effet..
    Une République à parti unique, quoi.. Celui du fric et de la peur.
    Mais la planète entière n’est-elle pas dans ce même état ?

    En tous les cas, merci pour cet article.. Car il faut bien reconnaître que nous avons peu d’informations sur ces événements.

  • lifka
    • Posté à 13h06 le 28/04/2011
    • Internaute 37623

    Une jolie analyse mais qui oublie de préciser le contenu du 1er pillier sur lequel Assad père avait établi son pouvoir, car il me mentionne pas la base de ce pouvoir absolu : la terreur et le sang.

    25.000 morts pour mâter une révolte à Hama en 1982. Et un Etat d’urgence en place depuis 48 ans, des services de sécurité qui ont carte blanche et opèrent en dehors du cadre légal, des tribunaux d’exception qui obtiennent des aveux par la torture....

    [Et comme selon la vieille sagesse populaire les chiens ne font pas des chats, Assad fils a bien retenu la leçon, et il n’hésite pas à utiliser la recette].

    Pour ce qui est des 3e, 4e et du 5e pilliers, outre qu’il n’y a aucun engagement dans aucun processus de paix (du moins pas avec Israël), outre qu’on se demande bien ce que seraient ces positions « courageuses » face à Israël (en quoi le fait d’avoir occupé durant des décennies la moitié du Liban sous prétexte de le protéger contre Israël, le fait de refuser de signer un traité de paix ou d’armer le Hezbollah serait-il « courageux » ?), il est un peu aventureux de parler de « ni guerre ni paix » s’agissant d’un pays qui a été directement et activement engagé aussi bien dans la guerre de 1973 contre Israël que dans la guerre du Liban.

    En fait de « courageux », cette attitude n’a de fait eu comme intérêt pour le pouvoir que de lui avoir permis de détourner la colère du peuple contre un ennemi extérieur plutôt que contre lui.

    Sans compter une Constitution aux petits oignons qui exige un président musulman, mais en parallèle l’interdiction sous peine de mort des frères musulmans, les alaouites qui confisquent le pouvoir, un discours pan-arabe, etc. Donc dire que l’aspect religieux est marginal dans un pays où religion, politique et ethnique se confondent allègrement demande à être prouvé.

  • YoLoLo
    YoLoLo répond à caro
    Juste un simple citoyen...
    • Posté à 13h21 le 28/04/2011
    • Internaute 70250
      Juste un simple citoyen...

    Je pense qu’effectivement, la différence entre les classes les plus pauvres, et cette nouvelle classe très-très aisée ne peut que provoquer une « lutte des classes » dans son sens marxiste...
    Quand on voit qu’une partie de la population ne peut même pas réver de s’acheter un réfrigérateur ou une voiture de base, alors que les autres sont dans de somptueuses piscines, avec jeunesse dorée, réceptions, et grosses berlines...
    Et je pense que ce ne sont pas des fonctionnaires qui peuvent faire cela avec leurs émoluments de 300€ par mois ! : S

    J’ai des amis sur place que j’ai un peu de mal à contacter, et leur discours est assez différent (okay, ils ne font pas partie des classes populaires, mais ne sont pas non plus en plein contrôle de l’économie !) :
    Leur ressenti (ils habitent dans le Nord, à Alep) est que la situation n’est pas aussi dramatique que les médias occidentaux nous rapportent (un effet Banlieue 2005 ?). Il y a quelques zones de contestation, mais selon eux, ce ne serait pas l’embrasement général...
    Y compris à Jableh, petit bourg de la côte Nord Ouest (que je connais), une partie seulement de la ville ne serait pas comme d’habitude, mais pas de tir à l’arme lourde...

    Voilà le témoignage d’hier soir de mes amis... Après, on peut toujours légitimement m’opposer qu’ils ne sont peut-être pas les mieux informés de la situation réelle de l’intérieur de leur pays... Ce n’est pas non plus un démocratie, faut pas déconner ! ;)

  • Lionel06
    Lionel06
    Dessoucheur
    • Posté à 14h00 le 28/04/2011
    • Internaute 30683
      Dessoucheur

    Il faut ajouter que de nombreux Alaouites, éloignés des familles influentes, se sont également appauvris au cours de ces dernières années, ce qui a pu entraîner de forts ressentiments y compris dans la communauté supposée « privilégiée ».

    Cela dit, Bachar Al Assad est certainement l’un des plus modérés du régime. Le problème est qu’il s’est fait largement débordé par les « durs » du parti, à commencer par « son cousin Hafez Makhlouf qui dirige les services de sécurité à Damas et son frère Maher Al Assad qui a la haute main sur l’armée et les milices du parti Baath ».

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