Polémique 28/04/2011 à 13h14

De vrais scandales censurés au nom des starlettes anglaises

Pauline Grand d Esnon | Etudiante en journalisme


David Cameron lit le journal dans le métro londonien, le 15 décembre 2008 (Kevin Coombs/Reuters).

Depuis cinq ou six ans, les médias anglais subissent des injonctions judiciaires un peu spéciales, souvent émises à la demande d’hommes fortunés et puissants, soucieux de dissimuler leurs aventures extra-conjugales ou leurs déboires judiciaires.

Ordonnés par un juge, ces « gagging orders » – ou « muselages » – interdisent aux journalistes de couvrir certaines affaires et parfois même de poser des questions... au nom de la protection de la vie privée. La presse anglaise les surnomment « le bâillon de l’homme riche ».

Là où l’interdiction se fait kafkaïenne, c’est qu’elle défend également aux journalistes d’en mentionner l’existence ; c’est pourquoi elle est aussi surnommée « la super-injonction ». Comme l’a titré une journaliste du Guardian :

« On ne peut pas vous en parler. Et on ne peut pas vous dire qu’on ne peut pas vous en parler. »

Selon le Times, une trentaine de super-injonctions seraient en vigueur ; contre vingt en dix-huit mois, selon un « expert bien informé » du Guardian, qui rapporte, en 2009, avoir subi douze super-injonctions contre six l’année précédente.

Une application stricte du droit au respect de la vie privée

A l’origine, une intention louable : empêcher les tabloïds d’étaler la vie privée des stars en une. Dans un pays friand d’info trash, de préférence indiscrète – les écoutes téléphoniques illégales du News of the World, entre autres –, les juges ont décidé, en 2005, d’appliquer strictement le droit au respect de la vie privée qu’impose la Convention européenne des droits de l’homme. Au détriment de la liberté d’expression, et au grand dépit des journaux à scandale.

Julien Voituriez, chargé de la presse à l’ambassade de France à Londres, analyse :

« Ce phénomène de super-injonctions est lié à la structure médiatique en Angleterre. Les tabloïds font leur beurre sur les témoignages des escorts qui ont couché avec des footballeurs mariés. Evidemment, ces injonctions portent atteinte à leur fonds de commerce. »

Mais là où ça devient problématique pour la démocratie, c’est que les juges n’appliquent plus seulement ce muselage aux esclandres de la chambre à coucher.

Pollution en Côte d’Ivoire : un rapport du Guardian censuré

De grosses compagnies impliquées dans des scandales d’Etat ont réussi à bénéficier de la super-injonction. D’après le Guardian, obligé d’être évasif, sur les vingt ou trente super-injonctions, plusieurs concerneraient des affaires d’intérêt public. Le quotidien britannique en cite deux :

  • un scandale de pollution des eaux,
  • une question d’euthanasie.

Et puis, il y a l’affaire Trafigura. En 2009, la compagnie pétrolière anglaise est accusée d’avoir exporté illégalement des déchets toxiques en Côte d’Ivoire, et d’avoir intoxiqué près de 30 000 Ivoiriens. Au tribunal, la multinationale obtient le blocage de la diffusion par le Guardian d’un rapport explosif sur le sujet.

Les députés, coupés de leurs sources

L’affaire Trafigura a tout de même éclaté au grand jour, dévoilée, lors d’une question parlementaire, par un député à la Chambre des communes, dernier bastion de transparence en la matière ; les élus y bénéficient du privilège parlementaire qui leur octroie une totale liberté de parole, impossible à restreindre même par un juge.

Mais la justice a trouvé la faille. Puisqu’on ne peut pas fermer le clapet des députés, on peut couper leur source d’informations. Une forme particulièrement vicieuse de super-injonction a ainsi vu le jour ; pour rester dans le registre de George Orwell, on parle d’ « hyper-injonction ».

Celle-ci interdit à tout citoyen frappé par l’hyper-injonction de parler à son député de l’affaire concernée. Sous le coup de cette même interdiction, les journalistes ne peuvent pas poser de questions aux personnes visées par l’injonction, sous peine d’être poursuivis.

David Cameron, « mal à l’aise »

Pour John Hemming, il existerait une dizaine d’hyper-injonctions en vigueur. Ce député libéral-démocrate se bat depuis deux ans contre les abus de ces formes mutantes d’injonctions. Il est en pleine collecte d’informations pour établir un rapport :

« En aucun cas on ne devrait interdire à un citoyen de s’adresser à son député. Et pour les super-injonctions, il faudrait dessiner une ligne plus ferme. Elles empêchent les journaux de faire leur travail. »

Le Premier ministre, David Cameron, s’est également dit « mal à l’aise » avec l’utilisation de tels outils, et a déclaré que les tribunaux devraient établir fermement où commence le droit au respect de la vie privée.

Un présentateur de la BBC, Andrew Marr, a confessé mardi 26 avril avoir eu recours à la super-injonction en 2008, pour dissimuler un adultère. Gênant, pour ce journaliste connu pour ses questions incisives et son combat pour la transparence. Il s’est excusé publiquement :

« Je ne me suis pas lancé dans le journalisme pour museler des journalistes. Est-ce que cette affaire m’embarrasse ? Oui. Est-ce qu’elle me met mal à l’aise ? Oui. »

Padraig Reidy, de l’association de lutte contre la censure Index on Censorship, dénonce une opacité totale :

« Les gens veulent de la clarté et de la transparence dans la justice. La liberté d’expression devrait être davantage considérée, et cette mesure limitée à des cas extrêmes, comme aux menaces à la sécurité nationale. »

Une commission judiciaire se réunira en mai pour statuer les abus des super-injonctions.

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  • PGC
    PGC
    Impair Impasse89
    • Posté à 13h44 le 28/04/2011
    • Internaute 147266
      Impair Impasse89

    Pour faire bonne mesure, on publie sur internet les adresses des délinquants zonards ayant purgé leurs peines, ou encore les tabloids se jettent sur les familles anonymes dont l’un des membres est impliqué dans un faits divers.
    Il n’y a pas de quartier, mais pour les entreprises louches ou les frasques des gens influents, faut un peu de pudeur tout de même.
    La presse locale française arrive parfois à reproduire ce phénomène - sans injonction-, le notable empêtré dans du louche on attendra le jugement pour en parler prudemment ou pas, par contre le cas social qui a oublié son enfant à l’école,aura le droit à la photo de sa maison -connue de tous- le lendemain.
    Que vous soyez puissant ou misérable...

  • Chom
    Chom
    juriste
    • Posté à 14h08 le 28/04/2011
    • Expert 79093
      juriste

    « les juges ont décidé, en 2005, d’appliquer strictement le droit au respect de la vie privée qu’impose la Convention européenne des droits de l’homme. Au détriment de la liberté d’expression, et au grand dépit des journaux à scandale. »

    Pour info, la Convention européenne protège certes le droit au respect de la vie privée, mais protège également la liberté d’expression, parmi laquelle figure la liberté de la presse.
    L’application de la Convention européenne des droits de l’homme suppose donc de concilier ces deux exigences (droit au respect de la vie privée/liberté d’information).
    Lorsqu’elle est saisie d’une telle question, la Cour européenne des droits de l’homme, n’oublie jamais cette nécessaire conciliation...contrairement à certaines personnes qui ont tendance à oublier une partie de l’équation.

  • Sybylle
    Sybylle répond à Mrsebman
    Autodidacte multilingue
    • Posté à 15h17 le 28/04/2011
    • Internaute 117442
      Autodidacte multilingue

    Oui et non...

    On ne fait pas mieux en France, où les condamnation des haut placés sont pour ainsi dire inexistantes, où les journalistes se retrouvent éventuellement en prison avec plusieurs procès, pour avoir dit la vérité (Clearstream), où les journaux se font perquisitionner (Betencourt), où l’on persécute les captures en Off (c’est à dire, quand on voit le vrai visage de ceux censé diriger).

    Il s’agit d’une autre méthode, avec le même but : empêcher l’information au profit de la propagande, servie avec zèle par les chaînes TV et les journaux traditionnels.

  • Redroom
    Redroom
    La V2, une grosse merde.
    • Posté à 15h28 le 28/04/2011
    • Internaute 23589
      La V2, une grosse merde.

    Moi qui croyait que Cameron était un super libéral et que du coup il allait tout libérer...

    « Un présentateur de la BBC, Andrew Marr, a confessé mardi 26 avril avoir eu recours à la super-injonction en 2008 »

    Bien...

    Mais cela montre l’importance du rôle des journalistes et l’intérêt qu’ils ont eux-aussi à faire de la désinformation, ils s’auto-protègent tous finalement.

    Le seul qui paye les pots-cassés est le citoyen qui lui par contre continu de ne rien voir du tout...

  • umbrellacorp
    umbrellacorp répond à Sybylle
    chomeuz expat
    • Posté à 18h58 le 28/04/2011
    • Internaute 113485
      chomeuz expat

    Vous avez parfaitement raison.
    La france est classé 44 sur 178 dans le dernier classement mondial sur la liberté de la presse, et le RU est à la 20ième place (source : Reporters sans Frontières)