A LA UNE 26/04/2011 à 11h31

Les infirmiers préfèrent gagner moins et travailler moins

Aurélie Darbouret | Journaliste

Contrariant les plans du gouvernement, les infirmiers et infirmières ont choisi la retraite anticipée plutôt que la hausse de leur salaire.


A 54 ans, Christine, 32 ans d’hôpital, infirmière urgentiste à 80% pour 2 000 euros net mensuel a décidé d’arrêter le plus tôt possible :

« Je ne me sens pas de travailler jusqu’à 62 ans aux urgences, ça me paraît trop difficile. A la retraite, je ne toucherai peut-être pas beaucoup car j’ai fait du temps partiel, alors je travaillerai en intérim. »

« Marché de dupe »

Leur niveau licence pouvant désormais être reconnu (une revendication de 1979), près de 200 000 infirmiers de la fonction publique avaient le choix, avant le 31 mars, entre deux options :

  • passer en catégorie A : augmentation salariale et maintien en activité jusqu’à 62 ans (60 ans avant la réforme des retraites) ;
  • rester en catégorie B : salaire fixe et possibilité de partir prématurément, à 57 ans (55 ans avant la réforme des retraites, en moyenne 56,4 ans).

Les infirmiers des hôpitaux publics ont eu six mois pour se décider et, au final, ils ont majoritairement opté pour la deuxième possibilité : selon le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI), les deux tiers ont préféré conserver leur retraite anticipée. Ils seraient 55% selon la Fédération hospitalière de France.

Ce résultat est contraire aux prévisions du gouvernement qui, selon Les Echos, prévoyait que deux tiers des infirmiers choisissent la catégorie A.

Les résultats ont varié d’un hôpital et d’un service à l’autre en fonction de l’âge du personnel. Globalement, « les moins de 40 ans ont choisi l’augmentation et les plus de 50 ans la retraite anticipée » explique Thierry Amouroux, secrétaire général du SNPI.

Pour Jacques Gabel, infirmier psychiatrique au CHU de Montpellier, la question ne s’est pas posée :

« Comme la plupart des personnes de mon âge, je n’ai pas changé de catégorie. Je n’aurais pas voulu travailler plus longtemps, d’autant que la revalorisation salariale est ridicule. C’est un marché de dupe. »

A 50 ans, au dernier échelon de la catégorie B, il gagne 2 400 euros net par mois, pour 35 heures hebdomadaires de nuit. Il dit « aimer son métier » mais ne se voit pas l’exercer cinq ans de plus.

Au contraire, pour les jeunes professionnels, la revalorisation salariale semblait plus sûre qu’une promesse de retraite anticipée à consommer trente ans plus tard.

« Des conditions de travail de plus en plus difficiles »

Le choix a été plus difficile pour les infirmières entre 40 et 50 ans, mères de famille, ayant connu les interruptions de carrière ou le temps partiel, parfois déjà fatiguées par leur métier.

L’argument pécuniaire n’a pas convaincu tout le monde de travailler plus longtemps. « Il y en a qui ont refusé de passer en catégorie A, car elles voulaient arrêter le plus tôt possible », avance Thierry Amouroux.

C’est le cas de Carmen, 47 ans, infirmière au service ophtalmologie maxilofaciale à l’Hôtel-Dieu, à Paris, après vingt ans passés aux urgences :

« J’ai choisi la catégorie B, à mon grand désespoir, car cela fait vingt ans que je milite pour la revalorisation. C’est un choix personnel qui, dans quelques années, représentera une perte de 200 euros par mois. Mais j’ai 47 ans et je ne m’imagine pas exercer encore vingt ans.

Les conditions de travail sont de plus en plus difficiles et je ressens une perte des acquis théoriques au fil des ans. La médecine évolue rapidement mais la formation continue n’est plus assurée correctement car on ne laisse pas aux gens la possibilité de dégager du temps pour cela.

Mais c’est un non-choix, on a décidé à l’aveugle car il y aura de nouvelles négociations sur les retraites en 2018. Je connais des infirmières de 30 ans qui ont préféré la catégorie B, ce que le gouvernement considérait comme une branche morte. Cela prouve qu’il y a un mal-être à l’hôpital. »

Stress, concentration, pénibilité physique, travail de nuit, invalidité et mortalité précoce sont autant de critères à l’origine de la loi Fillon de 2003 qui a entériné la reconnaissance de la pénibilité de la profession. Et c’est, entre autres, cette même reconnaissance – qui se traduit dans le calcul des retraites par une année de bonification par décennie cotisée – que le gouvernement Fillon a troquée contre une revalorisation salariale.

Thierry Amouroux explique :

« La remise en cause de la pénibilité de la profession a été très mal vécue. Cela revient à dire à des gens qui sont crevés que leur profession n’est plus pénible du jour au lendemain. »

Le choix du libéral plutôt que de l’hôpital

Une des raisons de la réforme (outre la promesse faite en 2007 par Nicolas Sarkozy) était le maintien en activité du personnel pour faire face à la pénurie de bras qui se profile dans les hôpitaux publics. Un tiers des infirmiers des hôpitaux a en effet plus de 50 ans et le ministère table sur un départ à la retraite sur deux d’ici 2015.

La relève sera-t-elle assurée ? « Il y a beaucoup de turn-over chez les jeunes. On en voit de moins en moins qui envisagent de faire carrière à l’hôpital » raconte Anne-Marie, 59 ans, infirmière dans un hôpital d’Avignon.

Sabrina, 24 ans, aux urgences depuis trois ans et demi, connaît les sous-effectifs, les journées avec plus de 150 malades et le stress, « pas forcément négatif » :

« On a énormément, énormément de travail. Il y a des jours où on l’on passe d’un patient à l’autre, sans s’arrêter. En dix minutes tu l’accueilles, tu lui demandes s’il a des antécédents, tu le déshabilles, tu le piques. Et quand t’as fini ta journée, tu n’es pas contente.

Mais à côté de cela, j’adore mon métier, je suis très épanouie. »

Et c’est pour cette raison qu’elle reste à l’hôpital public, à la différence de nombre de ses camarades de promotion qui se sont tournés vers le libéral peu de temps après la sortie d’école.

A raison de 12 heures par jour, Sabrina alterne les semaines de 36 heures et de 48 heures et se repose une semaine tous les mois et demi, pour 1 600 euros par mois. En libéral, elle gagnerait « le double ».

L’hôpital, c’est dur, mais les infirmiers sont prévenus. En témoigne Laure, 40 ans, en première année de formation dans le cadre d’une reconversion professionnelle :

« Un jour, la responsable de notre promotion nous a dit : “Il faut que je vous prévienne quand même, il y a des infirmières qui font un burn out au bout de dix ans. Dans ce cas, il faut mieux s’arrêter.” »

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  • LG240
    • Posté à 12h49 le 26/04/2011
    • Internaute 23978

    Il y a aussi des infirmières qui partent en retraite anticipée, mais en conservant une activité à mi-temps ce qui leur permet de cumuler pension+1/2 salaire d’où augmentation de revenu et baisse d’activité. Pas top pour la collectivité ou pour les jeunes qui ont du mal à se faire une place, ceci dit.

  • Lictor
    Lictor répond à guyome
    informaticien
    • Posté à 13h50 le 26/04/2011
    • Internaute 68450
      informaticien

    Ce qui est rigolo, c’est que si on disait aux gens qui prennent l’avion « votre commandant de bord pilote depuis 36 heures sans dormir, mais ne vous en faites pas, il a pris un café », les gens refuseraient probablement de prendre cet avion... Même chose pour mettre leurs gamins dans un car avec un conducteur dans cet état.
    Mais ça ne trouble personne de se faire opérer et soigner par des gens qui travaillent dans ce genre de conditions...

  • PGC
    PGC
    Impair Impasse89
    • Posté à 14h15 le 26/04/2011
    • Internaute 147266
      Impair Impasse89

    Il y avait des fonctionnaires qui faisaient leur métier par vocation, et pas seulement pour être fonctionnaires, les infirmiers, mais aussi les flics, les juges, les profs, les militaires, et plein d’autres dans la territoriale par exemple.
    Les comptables sont arrivés, et ils ont taillé dans les plannings, dans les effectifs, dans les moyens. Cette recherche du moindre coût a été décrétée, mise en place et imposée par les poltiques, sans une once de réflexion, si ce n’est le low coast, la gauche à sa part.
    Bilan des courses, ils veulent partir le plus tôt possible. Tous ces métiers qui rendaient un service universel , du temps et de la disponibilité -si décriée, genre les 3 pour 1 qui bosse à feu DDE-.
    On tape sur le corps hospitalier, alors qu’il y a vingt ans attendre 2 heures aux urgences était un scandale, hier j’ai attendu 12h avec mon aieul sur un brancard dans un couloir..
    On détruit les services publics pour les privatiser, mais le privé n’offrira jamais ce qu’offrait le public, la pérénnité et l’égalité d’accès, et surtout le prix ! ! ! . Comme personne ne veut payer d’impôts, nous sommes tous responsables de ce merdier, et le pire est à venir...

  • titi31
    titi31
    citoyen
    • Posté à 14h39 le 26/04/2011
    • Internaute 111548
      citoyen

    Pas surprenant.
    S’il y a bien un métier admirable dans notre société, c’est celui là.
    Difficile physiquement, moralement, techniquement, et dans des conditions qui comme dans tous les métiers, se dégradent.

    Ayant reçu des soins divers dans plusieurs services de plusieurs établissements, je n’ai pas eu une seule fois à un ou une infirmière qui ne fasse pas son boulot du mieux possible, malgré la fatigue dans nombre de cas, à cause des heures supp, des heures de nuits.

    Quand on les côtoie longtemps on sent bien leurs difficultés.
    En clinique, on sent la pression de la rentabilité.
    En hôpital on voit les effets des recherches d’économie.
    Dans les deux cas, ce sont les infirmiers qui régulent et assurent la qualité des soins, des conditions d’accueil, pendant que des décisions prises par des financiers leurs créent des difficultés.

    Tous ceux celles que j’ai vu sont déjà « au taquet » et je vois mal comment ils pourraient travailler plus.

    Quel contraste avec les membres de ce gouvernement qui se gavent sans vergogne et sans aucun souci du service !

  • leonlechat
    leonlechat
    infirmiere
    • Posté à 16h09 le 26/04/2011
    • Internaute 153647
      infirmiere

    bonjour , après 32 ans de carrière , j’ai bien sur choisi la catégorie B , mais je crois que plus jeune je l’aurais fait aussi , car s’il est 1 profession qu’on ne peut taxer « d’inactive » ...c’est bien la notre ! ! ! ! c’est carrément injurieux ! ! ! ! revaloriser le diplôme , il faut le faire , c’est évident , contrairement à ce que certains pensent dans l’hôpital , les infirmières ont 1 cerveau ...et s’en servent , elles ont en plus 1 expertise que pourrait leur envier bien des médecins ! ! mais dans les conditions actuelles de travail (merci qui ? ? ?) , personne ne tiendra jusqu’à 62 ans ! ! ! c’est aberrant , le personnel a été réduit (on ne peut pas être moins , on ne serait pas là...) il y a toujours plus de taches administratives à effectuer , et on nous demande de sourire ! ! ! je retrouve des conditions de travail d’il y a 25 ou 30 ans , avec en plus le mépris de l’administration , des médecins (pour certains) , mais on SAIT qu’on peut travailler autrement , et c’est déchirant d’être obligés d’être maltraitants ! ! ! il y en aurait encore beaucoup à dire ...

  • nimayo31
    nimayo31
    infirmière
    • Posté à 09h13 le 28/04/2011
    • Internaute 148310
      infirmière

    Ça fait 3 ans seulement que je suis infirmière, je travaille de nuit dans une clinique privée et j’ai fait de l’intérim dans plusieurs établissements (ben oui on en est là...intérimaire dans des services inconnus souvent là pour juste une nuit). J’aime mon boulot c’est un fait, mais les conditions de travail sont difficiles et parfois simplement incroyables pour qui ne l’a pas vécu : on court pour essayer de trouver des médicaments, du matériel, on est au mieux en effectif minimal, on se fait parfois insulter ou raccrocher au nez par des médecins censés assurer leur garde, on a très peu d’accès à la formation continue, on subit des décisions de la direction qui vont à l’encontre de la qualité des soins et qui sont souvent prises sans aucune concertation...un tableau noir me direz-vous ? Pas des plus rassurant en tout cas mais la plupart de mes collègues tentent de pallier aux moyens manquants et de garder le sourire, ce qui à mon sens est admirable pour ceux qui font ce métier depuis longtemps !
    Quant au fameux statut, ça m’agace vraiment d’entendre et lire la formule « revalorisation du diplôme » : 3ans et demi de formation et un niveau reconnu bac+2 jusques là...ce n’est pas une revalorisation, c’est une réparation d’injustice ! Ce diplôme a été dévalorisé pendant des années et il est aujourd’hui enfin reconnu pour ce qu’il est, un bac+3. Ceci-dit, étant donné le « bonus » salarial octroyé, nous voilà bien avancés !
    Et pour m’être renseignée sur l’accès au master tout récemment mis en place suite à la réforme des études infirmières, je n’ai toujours pas droit aux mêmes conditions d’accès que les nouveaux diplômés automatiquement gratifiés d’un niveau Licence. Bilan des courses à l’arnaque : retraite (déjà à 60 ans dans le privé) retardée en vue, salaire inadapté aux responsabilités et à la pénibilité de ce métier, perspectives d’évolution restreintes, et santé du personnel soignant de plus en plus touchée... Alors heureuse ? Ben heu...non pas tous les jours à vrai dire. Ah, et le droit de grève ? Réquisition !
    Peuvent toujours continuer à nous balancer des peaux d’oranges et dormir sereinement, eux, nous on essaie de maintenir des soins corrects pour des patients qui heureusement pour eux ne se rendent pas vraiment compte de ce qui se passe dans les « backstages ».
    PS : j’ai conscience de n’être pas la plus à plaindre vu le contexte général, mais je crois que ça n’empêche pas de dire les choses.