A la une 18/04/2011 à 19h16

Prime « dividendes » : chez Total, un salarié toucherait 0 euro

François Krug | Journaliste Rue89


Christophe de Margerie, directeur général de Total, le 12 février 2009 (Gonzalo Fuentes/Reuters).

Une prime aux salariés lorsqu’une entreprise verse des dividendes à ses actionnaires : présenté comme une mesure de justice sociale, le dispositif envisagé par le gouvernement ressemble de plus en plus à un gadget. Il n’aurait ainsi aucun impact sur Total, qui est pourtant la plus grosse entreprise du CAC 40.

Ce dispositif « prime contre dividendes » devait pourtant marquer le grand retour du « Président du pouvoir d’achat », soucieux d’une meilleure répartition des richesses. L’idée vient en effet de Nicolas Sarkozy : « S’il y a une prime pour les actionnaires, il faut avoir une prime pour les salariés », déclarait-il le 7 avril.

Le gouvernement a donc cogité. Et au fil des annonces, le dispositif envisagé s’est révélé de moins en moins ambitieux :

  • mercredi, François Baroin en a dévoilé les grandes lignes sur Europe 1, en restant assez flou : le ministre du Budget a évoqué une prime de 1 000 euros pour les salariés des entreprises distribuant des dividendes ;
  • dimanche, Xavier Bertrand annonce sur RTL qu’une loi pourrait être présentée avant l’été, mais réduit sensiblement l’impact de la mesure : elle s’appliquerait aux « entreprises dans lesquelles il y a des dividendes qui progressent », pas dans celles où les dividendes stagnent ;
  • ce lundi, Christine Lagarde apporte de nouvelles nuances sur LCI. Le dispositif serait en fait « un mécanisme d’exonération de charges sociales » pour les entreprises concernées et, surtout, le montant de la prime ne serait pas fixé par la loi mais négocié au cas par cas avec les syndicats.

Seulement 16% des PME versent des dividendes

Pour une fois, le patronat et les syndicats font le même constat : cette « prime contre dividendes » n’aurait de sens que pour les entreprises capables de verser des dividendes importants. Les plus grandes, donc. Le Medef s’oppose à cette prime parce qu’elle fragiliserait les finances des PME. Les syndicats, eux, dénoncent justement un dispositif qui privilégierait les salariés des grosses entreprises au détriment de ceux des petites.

Ce constat, Nicolas Sarkozy le connaît pourtant depuis mai 2009 et le rapport sur « Partage de la valeur ajoutée, partage des profits et écarts de rémunérations en France » qu’il avait commandé à Jean-Michel Cotis, directeur général de l’Insee. A l’époque déjà, il s’agissait de rééquilibrer la répartition des richesses crées par les entreprises.

Les calculs réalisés par le patron de l’Insee reposaient sur des chiffres de 2006, mais ils offrent encore un ordre de grandeur éclairant. Les entreprises qui distribuent des dividendes ne sont pas si nombreuses que ça :

  • 16% des PME (moins de 250 salariés) ;
  • 30% des entreprises de taille intermédiaire (entre 250 et 5 000 salariés) ;
  • 41% des grandes entreprises.

L’instauration d’une « prime contre dividendes » serait donc surtout symbolique, puisqu’elle ne concernerait qu’une petite partie des entreprises et des salariés.

Deuxième limite : si, comme l’a expliqué Xavier Bertrand, le gouvernement ne cible que les entreprises dont les dividendes ont augmenté, le nombre des entreprises concernées par le dispositif risque d’être encore plus faible.

Chez Total, les dividendes n’ont pas augmenté

Exemple : Total, plus grande capitalisation du CAC 40, et dont les bénéfices records provoquent justement chaque année des polémiques sur la répartition de la richesse. En 2010, le groupe a réalisé un bénéfice net de 10,288 milliards d’euros, et il prévoit d’en reverser la moitié aux actionnaires. Les salariés de Total apprécieront d’autant plus la prime voulue par le gouvernement.

Le petit détail qui change tout, c’est que le conseil d’administration de Total a fixé le dividende à 2,28 euros par action pour l’exercice 2010... soit exactement le même montant que l’année précédente. Puisque le dividende n’a pas augmenté, le groupe ne serait pas concerné par le dispositif s’il était mis en place aujourd’hui...

Pour un véritable rééquilibrage, il faudrait agir non pas sur l’évolution du dividende, mais sur celles des bénéfices eux-mêmes. Justement, Nicolas Sarkozy avait lui-même envisagé en 2009 une règle des « trois tiers » dans le partage des profits : un tiers pour les réserves et les investissements de l’entreprise, un tiers pour les actionnaires, un tiers pour les salariés. Comparée à la « prime contre dividendes », cette idée paraît presque gauchiste.

Le fond du débat reste en fait la possibilité d’une intervention de l’Etat dans la gestion des entreprises. Un sujet tabou pour la droite, mais douloureux aussi pour la gauche. Le programme du PS est ainsi très modeste lorsqu’il aborde le partage des richesses : s’il propose de plafonner le salaire des grands patrons – mais uniquement dans les entreprises dont l’Etat est actionnaire –, il reste muet sur l’utilisation des profits.

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  • Ziegen
    Ziegen
    éveillé
    • Posté à 20h12 le 18/04/2011
    • Internaute 127728
      éveillé

    Je vais me faire taper, mais tant pis : le titre et l’exemple de Total me gênent.

    Total n’a pas attendu ce projet pour verser une partie de ses profits à ses salariés.

    Entre la prime de janvier presque systématique, l’intéressement, la participation, les augmentations salariales non négligeables et les autres avantages (mutuelle, RTT, JOB, CEE, etc.), il serait injuste de crier au scandale dans la répartition des profits.

    Bien sûr, une part importante des bénéfices est reversée aux actionnaires sous forme de dividende ou de rachat d’actions.
    Bien sûr, les différentes branches ne sont pas toutes traitées de la même manière (Exploration & Production, Raffinage & Marketing, Chimie, etc.).
    Il est donc vrai que la politique pourrait être encore plus avantageuse envers les employés.

    Mais franchement, utiliser Total dans un scénario hypothétique pour montrer qu’une entreprise de ce type pourrait potentiellement verser 0 euro de prime à ses employés si l’idée de loi était appliquée est à la limite du malhonnête.

    Surtout qu’il n’est pas nécessaire de recourir à ce genre de procédé pour montrer que cette idée de loi est imbécile...

  • jma14
    • Posté à 20h29 le 18/04/2011
    • Internaute 31729

    J’ai déjà pratiqué la régle des trois tiers au travers d’un interressement pour ma société à une époque où je ne pouvais pas augmenter les salaires. Cela m’a absorbé une partie de la trésorie quand la crise est arrivée en 2008. Je n’ai pas renouvelé l’accord.
    Je pense qu’il faut être une grosse société pour jouer à cela !

    Concernant les investissements dans les grands sociétés à mon sens le tiers n’est pas une bonne règle. La notion d’investissement est primordiale, stratégique et très fluctuant pour un groupe. Figer cela sur papier est trop dangereux. Le bon compromi serait de fixer à convenance les investissements et partager le reste entre actionnaires et salariés à part égale.

  • dotchka
    dotchka
    Salarié
    • Posté à 21h40 le 18/04/2011
    • Internaute 49510
      Salarié

    Le gouvernement propose une loi qui octroierait une prime de 1000 euros aux salariés de sociétés distribuant des dividendes.

    objectif du gouvernement : s’attirer la sympathie des salariés en ces temps de pré-campagne présidentielle

    moyen : prime très faible sans lien direct avec les résultats de la société et exonérée de contributions sociales qui aura peu d’impact pour les sociétés

    remarques :

    - le dispositif existe déjà, c’est la participation (obligatoire dès 50 salariés) et l’intéressement (facultatif), le dividende du travail (depuis 2006)
    - une loi inapplicable car elle interfère sur la liberté de gestion des entreprises
    - une prime négligeable non liée aux résultats de la société
    - encore une bonne raison de ne pas augmenter les salaires

    Bref, de la poudre de perlimpinpin

  • Pierrrrre
    Pierrrrre
    → → → → → → → le marché autant (...)
    • Posté à 21h43 le 18/04/2011
    • Internaute 23078
      → → → → → → → le marché autant (...)

    « Prime contre dividendes »

    ► L’Etat qui bloque les salaires des fonctionnaires,
    et veut obliger les entreprises à distribuer des primes.

    Avant de s’occuper de la bonne gestion des entreprises,
    l’Etat ferait mieux d’essayer d’organiser un peu mieux sa propre gestion,
    et éviter de mettre son nez là où il a toujours fait démonstration de sa déficience.

  • kevangel
    kevangel
    Chercheur
    • Posté à 21h55 le 18/04/2011
    • Expert 24356
      Chercheur

    « Le programme du PS est ainsi très modeste lorsqu’il aborde le partage des richesses [...]il reste muet sur l’utilisation des profits »

    Je ne comprends pas, j’ai pourtant lu dans le programme du PS qu’ils taxeraient doublement les bénéfices distribués en dividendes par rapport aux bénéfices réinvestis. Ce paragraphe s’appelle « Modulation de l’impôt sur les sociétés ».
    Donc quand vous dites que le PS ne propose rien sur l’utilisation des profits, c’est faux !

  • Windu
    Windu
    Sur ma chaise
    • Posté à 09h34 le 19/04/2011
    • Internaute 115557
      Sur ma chaise

    « Justement, Nicolas Sarkozy avait lui-même envisagé en 2009 une règle des “ trois tiers ” dans le partage des profits : un tiers pour les réserves et les investissements de l’entreprise, un tiers pour les actionnaires, un tiers pour les salariés. »

    J’ai toujours trouvé cette proposition des 3 tiers, bien trop rigide !
    Pourquoi imposer aux entreprises d’investir un tiers ? Certaines ont besoin d’investir plus, d’autres moins. Et, pour une même entreprise, ce besoin peut varier d’une année sur l’autre...
    Quant aux 2 autres tiers, là encore cela me paraît encore très rigide : pourquoi ne pas laisser le choix dans le pourcentage des bénéfices versés aux actionnaires, tout en obligeant que le 2° (le pourcentage des bénéfices versés aux employés) soit « indexé » dessus ?

  • François Krug
    François Krug répond à Ziegen
    Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
    • Posté à 15h49 le 19/04/2011
      rédacteur
    • Journaliste 52034
      Journaliste

    Vous avez raison (et d’autres riverains le soulignent dans leurs commentaires), les salariés de Total ne sont pas à plaindre en termes de participation et d’intéressement, et ils détiennent 4% du capital, ce qui leur permet donc de profiter des dividendes... Ceci dit, Total n’est pas le seul dans ce cas : la participation est obligatoire, et Nicolas Sarkozy a même fait voter une loi pour la renforcer (en échange d’exonérations fiscales) en décembre 2008.

    Ici, si j’ai choisi l’exemple de Total, ce n’est pas par mauvais esprit (ou pas seulement...). Les profits records de ce groupe sont en partie à l’origine du débat sur le partage des produits. D’ailleurs, c’est à l’occasion d’une de ces polémiques que Nicolas Sarkozy avait commandé à l’Insee le rapport que je mentionne dans l’article et évoqué l’idée d’un partage en « trois tiers » (entreprise-actionnaires-salariés). Logiquement, je me suis donc demandé ce que cette prime changerait dans cette entreprise qui provoque et symbolise à elle seule le débat...

  • François Krug
    François Krug répond à kevangel
    Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
    • Posté à 16h09 le 19/04/2011
      rédacteur
    • Journaliste 52034
      Journaliste

    C’est effectivement la deuxième des Lien. Petit bémol cependant : elle ne se trouve pas dans la rubrique consacrée au pouvoir d’achat et aux salaires, mais dans celle consacrée à la compétitivité et à l’investissement. Il s’agit en effet d’inciter les entreprises à investir pour se développer (réinvestir les profits coûtera moins cher que de les reverser aux actionnaires sous la forme de dividendes), mais il n’est pas question d’une redistribution aux salariés.

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