SUR LE TERRAIN 18/04/2011 à 18h17

Légaliser le shit ? Les dealers s'inquiètent pour leur « marché »

David Doucet | Journaliste

Les trafiquants de Sevran ont du mal à se projeter dans un monde où le cannabis serait légalisé - ce que propose Gatignon, leur maire.


Devant le porche d’un hall d’immeuble de la cité de Rougemont à Sevran, en Seine-Saint-Denis, cinq jeunes se relaient pour guetter et dealer depuis le début de l’après-midi. La nuit tombée, les clients affluent. En l’espace d’une heure, une trentaine d’entre eux viendront acheter leur barrette de shit aussi naturellement qu’une baguette de pain dans une boulangerie.

Ici, la légalisation semble déjà entrée en vigueur depuis longtemps...

En finir avec les dealers ?

Prenant acte de l’échec de la politique répressive et du coût qu’elle fait peser sur la collectivité (un montant annuel de 3 milliards d’euros selon Terra Nova), Stéphane Gatignon souhaite aujourd’hui « un changement de paradigme ».

Dans son livre coécrit avec Serge Supersac (ancien flic de terrain), le maire de Sevran propose ainsi d’en « finir avec les dealers » et l’insécurité générée par le trafic en légalisant le cannabis. Mais dans son analyse, l’ancien communiste distingue bien les « petits dealers de rue », à qui il propose un vaste plan de réinsertion sociale, des semi-grossistes et gros revendeurs qu’il sait plus difficilement récupérables. (Voir la vidéo)

« Le shit, c’est notre culture »

Mais à quelques kilomètres de la mairie, les cinq dealers de rue qui « tiennent le hall » dans la cité de Rougemont réagissent avec scepticisme à cette proposition, comprenant très rapidement l’impact qu’aurait la légalisation sur leur business. « C’est pas bon, ça va détourner notre clientèle » craint Saïd (les prénoms ont été modifiés). Accoudé à la rambarde de l’escalier, Nadeem rétorque :

« Faut pas croire ce que les médias racontent, c’est déjà très dur de vendre aujourd’hui. »

Assis sur une chaise, l’air absent, Michaël, le plus âgé de la bande, a quitté le circuit scolaire et deale depuis plus de quatre ans. Un brin fataliste, il déclare :

« Le shit, c’est notre culture et ici, c’est notre territoire, et c’est pas prêt de changer. [...] On ne se laissera pas prendre notre marché. »

« S’ils légalisent le teshi, on ira braquer des banques », répond Sofiane. Même si ses camarades ne le prennent guère au sérieux, ils peinent à imaginer une vie sans le deal. A l’image d’une chanson du groupe de rap local RGT, le « bizness » conditionne la vie sociale de ces jeunes dealers de rue.

Nadeem m’en explique la structure hiérarchique :

« Nous sommes payés 120 euros la journée. Guetteurs et bicraveurs [dealers, ndlr] se font la même paye car on alterne. Les mois pleins (30 jours), on peut donc facilement monter à 3 500 euros mais ils n’ont pas toujours besoin de nous. Le rechargeur [le revendeur qui fournit la drogue à vendre, ndlr] se fait entre 8 000 et 10 000 euros. Au-dessus de lui, c’est le patron. »

Selon le sociologue Thomas Sauvadet, qui a beaucoup travaillé sur les jeunes des cités, cette incapacité à imaginer une autre vie tient à la fois de leur jeune âge mais également de leur position sociale :

« Plus on descend dans l’échelle sociale, moins on se projette dans l’avenir. Leur présent est trop dangereux et incertain pour cela. Ils sont obligés de se construire un monde parallèle pour pouvoir survivre et ne prennent pas en compte tous les coûts à moyen et long terme du “ bizness ” (problème de blanchiment, rackets, incarcération). »

Dealer pour survivre : « Je ne trouvais pas d’emploi »

Daniel Vaillant propose un débat

La fin de la prohibition permettrait d’économiser 1,5 milliard en
dépenses carcérales et une meilleure réallocation des ressources de
police afin de lutter contre les gros dealers, selon Gatignon.

Comme lui, l’ancien ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin, Daniel Vaillant, considère que « la police a mieux à faire que de courir après la fumette “.

Il prépare un rapport pour le PS et estime qu’il ‘est temps d’ouvrir un grand débat public sur la question ’.

A quelques kilomètres de Sevran, dans une cité HLM de Livry-Gargan, Moussa tient un discours différent. Agé de 25 ans et déjà passé par le stade du deal sous les porches, Moussa semble avoir davantage de recul sur les évènements.

Alors qu’aujourd’hui, il touche un salaire plus important en tant que revendeur, il explique les raisons qui l’ont poussé à plonger dans le bizness ’ :

‘ Je ne trouvais pas d’emploi. Après des années de recherches et d’intérim, j’ai fini par accepté de dealer. [...] Aujourd’hui, ma famille ne vivrait pas sans mes revenus. ’

Moussa n’est pas une exception, la drogue sert souvent d’économie de substitution dans les quartiers. Dans son livre, Stéphane Gatignon explique que dans certaines cités :

‘ 40% des moins de 30 ans sont chômeurs. Parmi tous les petits dealers, seule une infime minorité rêve de devenir de futurs parrains, l’immense majorité voudrait juste bénéficier d’un salaire pour avoir un appartement et s’offrir un resto de temps en temps.’

Même s’il semble économiser chacun de ses mots, Moussa finit par reconnaître à mi-voix ‘ l’atmosphère pesante et la pression permanente ’ qui pèsent sur ses épaules. Pas mal de scrupules aussi lorsqu’il observe ‘ des jeunes de 12, 13 ans baigner dans le trafic ’. Alors la légalisation, si elle s’accompagne d’un emploi stable, lui il dit ‘ banco ’.

Les gros dealers seraient les gros perdants

La frange sans doute la plus réfractaire à la légalisation serait sans doute celle des gros dealers. Un rapport de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) en décembre 2007 indiquait que c’est au niveau du ‘ semi-grossiste et des revendeurs directement liés à lui que les sommes d’argent récupérées du trafic ’ sont les plus importantes. L’OFDT estimait entre 700 et 1 500 le nombre de semi-grossistes et entre 6 000 et 13 000, le nombre de revendeurs finaux.

Thomas Sauvadet considère qu’il y a un risque pour qu’‘ à l’instar de la vente de cigarettes, ces dealers se placent en concurrence du cannabis vendu par l’Etat mais compte tenu des risques du business (prison, perte de cargaisons, blanchiment), ils pourraient également être tentés d’investir dans les coffee-shops qui se seraient créés ’.

Président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt), Etienne Apaire estime que :

‘Les criminels ne sont pas fixés sur un produit mais sur l’argent. Si on légalise le cannabis, ils se reporteront vers des drogues dures (cocaïne et autres drogues de synthèse).’

Un pronostic que partage Christian Ben Lakhdar, maître de conférences en économie à l’Université catholique de Lille et auteur d’un rapport de l’OFDT sur les revenus du cannabis en France :

‘ le marché du cannabis est arrivé à saturation et le business du shit tend déjà à se confondre avec celui de la cocaïne. La cocaïne est plus profitable et plus facile à transporter’.

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  • Badlands
    Badlands
    Étudiant
    • Posté à 18h38 le 18/04/2011
    • Internaute 121920
      Étudiant

    A fond pour la légalisation, et j’ai du fumer deux joints dans ma vie. On ne peut donc pas m’accuser d’être un jeune dépravé qui veut la chute de la civilisation, ah ah.

    La légalisation (et non la dépénalisation) est le mieux pour démanteler les trafics, redéployer la police sur les drogues dures, rendre la qualité de l’herbe meilleure, et pour que l’État se fasse de l’argent. Pour ça il faudrait effectivement un monopole d’État et des revendeurs agréés...

    Position libérale ? Et alors ? La démocratie et les droits de la défense sont « libéraux » aussi, hein...

    Mais bon, c’est pas près d’arriver en France tout ça : les conservateurs de tous poils pousseront bien avant des cris d’orfraie, entre un verre de Ricard et une clope...

  • Oreo de Castro
    Oreo de Castro
    Étudiant Queer
    • Posté à 19h01 le 18/04/2011
    • Internaute 150839
      Étudiant Queer

    La France est l’un des plus gros consommateurs de cannabis par habitant en Europe. Détourner le problème du regard n’est pas la solution. Alors oui, les petits dealers de rue vivront un moment de transition difficile au moment de la légalisation, comme dans toute activité qui disparaît. Mais, je pense que :
    - Tout commerce légalisé entraîne nécessairement le développement du marché noir, à meilleur prix/meilleure qualité. Donc, les dealers continueront (un temps ?) de vendre du cannabis,
    - Les jeunes auront la possibilité de s’orienter vers les métiers annexes liés à la vente légale de cannabis (création d’emplois).

    Je n’avais pas pensé au développement d’un marché annexe lié aux drogues « dures » et/ou de synthèse...cela étant, la cocaïne coûte excessivement plus chère et n’est pas (encore) accessible à tous, notamment pour les classes les plus défavorisées. En outre, la consommation des autres drogues restent marginales. Après, il faudra voir si la légalisation du shit entraînera réellement une hausse de la consommation des autres drogues...j’en doute à titre personnel, mais la question mérite d’être posée.

  • Mouloud Akkouche
    Mouloud Akkouche
    Ecrivain
    • Posté à 19h31 le 18/04/2011
    • Internaute 49213
      Ecrivain

    Article intéressant qui rappelle les difficultés de notre société. Dépénaliser le cannabis, délepeniser l’électorat... Pas un hasard que ces deux problématiques et d’autres se situent souvent dans les mêmes quartiers. Pas facile de trouver des solutions adéquates dans ces quartiers cumulant chômage, deal, poussée de l’intégrisme, vote FN... Par où commencer ? Des fonctionnaires ( travailleurs sociaux, postiers, enseignants, éboueurs, médecins en centres de santé.... ) s’efforcent de colmater les brèches. Jusqu’à quand ?

    Une fois dans un bar, un dealer ivre lança : « Moi je fais du commerce de proximité surtout pour les bobos. Mais je sais qu’ils ne n’offriront jamais le shit et le couvert : pas du même monde. Je suis coincé à vie au pied de ma tour. “ Un humour teinté d’une grande lucidité sur son-manque-d’avenir...

  • GonzoStyle
    GonzoStyle
    Journaliste
    • Posté à 23h47 le 18/04/2011
    • Journaliste 65362
      Journaliste

    Un bon papier qui donne l’avis de ceux qui vivent du business... Et qui montre que selon la position dans la hiérarchie de la « bicrave », les réactions sont différentes.

    Mais le débat de la légalisation du cannabis concerne aussi les usagers.

    Car si un peu partout (pas qu’à Sevran), on peut acheter du shit ou de la beuh « aussi naturellement qu’une baguette de pain dans une boulangerie », trouver un bon produit relève souvent du défi : shit coupé au hénné, au pneu, au cirage, à la terre parfois, ou beuh rallongée à la silice et autres merdes sont monnaie courante. Ainsi, pour le consommateur, le principal avantage de la légalisation serait d’avoir facilement accès à un produit de QUALITÉ. Cette question touche également à la santé publique !

    Et puis, légaliser le cannabis, c’est aussi décriminaliser les fumeurs qui, pour la plupart, sont des citoyens comme les autres (avec un travail, un salaire, des amis, une famille et qui paient des impôts...) et fument un joint comme 90% d’entre vous boivent de l’alcool : pour le plaisir et la détente.

    Alors voilà, je le répète, le papier est pertinent et intéressant. Je sais par ailleurs que la notion d’angle journalistique ne permet pas d’être exhaustif sur un sujet aussi complexe. Mais s’il est évident que la légalisation du cannabis peut induire de gros bouleversements dans les quartiers concernés par le business (qui, comme le dit Moussa dans le papier, fait souvent vivre des familles entières) et avoir de réelles conséquences sociales, je pense qu’on ne peut pas juger la pertinence et l’efficacité de la proposition d’un élu uniquement à travers le regard de ceux qui vivent de la prohibition. C’est un peu comme demander à un marchand d’armes s’il est pour la paix dans le monde...
    Alors, je le redis : donnons la parole aux principaux concernés, les consommateurs !

    Enfin, pour ce qui est de la thématique générale (la légalisation des drogues) je crois simplement que le temps a parlé : la drogue existe depuis toujours ou presque... Et il semble évident que toutes les politiques répressives qui se sont succédées ont montré qu’elles étaient non seulement très onéreuses mais aussi, et surtout, complétement inefficaces. Il serait donc grand temps de réagir et d’accepter une réalité : la prohibition stupide et non-raisonnée est un fiasco... Alors, légalisons !

  • drben
    drben
    (cadre)
    • Posté à 12h40 le 19/04/2011
    • Internaute 57507
      (cadre)

    Plusieurs arguments plaisent aujourd’hui en faveur d’une légalisation des drogues, en particulier du cannabis. Pour le consommateur bien sûr, qui prend actuellement un double risque, pénal et sanitaire, à fumer du mauvais shit ou de l’herbe dont on sait qu’elle peut être coupée (à de la poudre de verre m’a-t-on dit récemment, afin d’augmenter le poids du sachet).
    La légalisation aurait également des vertus sociales : si le trafic fait aujourd’hui vivre les cités de banlieue, eh bien, il faut que ça change. Que la figure du caïd et des dealers friqués ne soient plus un exemple pour des jeunes désœuvrés, abandonnés à leur sort. C’est vraiment un mauvais exemple pour les jeunes qui veulent sortir de leur ghetto, et je trouve très grave que des politiques s’appuient sur le fait que le trafic apporte « de la paix sociale ». Il faut inverser le modèle, sans quoi, rien ne pourra changer l’avenir de ces gamins. Enfin, je préfèrerais que la drogue soit vendue par l’Etat, qu’elle soit taxée afin de mettre en place des politiques de prévention, de contrôle de qualité, en favorisant une culture locale. la légalisation permettrait également d’affecter les policiers vers d’autres formes de délinquance, comme les vols et violences sur personnes. Un bon point pour la société civile, surtout dans les quartiers difficiles, où les flics sont trop souvent perçus comme des ennemis...
    Ouvrons le débat : il reste un an avant la Présidentielle !