A débattre 13/04/2011 à 19h45

Concours de nuit pour étudiants juifs : stupeur et embarras


La laïcité serait-elle un principe à géométrie variable ? En matière de
religions, l'Etat, serait-il un peu plus « neutre » avec certaines plutôt
qu'avec d'autres ? Ce sont les questions que l'on peut se poser si, comme
l'écrit Mediapart, l'Elysée est intervenu auprès des directions de
plusieurs grandes écoles d'ingénieurs pour qu'elles aménagent leurs concours d'entrée.


Dans une synagogue de Bordeaux, le 18 janvier 2009 (Regis Duvignau/Reuters).

Objectif : permettre à quelques étudiants juifs pratiquants de passer les concours, qui tombent pendant la période de la pâque juive, grâce à « des sessions secrètes de nuit [...], avec un confinement préalable des candidats concernés plusieurs heures avant. »

Treize jours de fêtes par an

Pour les juifs très pratiquants (assez minoritaires en France), un certain nombre d'interdits doivent être respectés lors des fêtes religieuses : on ne se déplace pas autrement qu'à pied, on n'écrit pas, on ne signe pas, on n'allume pas la lumière et, a fortiori... on ne passe pas d'examen.

Pour ne pas placer les étudiants pratiquants devant des dilemmes existentiels, et pour favoriser le bon « vivre ensemble » cher au gouvernement, la France fixe chaque année, par circulaire, les dates des fêtes religieuses : il est alors demandé aux établissements scolaires d'en tenir compte dans le choix des sessions d'examens et de concours.

Haïm Nisenbaum, porte-parole des loubavitchs de Paris, communauté juive ultra-orthodoxe, explique qu'il y a treize journées de fête chaque année pour lesquelles s'appliquent les interdictions. Or, seules cinq ont été retenues par la circulaire gouvernementale, parmi lesquelles ne figurent par les jours théoriquement chômés de la pâque juive.

Manque de bol pour les étudiants, cela tombe en plein concours des Ponts, Mines, Supélec et Centrale. Alors, selon le Point.fr, le rabbin Haïm Korsia, proche de Nicolas Sarkozy a demandé au président de la République d'intercéder en faveur des étudiants.

La mise en place d'un dispositif spécial a été démentie par les organisateurs des concours, mais Médiapart confirme ses informations sur l'intervention de l'Elysée.

Au Crif : « C'est du délire complet »

Mais la faveur pourrait en crisper quelques-uns. L'entorse au principe de la neutralité étatique tombe au plus mal. Débat sur la laïcité, régulièrement rebaptisé « débat sur l'islam », publications de 26 propositions de l'UMP, entrée en vigueur de l'interdiction de porter le voile intégral, etc. Depuis plusieurs semaines, la laïcité n'est pas un sujet facile.

Au Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), réaction à chaud, mardi, d'un permanent, qui n'engage pas la structure :

« C'est du délire complet. Il n'y aucune demande qui a été faite dans ce sens. Mais un aménagement de la sorte, c'est impossible. Dans cette période de débat sur la laïcité, on ne peut imaginer une bêtise pareille. »

« Il n'y a certes pas de solution parfaite »

Le Crif, a
finalement réagi jeudi, par la plume de son président Richard Prasquier :

« Non, le Crif n'est pas intervenu, mais d'un autre côté, le Crif
considère que cette affaire ne met pas en cause les principes de
laïcité républicaine ».

L'organisation, qui dément
être courant, refuse que les étudiants qui seraient concernés soient
stigmatisés ou considérés comme privilégiés :

« Il n'y a
certes pas de solution parfaite et celle qui a été trouvée ne l'est pas
non plus. Mais personne n'est lésé, personne n'est privilégié, personne
n'est gêné. La recherche d'équité et de justice doivent être à la base
d'une laïcité responsable »

« Non, la
situation de la dizaine d'étudiants qui resteront confinés dans la
journée du 20 avril et la journée du 26 avril pour passer l'examen écrit
dans la nuit suivante, qui devront ensuite, après un sommeil réduit à
presque rien, embrayer sur les épreuves du lendemain matin comme les
autres étudiants, n'est pas particulièrement privilégiée et on doute
qu'elle soit préférée par qui que ce soit en dehors de motifs
particulièrement importants. »

Au Conseil du culte musulman : « Deux poids, deux mesures »

Du côté du Conseil français du culte musulman, tiraillé durant le débat sur la laïcité, on a aussi du mal à l'imaginer et on préfère attendre une réaction officielle avant de s'exprimer. Mohammed Moussaoui, le président du CFCM, préfère rester prudent :

« Les aménagements prévus par la circulaire ont été plus ou moins respectés jusqu'à présent. Le fait qu'il y ait une recommandation des pouvoirs publics pour tenir compte des dates de fêtes religieuses me paraît suffisante.

Ensuite, si les écoles n'ont pas le choix, je ne crois pas que ce soit judicieux de faire des démarches supplémentaires. Cela peut être considéré comme deux poids, deux mesures. Mais je crois qu'il est judicieux d'attendre la réaction des pouvoirs publics, ils ne peuvent pas laisser une telle information sans réagir. »

Al-Kanz : « C'est une bombe »

Pour d'autres, l'implication de l'Elysée risque de faire l'effet d'une provocation.

« C'est une bombe », écrit le responsable d'Al-Kanz, un portail internet dédié aux consommateurs musulmans. Le blogueur, qui revendique « l'accommodement raisonnable », considère que cela tombe très mal pour le gouvernement :

« C'est grave, c'est insultant, on ne peut pas défoncer les musulmans sous prétexte qu'ils videraient la laïcité et faire cela par ailleurs.

C'est catastrophique... pour les juifs eux-mêmes. Cela va venir alimenter l'idée de complot, le fait qu'on dise qu'ils ont le bras long.

Et en même temps, pour les musulmans, c'est un soulagement. Depuis le début, on dit qu'on ne veut pas de passe-droit, qu'on n'est pas en train de tester la République et la laïcité.

Là, on voit très bien le deux poids, deux mesures. On laisse parler les faits. Qui aujourd'hui peut dire que ce n'était pas un débat sur l'islam ? »

« Se méfier des crispations laïcardes »

L'Union des étudiants juifs de France (UEJF) invite, dans un communiqué diffusé mercredi, à « se méfier des crispations laïcardes ». Pour Arielle Schwab, présidente de l'UEJF :

« La souplesse des institutions vis-à-vis d'une minorité d'étudiants pratiquants n'est pas un aménagement de la laïcité, mais un aménagement au nom de la laïcité. Il serait dangereux d'en profiter pour stigmatiser les communautés et les minorités. »

Le Grand Rabbin de France,, Gilles Bernheim et le Président du Consistoire Central, Joël Mergui, « s'étonnent » dans un texte commun « du procès en laïcité » qui a fait suite « à la demande d'aménagement des épreuves de concours ». Sans confirmer pour autant qu'elles aient abouties.

« Oubli » du Ministère ?

Le CRIF rappelle que l'aménagement d'épreuves décalées existent depuis longtemps : pour des raisons de fuseaux horaires mais également, « ponctuellement », pour résoudre « des situations difficiles résultant du respect des interdits religieux ».

Plusieurs riverains rapportent avoir connu des aménagements similaires durant leurs études, à Paris, à Strasbourg.

Le Grand Rabbinat confirme :

« Les dates religieuses protégées et la pratique de la composition en horaires décalés permettent, depuis longtemps, à tous les enfants de la République, quel que soit leur lieu de résidence et quelle que soit leur religion, de prétendre accéder aux grandes écoles. »

Dans la pratique, lorsque des étudiants alertent les autorités religieuses, il arrive que celles-ci discutent avec les professeurs et l'administration. « Cela se règle généralement au niveau local » affirme le Rabbin Moché Lewin, porte-parole du Grand Rabbinat de France. Généralement, les enseignants sont informés qu'il s'agit d'une personne très pratiquante. Libres à eux, ensuite, de décider si un compromis peut être trouvé.

« On a eu énormément de signalement cette année, plus que d'habitude par des étudiants qui sont dans le désarroi » souligne encore le rabbin. « Il y a peut-être un raidissement, notamment dans les universités. On veut pousser la laïcité dans un non-sens »

Un nombre croissant de demandes, qui, selon les organisations juives, serait dû à un « oubli » du Ministère de la Fonction Publique. Elles reprochent à ce dernier d'avoir omis d'inclure la Pâque Juive dans la liste des jours fériés « protégés » par une circulaire gouvernementale.

Mis à jour le 14/04/2011 à 18h. Ajout de précisions suite aux publications de démentis et aux réactions du Grand Rabbinat de France et du CRIF.

  • 127806 visites
  • 659 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • sandy keelow
    sandy keelow
    développeur
    • Posté à 20h04 le 13/04/2011
    • Internaute
      développeur

    heureusement qu'on n'a pas 365 religions...

  • pablico
    pablico répond à Florent Deliesle
    Sudoku et Nord de face
    • Posté à 21h33 le 13/04/2011
    • Internaute
      Sudoku et Nord de face

    un jour férié chrétien..

    quand j'étais jeune, j'habitais dans un ex département français, et nous avions comme jours fériés les fêtes chrétiennes, musulmanes et juives..
    ce qui permettait de respecter la religion de l'autre dans la laïcité..

    on n'allait pas critiquer la fête de l'autre, alors qu'on en profitait (vacance)..
    c'était le début de savoir vivre, même quand on était athée, agnostique..

  • Liaiss
    Liaiss répond à Florent Deliesle
    Ingenieur
    • Posté à 21h37 le 13/04/2011
    • Internaute
      Ingenieur

    Salut Florent,

    L'article de Mediapart dis bien que d'aprés une circulaire du ministère, les dates des examens ne peut pas coïncider avec les principales fêtes religieuses des principales religions du pays (au nom de la Laïcité). L'aid fait parti de ces fêtes comme le grand pardon et certaines autres. Le problème c'est que la pâques juives n'est pas dans la liste des fêtes concernées (Elle n'est pas férié en Israel). Il s'agit d'un passe droit vis à vis de la circulaire listant les fêtes, au nom de quelques personnes.

    Cordialement

  • DeSuisse
    DeSuisse
    Je pense donc je gêne !
    • Posté à 08h16 le 14/04/2011
    • Internaute
      Je pense donc je gêne !

    Si cet aménagement a été effectué, c'est au nom de la non-discrimination des personnes de religion juive devant un examen public.... A partir de là, il n'y a évidemment pas de dérogation à la laïcité de l'Etat !

    L'Etat doit veiller au principe d'Egalité. Si cela passe par l'aménagement des dates de concours dans le respect de la tenue de ceux-ci, où est le problème.

    Qui est défavorisé par ce potentiel aménagement ? Personne.

    Qui aurait potentiellement été discriminé sans cet aménagement ? Les étudiants de confession juive.

    CQFD

    La réaction des associations musulmanes est symptomatique de la recherche de la moindre poussière pour en faire une montagne. Que l'on me dise où est la vidange de la « 'laïcité' » décrié « 'pour “'certains'” alors qu'on l'utilise à bon escient, au contraire ?

  • Babarcéleste
    Babarcéleste répond à DeSuisse
    • Posté à 08h39 le 14/04/2011

    Oui, du clientélisme. Combien de jeunes juifs, qui n'auront pas eu le bras assez long, devront outrepasser l'interdit d'écrire ? Soit tout le monde est sur un pied d'égalité, tous les étudiants sont prévenus, et une nouvelle session de nuit est organisée pour tous ceux qui le souhaitent, soit il n'y en a pour personne. Les autres sont pénalisés. C'est la manière de faire en douce, et en excluant des personnes qui pourraient être intéressées, qui est honteuse. Les « vertueux », ceux qui se sont pliés aux règles sans rien réclamer, sont pénalisés ici.

  • Odilon PACODI
    Odilon PACODI
    Conseiller clientèle
    • Posté à 08h41 le 14/04/2011
    • Internaute
      Conseiller clientèle

    Magnifique... En pleine polémique sur le débat sur l'islam , pardon , sur la laîcité en France et au lendemain de l'entrée en vigueur de la loi sur le voile intégrale dans les espaces publics.La laîcité à géométrie variable ? Je suis catholique , plutôt de culture que pratiquant. Mais soyons intellectuellement hônnete , comment voulez-vous que les concitoyens de confession musulmane interprètent ce deux poids de mesure ? Consciemment ou inconsciemment , ce gouvernement sera responsable de la radicalisation de certains de nos compatriotes. Ce genre de faits mets en péril l'avenir du vivre ensemble en France.

  • DeSuisse
    DeSuisse répond à Odilon PACODI
    Je pense donc je gêne !
    • Posté à 11h47 le 14/04/2011
    • Internaute
      Je pense donc je gêne !

    Je le vois comme un aménagement intelligent de l'Etat et non discriminatoire pour un nombre limité et une circonstance bien précise.

    Qui est discriminé (si le règlement de l'examen est respecté) ? Personne.

    Dans le cas contraire, la RF ferait preuve de discrimination envers ces étudiants du fait de la pratique de leur religion.

  • Piedo
    Piedo répond à DeSuisse
    Assis
    • Posté à 12h12 le 14/04/2011
    • Internaute
      Assis

    Sauf que, si on en croit la logique qui prévaut en ce moment au sommet de l'Etat, celui-ci n'a pas, justement, à aménager quoi que ce soit, pour faire plaisir à telle ou telle religion.

    Parce que, à ce moment là, le fait de prier dans la rue, 1h30 par semaine, pourrait aussi être considéré comme un aménagement intelligent et non discriminatoire

    Parce que, à ce moment là, le fait de mettre en place des menus hallal ou casher dans les cantines scolaires devrait être considéré comme un aménagement intelligent et non discriminatoire.

    La discrimination, dans le fait présent est très clair : on favorise un groupe restreint de personnes, sur la base de leur religion, dans l'objectif de permettre leur participation à un concours là où l'immense majorité des participants doit se soumettre aux conditions habituelles.

  • ChevalierErrant
    ChevalierErrant
    humaine
    • Posté à 13h33 le 14/04/2011
    • Internaute
      humaine

    Nous au Québec appelons ça des Accommodements Raisonnables !

  • DeSuisse
    DeSuisse répond à Eisenblum
    Je pense donc je gêne !
    • Posté à 14h53 le 14/04/2011
    • Internaute
      Je pense donc je gêne !

    Je pense que cet aménagement pourrait être fait pour toute religion et c'est, en creux, ce qui se passe pour les concours et examens qui veillent soigneusement à éviter les fêtes en congés catholiques.

    Mais je répète que cela me paraît raisonnable SI c'est non répétitif, limité territorialement, limité à un petit groupe d'individus qui sinon pourraient être discriminés en retour, pour un sujet précis non extensible à autre chose et ne remet pas en cause le principe de la laïcité. Et expliqué ouvertement comme tel.

  • DeSuisse
    DeSuisse répond à Ceddeeric
    Je pense donc je gêne !
    • Posté à 16h38 le 14/04/2011
    • Internaute
      Je pense donc je gêne !

    Ce que vous pensez des autres religions et de leurs contraintes est indifférent au sort de ces personnes, en fait.

    C'est aussi un fait que les examens/concours sont réglés sur les principales fêtes catholiques, juives et musulmanes et que celle-ci est un oubli idiot.

    C'est pourquoi cet aménagement est potentiellement nécessaire.

    Pour le reste, les conditions de travail de collaborateurs sont à régler entre lui et son employeur et vous n'avez pas à prendre position là-dessus.

    Vous voyez la laïcité comme une table de la loi intangible et gravée dans le marbre alors que c'est en faisant exactement le contraire pour des cas ponctuels, ciblés, évidents, non reproductibles et traitant peu de monde que l'on la rend intelligente.