TRIBUNE 28/03/2011 à 18h47

Finance folle : vous allez adorer la prochaine crise...

Eric Lombard | PDG de BNP-Paribas Assurance/Cardif


L’auteur de ces lignes est un assureur conscient de l’impopularité actuelle des professions financières. Mes responsabilités professionnelles m’ont placé depuis trente ans au cœur de la mêlée, et j’en tire des observations qu’il me paraît utile, nécessaire même, de verser au débat. J’assume le fait que ce texte est aussi un plaidoyer pro domo ; ce n’est pas pour autant constitutif d’une erreur d’analyse. Je demande qu’on juge ma démonstration sur ses propres mérites.

L’Europe continentale vient de subir une défaite idéologique historique. J’imagine que vous ne l’aviez pas noté...

Nos dirigeants ont opéré un choix politique majeur : sans débat démocratique, en catimini, ils ont donné le pouvoir à la finance dérégulée au détriment du capitalisme tempéré. Ils ont préféré les « hedge funds » aux banques régionales, les « dark pools » aux bourses traditionnelles, les fonds d’investissement du Delaware à l’assurance-vie.

Il est nécessaire d’encadrer le marché, mais comment ?

La finance se partage en deux camps :

  • d’un côté, le monde de la banque et de l’assurance européenne, tourné vers le client et l’investissement à long terme ;
  • de l’autre côté, le tout-marché, redoutablement efficace et rapide, volatil et instable, insaisissable puisque son centre est partout et sa limite nulle part.

Le marché financier est nécessaire, indispensable, précieux même, mais il doit être encadré.

Il était une fois un broker qui a mis en place un crédit subprime pour un ménage pauvre du « midwest » ; une sorcière de Wall Street a mélangé ce crédit à d’autres crédits pourris dans un paquet-cadeau obscur auquel des agences de notation ont conféré la solidité d’un Etat ; paquet- cadeau empoisonné dans lequel a croqué la banque d’un Land allemand... Ce jeu-là a coûté des milliards quand la crise est venue, à partir de la fin de 2006.

Réguler le marché, c’est faire en sorte que cela arrive le moins souvent possible. Pourtant, c’est le modèle dérégulé qui a été choisi par les dirigeants européens. Comment en est-on arrivé là ?

Les chahuteurs s’échappent, les bons élèves punis

Echec et mat en trois coups, alors que les marchés anglo-saxons avaient perdu la première manche :

  • Première manche : crise de 2007/2010, crise des marchés financiers. Aux Etats-Unis, la finance a oublié le client depuis longtemps, tout passe par le marché. Le règne du subprime peut commencer. Mais le système explose, trop fragile, trop fou, trop instable. L’économie telle qu’on la connaît manque de disparaître. C’est le 11 Septembre de la finance. L’auteur de ces lignes a vécu en direct à la fois l’effondrement des tours jumelles et la chute de Lehman Brothers. L’impression était la même : un système qui s’écroule. « Plus jamais ça » dirent en chœur les grands de ce monde.

  • La deuxième manche, c’est Obama contre Goldman Sachs. On a nationalisé quelques banques en déshérence et commencé un semblant de ménage à Wall Street. Cela a duré six mois. Dans une cour de récréation, quand il y a un chahut, les fauteurs de troubles s’échappent avant l’arrivée du proviseur, qui attrape ceux qu’il peut, en général un bon élève distrait qui pensait à autre chose. La plupart des grandes institutions européennes sont ce bon élève puni parce qu’il ne peut pas s’échapper. Les fauteurs de trouble se font discrets, ils vont devenir très puissants, plus qu’avant...

Courir avec un sac de cailloux en bandoulière

En effet, les nouvelles règles mises en place par les autorités européennes limitent la capacité d’action des banques et des assureurs européens. Les banques et les compagnies d’assurance, soumises à la supervision des autorités de contrôle, devront avoir plus de capital pour pouvoir travailler. Si elles conservent le même niveau de capital, elles devront réduire leur activité.

Les banques, par surcroît, seront soumises à de nouveaux ratios de liquidité qui vont renchérir leur coût de financement, c’est-à-dire le prix de leur matière première. Quel moment étrange dans le cycle économique pour mettre en place des mesures si évidemment récessives !

Il y a deux grandes façons de superviser un établissement financier : soit les autorités de contrôle regardent de près ce qu’il s’y passe, soit elles veillent à ce que le niveau de capital soit très élevé.

Si on prend une image automobile, dans le premier cas, on veille à la formation du conducteur afin de réduire le risque d’accident, dans le second, on sécurise la voiture quitte à l’alourdir et à la renchérir, sans se soucier de la formation de l’automobiliste. Certes, les deux méthodes sont utiles et complémentaires, mais les régulateurs ont choisi l’option deux renforcée, et ils ont eu la main lourde !

Les banques vont moins prêter, les assureurs moins investir. Le monde régulé va se réduire, rétrécir. Certes, il va rester solide, tenter de faire le job. Mais c’est dur le marathon avec un sac de cailloux en bandoulière.

Des choix qui conduisent à une finance dérégulée

Contrairement aux idées reçues, les banques et les assurances d’Europe n’ont pas causé la crise. Parce qu’elles sont soumises à la loi des régulateurs publics, elles sont le bon élève que le proviseur punit pour l’exemple.

Le capital est plus rare qu’on ne le pense, et surtout il est cher. Les nouvelles régulations visent à renforcer les carrosseries, il aurait fallu mettre des radars sur la route et donner plus de moyens à la police de proximité, c’est-à-dire améliorer le suivi individuel de chaque établissement.

Cette nouvelle régulation fera de la place pour tous les autres acteurs du monde financier, ceux qui ne sont pas régulés, qui sont libres comme le renard dans le poulailler, et dont la part de marché va croître puisque les acteurs traditionnels ont les mains attachées dans le dos et un boulet au pied...

C’est pour cela que trop contraindre banques et assureurs revient à faire le choix de la finance dérégulée. Paradoxalement, à cause des nouvelles règles prudentielles, la prochaine crise sera pire. Ce ne sera pas tout de suite, mais c’est pour bientôt...

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » écrivait René
Char.

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  • pablito31
    pablito31
    Juriste
    • Posté à 18h39 le 28/03/2011
    • Expert 138342
      Juriste

    Original comme analyse...

    « réguler mais pas trop et pas nous, merci ».

    Nier la participation des grandes banques et assurances européennes, qu’on désigne ici comme les « bons élèves », au système de la titrisation, c’est quand même cocasse !

    La simple idée d’un système de marché financier est en soi la cause des crises. N’investissant pas sur du réel, toute forme de spéculation tend inévitablement vers un rattrapage lorsque l’écart entre production réelle et monnaie en circulation devient trop important.

    Aujourd’hui, 60% de l’économie américaine ne concerne que des services, pour la plupart financiers, sans production de bien et sans rapport avec la production réelle (donc sur du pur spéculatif. Voir E. Todd et J.Genereux)

    Dans le même temps, la prédominance de l’économie américaine repose sur l’idée de consommation à outrance par exploitation d’une prérogative monétaire, qui diminue de jour en jour la crédibilité de la dette américaine, et nous rapproche de l’effondrement de tout le système...

    Alors vous m’excuserez, mais venir expliquer que les ridicules obligations de capitalisation pour les banques européennes sont un fardeau dans une course vers le précipice, ça me laisse de glace.

  • mhary
    mhary
    Cadre Chômeur
    • Posté à 18h46 le 28/03/2011
    • Internaute 150426
      Cadre Chômeur

    Moduler les responsabilités entre la finance de WallStreet et la City et l’Europe continentale est un point à considérer. Or les grandes banques françaises ne sont pas tant responsable qu’elles sont bons élèves mais qu’elles avaient moins de fonds disponibles à investir (jouer ?) dans la spéculation.

    Sinon, dans la cour de récréation, il y a toujours des barrières, grilles et murs pour éviter que les élèves (tous) aillent n’importe où, blesser ou se blesser.
    Pour la voiture, comparaison intéressante : les routes définissent les seuls endroits de circulation. Il y a des bandes blanches, des rails, etc.

    Et pourquoi pas restreindre ou interdire les spéculateurs sur certains marchés/matières premières/énergie ?

    Et finalement, à nous prendre pour des idiots (peut-être pas l’auteur ici), on nous force à apprendre pour mieux comprendre. Combiné à la facilité de circulation de l’information, ce sont eux qui se sont piégés eux-mêmes et nous sommes moins idiot !

  • Stanislas Jourdan
    Stanislas Jourdan
    Journaliste, entre autres.
    • Posté à 18h46 le 28/03/2011
    • Internaute 78450
      Journaliste, entre autres.

    hmmmm...

    Plus de contrôle des effets de leviers ==> moins de risque, moins de prêts, moins d’investissements, donc moins de croissance.

    Difficile de vous contredire : la masse monétaire va en effet stagner, il y aura donc moins de monnaies en circulations, moins d’opportunités d’échanges.

    Et les banques étrangères vont jouer au jeu du passager clandestin. Vrai.

    En fait, le vrai problème des banques ce n’est pas leur activité en soi. La limiter comme on veut le faire sera tout aussi périlleux. Le vrai problème, c’est le caractère totalement centralisé du système monétaire.

    Or, qu’est-ce que c’est que le système monétaire sinon l’architecture même de l’économie ?

    Le problème, ce n’est pas la spéculation, c’est le fait que seules les banques commerciales peuvent créer de la monnaie comme des petits pains, et la prêter à qui ils veulent.

    Le problème c’est que la quantité totale de monnaie circule dans des tuyaux totalement sous contrôle d’un groupe d’acteurs PRIVES, soit-disant pour garantir l’intérêt public, la bonne allocation des richesses.

    il ne faut pas abolir les banques ou les réguler. il faut simplement EXIGER que l’on ai tous les mêmes droits que ces banques. C’est la seule manière de créer un système décentralisé et donc résilient.

  • JMS66
    JMS66
    ...
    • Posté à 19h11 le 28/03/2011
    • Internaute 146206
      ...

    M. Lombard
    Si les banques et les assurances d’Europe sont « les bon élèves » pourquoi le « capitalisme tempéré » que vous défendez est-il tombé si massivement dans les travers des produits dérivés toxiques ? A cause d’une seule « banque d’un Land allemand » ? « C’est pas moi c’est lui m’sieur ! » cela aussi on l’entend dans les cours d’école.
    A cause d’un « paquet-cadeau obscur » ? Les bon élèves auraient donc investi dans des trucs « obscurs »... peu rassurant de la part d’un banquier ; et les agences de notations ne doivent pas servir d’excuse, vous êtes mieux placés que nous pour connaître leur dérives.

    Merci M. Lombard de confirmer ce dont on se doutait : les problèmes posés par la finance et le système bancaire restent entiers, ici comme ailleurs.

  • vol19
    • Posté à 19h55 le 28/03/2011
    • Internaute 13492

    Qu’est ce que l’auteur propose pour « cadrer la finance derégulée »... ?

    L’argumentaire insiste sur l’inconvénient des nouvelles contraintes pour les banques et assurances qui favorise la finance dérégulée... et alors quid des marchés... ?

  • Papayuf
    • Posté à 20h22 le 28/03/2011
    • Internaute 50618

    Je trouve votre analyse un peu étrange. Réguler les banques européennes, ce serait favoriser la dérégulation générale. Mais ne pas réguler les banques européennes, je ne vois pas en quoi ça favoriserait la régulation à l’échelle mondiale. On régule ce qu’on peut. Et malheureusement, les banques des iles caimans sont hors d’atteinte.

    vous défendez la régulation, mais quand on l’applique, vous appelez ça « un sac de pierre en bandoulière » ou « un boulet au pied ». Ou alors je ne vous ai pas bien compris.

  • Papayuf
    Papayuf répond à DCD
    • Posté à 20h43 le 28/03/2011
    • Internaute 50618

    Il y a en effet une chose essentielle dont on n’entend pas beaucoup parler : la séparation des secteurs bancaires. C’est une mesure qui avait été prise après la crise de 29 : en gros il s’agit de séparer les banques d’épargne des banques d’investissement. Les traders pouvaient toujours faire joujou sur les marchés financiers, mais pas avec nos sous. Et ça fait une énorme différence. Si les marchés financiers subissent une crise, l’épargne des gens n’est pas affectée. Ca veut dire aussi que si une banque d’investissement fait faillite, l’état n’est pas obligé de la renflouer.
    Cette séparation a été abolie, je ne sais plus bien quand, sous Reagan je crois (corrigez-moi si je me trompe), au plus grand bonheur de nos traders qui tout à coup pouvaient jouer beaucoup plus gros, et gagner beaucoup plus. Et, coup double génial, s’ils se plantent, l’état paiera la mise pour que les citoyens ne restent pas sur le carreau. Ce qu’on a vu récemment...

    Un retour à une séparation des domaines bancaires semblaient la réponse évidente à la crise de 2007. Non seulement ça n’a pas eu lieu, mais cela n’a été évoqué que de manière extrêmement confidentielle...Il y a une manière assez hypocrite de défendre la régulation qui consiste à oublier de parler des régulations efficaces.

  • Tourterelle
    Tourterelle
    oiseau
    • Posté à 21h18 le 28/03/2011
    • Internaute 142487
      oiseau

    Merci pour cet effort de vulgarisation !

    Malheureusement je n’ai rien compris.
    Peut-être parce que je me suis arrêtée à cette phrase :

    « Le marché financier est nécessaire, indispensable, précieux même, mais il doit être encadré. »

    Pourquoi ?

    J’ai un bac S, 7 ans d’études (en communication graphique, ok, bien loin du marché, mais bon j’écoute la radio, je lis les journeaux, je vois bien que l’économie dirige le monde mais je ne sais toujours pas POURQUOI).

    Avec Fukushima, on a tous compris comment marchait un réacteur nucléaire. À quand un Fukushima de la finance ? Bah non, y a déjà eu 2008 et on pige toujours rien. Et l’impression que la barque est dirigée sans notre avis vient de là.

  • Jean Bachèlerie
    Jean Bachèlerie
    marié un chat
    • Posté à 22h10 le 28/03/2011
    • Internaute 11540
      marié un chat

    Cher collègue,

    Votre plaidoyer pro domo paraît cohérent, mais vous oubliez l’essentiel, en quoi les banques et assureurs français ou européens se comportent ils différemment de ceux d’outre manche ou d’outre atlantique ?

    Pourquoi oublier l’essentiel la création de valeur pour l’actionnaire et les dirigeants actionnaires ? La norme des 15% ? Chacun sait qu’un rendement de 15% par an signifie le doublement du capital tous les 5 ans et demi. C’est l’une des vraies causes de la crise, avec la dérégulation financière, après la dérégulation monétaire : change flottants et abandon des taux d’intérêts au marché.

    Comment pouvez vous oublier que les dérives n’existeraient pas si toutes les banques n’avaient pas adhéré volontairement au système que vous semblez dénoncer, jusqu’à prendre comme modèle les banques d’outre atlantique et leurs pratiques.

    Pourquoi ne pas mettre un terme au mélange des genres : séparer banque de crédit de la banque de marchés et d’investissements ?

    La vérité, vous défendez le système tel qu’il est, le problème n’est pas d’apprendre à conduire à un conducteur fou et qui a déjà causé de nombreux accidents, mais de lui interdire de continuer à conduire des véhicules trop rapides. Qui a voulu fusionner la bourse de Euronext (Paris Lisbonne Amsterdam) avec NYSE ( New York) , plutôt qu’avec Francfort ? qui sinon sers actionnaires dont BNP est l’un des plus gros !

    Eric Lombard lisez Un monde sans Wall Street et vous constaterez que soit vous ne voulez pas voir les causes de la crise, soit vous faites semblant.

    Aux lecteurs de décider.

    Jeanbete

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