Sur le terrain 24/03/2011 à 12h22

Les Tunisiens de France ? « Des révolutionnaires sur canapé »

Ramses Kefi | Journaliste


Des Tunisiens manifestent à Paris, en soutien aux opposants de Ben Ali, le 15 janvier 2011 (Gonzalo Fuentes/Reuters).

Le bonhomme n’a pas l’air commode. Et il ne s’embarrasse pas avec les politesses d’usage. D’emblée, Mohamed annonce la couleur.

« Journaliste pour un site internet ? C’est pas vraiment sérieux, alors. J’ai un quart d’heure, mon frère. Après, j’ai des rendez-vous. »

Il commande un café serré et invective le serveur qui oublie ses deux verres d’eau.

« C’est parce que c’est gratuit que ta mémoire flanche ? »

Il baragouine quelques noms d’oiseaux, en arabe, et improvise un petit cours de sciences politiques.

« La démocratie, c’est quoi ? Le pouvoir au peuple ? Ben Ali était démocrate, mais à sa manière. Avec les Arabes, il faut une main de fer. Sinon, c’est le chaos, comme à Tunis. Tu verras en juillet, pendant les élections, ce sera la “chakchouka” [plat traditionnel tunisien, ndlr], le bordel. Ils le regretteront. »

Mohamed, 52 ans, exige l’anonymat. « D’accord pour le prénom mais surtout pas le lieu. » Dans ce café du Val d’Oise, en banlieue parisienne, c’est l’un des seuls Tunisiens.

« Dire du bien de Ben Ali, c’est un peu dangereux »

En ce moment, il ne travaille pas. Il planche sur un projet de restaurant à La Marsa, dans la banlieue huppée de Tunis. Il cherche un associé. Si d’aventure ça ne marchait pas, il recommencerait les chantiers. Son verre à la main, il continue son exposé.

« Dire du bien de Ben Ali, c’est un peu dangereux. Comment dire... Comme tout le monde est devenu comme par magie révolutionnaire, je ne veux pas d’ennuis. Pourtant, s’il fallait tondre tous les anciens bénalistes, la Tunisie serait un pays de chauves.

En fait, je ne suis pas un militant et je me fous bien du RCD [Rassemblement constitutionnel démocratique, parti de Ben Ali], des Trabelsi [la belle-famille de l’ex-Président] et du reste de l’équipe.

Seulement, le pays marchait plutôt bien. Le chômage, la corruption ça existe partout ! Même ici ! Regarde l’état des autres pays arabes. En Afrique, personne ne peut rivaliser avec nous. Mais s’ils veulent changer... »

« J’ai peur des barbus qui savent vendre leurs salades »

Son iPhone dernier cri sonne.

« C’est pour toi le café, hein ? Je dois partir. Tu peux écrire aussi que tout est de la faute des Trabelsi. Leïla [Trabelsi] a même porté la poisse à Kadhafi en se réfugiant chez lui. »

Un client, qui a entendu la conversation, s’invite très brièvement à notre table.

« La Tunisie a montré la voie mais si j’ai peur des barbus qui savent vendre leurs salades. Je sais de quoi je parle. J’étais dans l’armée algérienne. »

Il se lève, emboitant le pas à Mohamed, qui disparaît rapidement au milieu de la foule.

« Envoie la copie de ton article »

Il y a la révolution et ses effets. Habib Bourguiba, puis Zine el-Abidine Ben Ali avaient fait du politique une chasse gardée. Depuis quelques semaines, les partis de toutes obédiences se multiplient, portés par un vent démocratique jusque là inconnu – 49 au total.

Sur le chemin qui me conduit dans une petite gare en Essonne, toujours en banlieue parisienne, où j’ai rendez-vous avec Walid – le prénom a été modifié – mon téléphone sonne. C’est encore Mohamed.

« Envoie la copie de ton article, je ne voudrais pas que tu déformes mes propos. Et surtout ne donne pas de nom. »

Avant que je puisse lui répondre, il raccroche, bougon.

La Tunisie ? Des affiches dans le métro pour des vacances

Walid, 36 ans, est un jeune père de famille. Il est né dans l’ouest tunisien, à Jendouba. Quand il arrive en France, à 17 ans, il est trop tard pour les études. En plus, là-bas, de son propre aveu, « il n’était déjà pas très brillant à l’école ». Des petits jobs dans la banlieue lyonnaise, puis la restauration traditionnelle avec son cousin, à Paris. « Aujourd’hui ça va, grâce à Dieu. »

Il n’a pas vu venir la révolution ; jusqu’à janvier dernier, la Tunisie, c’était les affiches dans le métro pour des vacances de rêve à prix imbattables ou quelques panégyriques sur un modèle de développement à suivre. Même pour Walid.

Au plus fort de la contestation, en janvier, Walid n’est pourtant pas plus inquiet que d’habitude.

« Quand j’avais ma famille restée là-bas au bout du fil, elle avait l’air plutôt sereine. Ma mère, de nature très stressée, était même plutôt cool. »

Quand je lui parle de Mohamed, il me dit comprendre ses arguments. Walid n’est pas contre le changement mais plutôt contre le risque qu’il fait planer sur son pays.

« Il n’y a aucune alternative politique sérieuse. »

« Quand ils bronzaient sur la plage... »

Et quand je lui évoque ces Tunisiens nés en France qui ont explosé de joie à la chute de Ben Ali, et qui se sentent fiers de leur pays d’origine, il s’agace.

« Zinedine Ben Ali a fait la part belle aux expatriés. La Tunisie compte énormément sur les devises. Nous bénéficions de régimes très avantageux. Ils s’érigent en révolutionnaires alors qu’ils n’ont fait que zapper sur leur canapé, et attendre.

Parmi eux, qui a risqué sa vie ? Personne. Ils peuvent être solidaires, certes, mais je suis contre cette récupération. Quand ils bronzaient sur la plage, je ne crois pas qu’ils avaient tant d’états d’âme. »

En effet, les milliers de prisonniers politiques n’apparaissaient pas sur les cartes postales. Quand je lui demande ce que ces expatriés auraient dû faire toutes ces années, il tempère :

« Rien, justement. Tu ne peux rien faire. En plus, le tourisme fait vivre le pays. Moi je ne dis pas qu’ils ne devaient pas bronzer, je dis juste qu’ils ont tort de cracher contre un système qui leur a fait la part belle, les a protégés et duquel ils ont largement profité. »

« Ben Ali, à peu de choses près, ça marchait plutôt pas mal »

Il allume une cigarette. Il se dit « pragmatique », tenant de la politique « ni-ni ». Ni pro, ni anti-Ben Ali.

« Tu crois quoi ? Quand Ben Ali se déplaçait, il était acclamé. “Yahia Ben Ali, Yahia Ben Ali” [vive Ben Ali, vive Ben Ali, en arabe]. Je ne dis pas qu’il l’était par tout le monde, mais beaucoup de gens adhéraient à sa politique. Ça, c’est une certitude. Le régime a duré car il trouvait des échos favorables. »

Il m’invite à marcher un peu, profiter de la belle journée de printemps. Son petit frère est au lycée, à Tunis. Il veut aussi être journaliste. Il a même filmé quelques vidéos, postées ensuite sur Facebook. De son propre aveu, des images assez violentes.

« Ça a été le grand tort du Président. La répression a été beaucoup trop abusive. Et en définitive, si la France avait envoyé son “savoir-faire”, il serait peut-être encore en place. Car les policiers tunisiens n’étaient pas préparés aux émeutes. »

Il n’emploie à aucun moment le terme d’ex-Président. A dessein. Bien-sûr, il sait que Ben Ali ne reviendra pas. Pourtant, tant qu’il n’a pas été remplacé, même en fuite, il reste le boss, en attendant le prochain.

« Le prochain suivra à coup sûr la politique de Ben Ali, car à peu de choses près, ça marchait plutôt pas mal. »

« Je ne suis pas bénaliste, mon ami, je suis honnête »

Il est 17 heures. Dans deux heures, il doit aller travailler, dans le centre de Paris. Avant de me quitter, il tient à me raconter une anecdote.

« Dans mon restaurant, une fille, une habituée, d’origine tunisienne, disait être étonnée et effrayée par la révolte. Quand je lui ai demandé si elle s’inquiétait pour sa famille, elle m’a dit qu’elle partait en vacances avec des copines d’école et qu’elle n’avait vraiment pas envie d’annuler. Hier, je l’ai revue, et elle me disait qu’elle était fière d’être révolutionnaire. »

Il me serre la main, et me donne son adresse au pays.

« Si un jour tu passes par-là, n’hésite pas. »

Il part, puis revient vers moi :

« Je ne suis pas bénaliste, mon ami, je suis juste honnête. Il y a du bon et du mauvais partout. Mais globalement, c’était un bon Président. »

Photo : des Tunisiens manifestent à Paris, en soutien aux opposants de Ben Ali, le 15 janvier 2011 (Gonzalo Fuentes/Reuters).

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  • Voyageur
    • Posté à 13h04 le 24/03/2011
    • Internaute 1117

    Oui si on veut, mais a ce compte la Pinochet aussi etait un « bon president. »
    La caracteristique des dictateurs, c ’est quand meme de faire regner le calme, c’est facile, quand on fait disparaitre tous les opposants, soit au fond des geoles soit au fond du trou.
    Il ne faut quand meme pas oublier derriere le soit disant miracle economique de la Tunisie, le chomage et la pauvreté de la population c’est quand meme ca qui a mené a la revolution, il ne faut pas oublier non plus que Ben Ali, a laissé faire sa Femme et sa famille, ne me dites pas qu’il ignorait ce qui se passait, c’est quand meme un ancien ministre de l interieur.

  • Vicfer II
    • Posté à 15h48 le 24/03/2011
    • Internaute 149594

    Peut-on savoir ce qu’on en a à faire de ces blaireaux ? Moi aussi je peux interviewer ma voisine et le plombier et faire un article ?
    Les journalistes devraient élever le débat au lieu de chercher constamment à se mettre au niveau du peuple. A force d’habituer les esprits à la molesse, ils finissent par voter pour grosse vache facho.

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 15h56 le 24/03/2011
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Bon compte rendu d’une discussion de comptoir....même à des milliers de kms de chez lui, M.préfère encore être opportuniste que de dire clairement que la Tunisie était une dictature.
    Comme un français à l’étranger, on préfère parler pinard, fromage et côte d’azur que de $.
    Il y a des sujets inabordables et des années de conditionnement au patriotisme.ainsi vivent les nations.

  • Citoyen-du- monde
    • Posté à 16h11 le 24/03/2011
    • Internaute 149997
      marié

    L’échantillon pris dans cet article n’est pas bons. Question : si Ben Ali n’était pas mauvais comme ils disent pourquoi, ils ont quitté la Tunisie pour faire de petits boulots en France ?
    J’ai étudié en France et je suis revenu en Tunisie et je peux affirmer que Ben Ali t la famille trabelsi est une véritable mafia.
    - Commençons par des faits, le taux de chômage chez les jeunes est entre 25 et 30%. Certaines régions en Tunisie connaissent des taux de chômage dépassants les 40% : Gasserine, Sidi Bouzid, El Kef....
    - La mafia présidentielle procédait au racket : si tu as un projet rentable, il exige de rentrer gratuitement dans le capital. Si tu n’acceptes pas, le fisc vient une semaine après et les ennuis commencent.
    - Personne ne pouvait parler librement de peur d’aller en prison. Alors c’est bien beau de gueuler sur un serveur en France mais quand tu risques ta vie en prononçant une phrase ça devient autre chose.
    - La fortune estimé du président fuyard et sa famille est aux environ de 20 milliards de dinars tunisiens (supérieur au budget de l’Etat). Et y en a qui disent qu’il était un bon président ! ! ! !
    - J’ai des amis qui travaillent dans des banques européennes qui ne voulaient pas rentrer en Tunisie alors qu’ils avaient d’excellents projets pour le pays car la mafia était en place.
    Pour connaitre la Tunisie, il faut poser la question aux tunisiens du pays et non aux tunisiens qui vivent en France depuis une dizaine d’année et qui ignorent complètement la réalité du pays.
    Si la Tunisie n’a pas fait faillite pendant toute cette période, elle le doit grâce à la créativité et le sens des affaires des citoyens. Car je le rappele, le pays n’a pas de ressources naturelles.

  • nejibus
    nejibus
    Citoyen
    • Posté à 21h28 le 24/03/2011
    • Internaute 64395
      Citoyen

    Quel est l’intérêt de cet article ? je n’en vois pas.
    Sur le plan sociologique, les Tunisiens vivant en France ne constituent pas une communauté homogène.
    Sur le plan scientifique, interroger 3 ou même 40 personnes n’est en aucun cas significatif
    Sur le plan journalistique, le contenu est insipide et en rien instructif.

    Conclusion : peut mieux faire