Décryptage 08/03/2011 à 12h53

Avions, médicaments : le danger d'une sécurité sous-traitée

Jean-François Lisée | Cerium, Montréal


Dans l’usine Aibrus de Tianjin en Chine, le 23 juin 2009 (Vincent Du/Reuters).


Tous les astronautes, et la plupart des ingénieurs, connaissent bien cette caricature, épinglée dans des dizaines de cubicules d’employés de la Nasa, dans les années 60.

On y voit tout l’ingénieux dispositif technique allant de la base jusqu’au sommet de la fusée portant la petite capsule spatiale qui la chapeaute. Dans la capsule, un astronaute demande à son collègue :

« Ça te rassure vraiment, toi, de savoir que tout ce qu’il y a en dessous de nous a été fabriqué par le plus bas soumissionnaire ? »

En 2011, voilà une question que sont en droit de se poser presque tous les passagers aériens du monde et beaucoup de consommateurs de médicaments. Car c’est maintenant la norme. Le plus bas soumissionnaire – celui qui s’engage à respecter, à son prix, le cahier des charges d’un marché – répare les avions et teste les nouveaux produits pharmaceutiques.

Mais à la différence des années 60, l’entreprise impliquée n’est plus dans le voisinage. Avec la globalisation, elle est souvent sur un autre continent.

Réparez vos avions en Chine

Les journalistes d’enquête de Frontline, l’émission du réseau public américain PBS, ont récemment noté que l’entretien des avions de ligne, jusqu’à récemment un élément « sacré » qui se faisait à l’interne, connaît une révolution de l’externalisation.

« Le tiers de l’entretien lourd était sous-traité en 2003, les trois-quarts en 2007. »

Les sous-traitants sont américains, canadiens, mais de plus en plus... mexicains, sud-américains et, massivement, chinois !

Alors qu’aux Etats-Unis, plus de la moitié des techniciens travaillant sur ces avions font état d’un diplôme adéquat, le taux chute à 4% au Mexique et à 1% en Chine.

La revue Aviation Weekly cite pour sa part une étude de l’université de New York concernant la capacité de 1 000 techniciens étrangers de lire les manuels techniques anglophones, rarement traduits. Alors que les techniciens américains affichent un niveau de lecture équivalent à quatorze années d’études, leurs collègues chinois, mexicains ou espagnols n’en affichent que cinq.

Pour l’instant, l’industrie affirme que le nombre de fatalités causées par des défaillances techniques n’augmente pas plus vite que la somme des vols, au contraire. Les critiques affirment que ce n’est qu’une question de temps avant que toutes ces économies se traduisent par des morts.

Et les médicaments ?

Les journalistes d’enquête, détenteurs de prix Pulitzer, Donald Barlett et James Steele, croient pour leur part que l’externalisation dans le milieu pharmaceutique a déjà fait ses victimes, qu’ils estiment à 200 000 par an aux Etats-Unis, soit davantage que les victimes d’accident de la route.

Dans un article percutant publié en janvier dans Vanity Fair, ils font état de l’extraordinaire augmentation des tests cliniques effectués sur des médicaments en Afrique, en Europe de l’Est et en Orient.

En 1990, seulement 271 tests cliniques étaient réalisés hors-Etats-Unis. En 2008 : 6 485, une augmentation de 2 000%.

Au total, 80% des demandes d’approbation de nouveaux médicaments reposent au moins partiellement sur des tests réalisés dans des pays étrangers, là où le contrôle de qualité est nettement moins contraignant qu’en Occident. Avec quelle supervision des autorités américaines ? Seulement 0,7% des sites étrangers reçoivent la visite d’un inspecteur. A Ottawa, Santé Canada s’inquiète du phénomène et s’apprête à mieux encadrer ces externalisations.

Car si une compagnie n’arrive pas à prouver l’efficacité de son produit en Occident, expliquent les journalistes, ils peuvent camoufler cette conclusion et refaire le test dans ces « pays de secours » (c’est le terme utilisé) où, subito presto, le produit fonctionne !

Dans le cas de Avantia, un produit antidiabétique, le gouvernement indien a forcé l’arrêt des tests sur son territoire bien avant que le gouvernement américain ne reconnaisse ses impacts néfastes auprès des patients – une augmentation de 27% de risque d’arrêt cardiaque, entre autres.

Une corruption peut en cacher une autre

WikiLeaks vient de lever un autre coin de voile sur les conséquences politiques de l’externalisation, cette fois au Nigeria. La société pharmaceutique Pfizer a dû verser 75 millions de dollars (53 millions d’euros) en indemnités aux familles des onze enfants morts après avoir « testé » un produit contre la méningite.


Fiddausi Abdullahi Madaki, victime des tests cliniques de Pfizer au Nigeria, dans sa maison de Kano (Mike Oboh/Reuters).

Le NouvelObs.com rapporte que le directeur de Pfizer au Nigeria s’est ouvert à l’ambassadeur américain de la riposte de son entreprise. Il s’agissait de trouver des preuves de corruption pour compromettre le ministre nigérian de la Santé, qui s’entêtait à poursuivre Pfizer devant la justice.

La prescription a fonctionné. Le ministre a démissionné. Les poursuites ont été retirées. Pfizer-Nigeria est en bonne santé.

Et encore : il y a eu en 2008 près de 2 000 tests cliniques en Chine pour des produits américains. Pourtant ce n’est qu’en novembre 2010 que les autorités chinoises ont publié leurs premières « lignes directrices éthiques » pour protéger les participants.

En partenariat avec Ecoles internationales d’été 2011


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  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 13h39 le 08/03/2011
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    En dehors de l’industrie militaire qui possède ses propres normes, la pharmacie, l’aéronautique et le nucléaire sont soumis aux contraintes de l’assurance qualité.
    L’assurance qualité c’est l’ensemble des actions entreprises pour garantir aux acteurs externes (clients, distributeurs, partenaires,..) un niveau de qualité. Dans le cadre de la normalisation ce niveau est généralement attesté par une norme ISO de la « famille » ISO 9000.
    L’assurance qualité permet à tous les stades, depuis la recherche, laconception, le développement, la lproduction, ’ utilisation, la maintenance,.. de s’assurer que les acteurs, bureaux d’études, ateliers de productions ou de maintenance, sous traitants ont le niveau de qualification requis pour effectuer les tâches qui leurs sont confiés. D’autre part un système permanent d’enregistrements et d’archivages des données permet à des autorités qualifiées de vérifier que la qualité définie pour l’ensemble du processus est toujours respectée.
    Ceci est la théorie et si, pour des raisons mercantiles, ce processus n’est pas respecté, il y a toute raison pour avoir des sueurs froides lorsqu’on prend un avion ou un cachet de paracétamol. Quant au nucléaire, inutile de faire un dessin.

  • inspecteur crouton
    inspecteur crouton
    troll de tram
    • Posté à 15h12 le 08/03/2011
    • Internaute 118828
      troll de tram

    Vous... vous voulez FAUSSER LE JEU DE LA LIBRE CONCURRENCE ? ?

    Vous êtes complètement fous, à Rue89...

  • mewtow
    • Posté à 16h02 le 08/03/2011
    • Internaute 138470

    Ou alors on soustraite car c’est moins cher, sans se soucier des conséquences sur le client ou encore sa sécurité.

    D’accord, sous traiter n’est pas forcément synonyme de travail mal fait.

    Mais il y a des taches critiques qui devraient normalement être faites dans l’enceinte de l’entreprise, avec une armée d’ingénieurs et techniciens qualifiés, histoire de savoir si le travail fait est bien fait ou pas.

    Et ces taches sont très chère. Et de plus en plus sous traitées.

    Dans certains cas, le cahier des charges et tout le reste est parfaitement remplit, mais les exigences de tests, de qualité de conception ne le sont pas forcément. Et si c’est fait par un sous traitant, ca ne se voit pas durant un bon bout de temps. En tout cas, rarement avant le premier accident.

    C’est pour cela que sous traiter une tache critique, c’est mal : comment savoir si le travail a été bien fait ?

    Certaines boites peuvent en profiter et se dire « pas vu pas pris ». En évitant de sous traiter, l’entreprise peut vérifier plus facilement s’il y a des manquements ou négligences de conceptions dans un produit. Et bien plus efficacement qu’en vérifiant le cahier des charges, qu’en vérifiant le produit final, en en faisant des audits.

  • Keldan
    Keldan répond à mewtow
    Now future & karpe diem
    • Posté à 16h34 le 08/03/2011
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Et c’est écrit où que les vils étrangers ont moins de compétence ? Dans le programme de campagne de l’UMP ?

    J’ai vu du code fait en France, plus que je peux m’en rappeler, et il est comme le code polak, viet, allemand, indien, yankee et japonais que j’ai pu voir : y’a des trucs très bons et des trucs très mauvais.
    Y’a pas que les Indiens qui pissent du code au kilomètre sans réfléchir, en France c’est même la majorité des programmeurs qui fonctionnent ainsi, on en trouve à plus savoir quoi en faire dans les SS2I, tout ce tas de types échoués dans ce domaine choisi sans le vouloir et dont la formation a été bâclée juste pour faire semblant de combler le manque de main d’œuvre.

    C’est sur que si on demande au sous-traitant du boulot de merde, il serait bien con d’embaucher des mecs talentueux, non seulement ça lui coûtera cher pour rien mais en plus ça vexera les techniciens.

    Mais on peut très bien exiger un travail de qualité, ce qui implique que le prestataire aura la main d’œuvre qualifiée nécessaire. Et quand on s’engage dans cette voie, la chose à faire au début, le temps que la confiance s’installe, est de vérifier à fond le boulot fait.

    Sauf que la maitrise d’ouvrage se contente de dire que la maitrise d’œuvre peut faire comme elle veut, tant qu’elle dépasse pas le bas prix et qu’elle accepte de se faire balancer quand y’aura une merde.

    C’est clair qu’il doit être plus difficile de trouver un bon technicien au Mexique qu’en France à cause du système d’éducation, mais ça n’est pas impossible.
    Et justement en encourageant le travail de qualité, et en le payant correctement, on incitera les gens à suivre une bonne formation et à bosser dans des boites qui font du bon boulot.
    Puis cela mettra un peu de baume au cœur de ceux qui ont déjà les compétences mais qui doivent se contenter de faire du boulot de merde car on ne leur propose que ça.

    De même que la sous-traitance n’est absolument pas synonyme de travail de mauvaise qualité.
    C’est même le contraire, car quand le client ne laisse rien passer, et qu’il peut aisément ruiner la réputation si on parle de marché qui dépasse le million et donc avec un nombre réduit d’acteurs.
    Il est clair que certaines sociétés se sont spécialisées dans le travail de merde pas cher, comme d’autres dans la bouffe insipide à bas prix, mais ils ne sont qu’une partie de ce qu’est la sous-traitance, qui ont réussi à ruiner la réputation de la noble profession de mercenaire.
    Ces gens sont à la sous-traitance ce que Dick Cheney est à la démocratie, ce que McDo est au steak et ce que TF1 est à la culture...

  • mewtow
    mewtow répond à Keldan
    • Posté à 17h04 le 08/03/2011
    • Internaute 138470

    Pour te répondre, il suffit de citer l’article :

    « Alors qu’aux Etats-Unis, plus de la moitié des techniciens travaillant sur ces avions font état d’un diplôme adéquat, le taux chute à 4% au Mexique et à 1% en Chine.

    La revue Aviation Weekly cite pour sa part une étude de l’université de New York concernant la capacité de 1 000 techniciens étrangers de lire les manuels techniques anglophones, rarement traduits. Alors que les techniciens américains affichent un niveau de lecture équivalent à quatorze années d’études, leurs collègues chinois, mexicains ou espagnols n’en affichent que cinq. »

    En clair : les mexicains, et autres ne savent quasiment pas lire des documents techniques en anglais, ce qui est la base de leur travail. Et je parie que ca doit être la même chose pour toutes les autres compétences.

    Sans compter que rares sont ceux qui ont les diplômes voulus lorsqu’un sou-traite ailleurs que dans un pays avec un systéme éducatif normal. Sympa, non ?