A débattre

17/02/2011 à 12h26

Et si la théorie des dominos du monde arabe était fausse ?

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Les révolutions de Tunisie et d’Egypte ne sont pas nécessairement duplicables par les opposants des autres pays arabes.

Après la Tunisie en janvier, et l’Egypte en février, une idée s’est vite répandue, qui faisait des autres pays arabes autant de dominos à faire tomber au rythme des manifs organisées via Facebook. Et si les conditions qui ont fait chuter Ben Ali et Moubarak n’étaient pas remplies ailleurs ? Et si la révolution de la jeunesse arabe devait se trouver d’autres formes, d’autres modes d’organisation ?

La Tunisie et l’Egypte avaient en commun un dictateur au profil connu, officier vieillissant ayant troqué l’uniforme pour le costume cravate, une armée républicaine, une relative homogénéité de leur population, et une classe moyenne importante doublée d’un fossé social considérable.

Ces conditions ont permis la rencontre entre une jeunesse moderne et connectée aux réseaux sociaux mondiaux, et les laissés-pour-compte de la croissance, avec la bienveillance d’une armée qui a refusé de tirer sur le peuple.

Elles n’existent pas ailleurs, et chacun des autres pays arabes théâtre aujourd’hui d’une révolte a ses spécificités, comme le montre la carte interactive ci-dessus, préparée par Rue89. Qu’il s’agisse de la dimension chiite à Bahreïn, bédouine en Jordanie, tribale au Yémen ou en Libye, de la monarchie au Maroc, du poids de l’histoire ensanglantée en Algérie, ou encore du communautarisme au Liban, ces données ne peuvent pas être ignorées dans une vision mécanique de la répétition historique.

L’effet de surprise est passé...

De surcroît, les révolutions tunisienne et égyptienne ont pris tout le monde par surprise, à commencer, évidemment, par les dinosaures qui gouvernaient ces deux pays, et qui pensaient que leurs moukhabarat (police politique) à la main lourde suffisaient à assurer leur sécurité face à une population au mieux résignée, au pire terrorisée.

Aucun autre dirigeant arabe ne peut ignorer aujourd’hui les menaces qui pèsent sur lui. D’abord parce qu’ils ont tous compris que lorsque leurs enfants étaient sur Facebook, ce n’était pas seulement pour draguer ou échanger des photos de soirée avec leurs amis, mais aussi pour préparer des révolutions... Les moukhabarat sont eux aussi sur Facebook.

Résultat, lorsque l’appel à manifester a été lancé en Algérie, il y avait samedi dernier plus de policiers que de manifestants dans les rues d’Alger. Et de la Libye à Bahreïn, les forces de répression se sont mises en marche de manière énergique avant de se laisser déborder par l’occupation de l’espace public sous les caméras bienveillantes d’Al Jazeera.

... mais l’heure des despotes bêtes et méchants a sonné

S’il est donc peu probable que le scénario tunisien et égyptien se reproduise aussi facilement ailleurs, il n’en demeure pas moins que le signal lancé par ces deux révolutions reste entier : le temps des despotes bêtes et méchants qui ont dirigé depuis des décennies la quasi totalité du monde arabe est révolue.

Les experts ou les politiques qui estimaient que le monde arabe était condamné à l’alternative dictateur plus ou moins éclairé ou islamistes ont été démentis de manière éclatante. Ils n’ont pas vu monter une nouvelle génération connectée et désireuse de vivre « normalement », sans la censure des dictateurs, ni les fatwas des imams.

S’ils parviennent à survivre à cette crise, les monarques, despotes mous ou durs qui gouvernent actuellement le monde arabe doivent tenir compte de ce changement fondamental. Ils devront s’adapter rapidement, ou mourir, d’une manière ou d’une autre, à court terme.

Ça sera plus facile dans certains pays que dans d’autres. On peut imaginer le désarroi de certaines classes dirigeantes, en Arabie saoudite, par exemple, Etat le plus rétrograde qui soit, où les femmes n’ont toujours pas le droit de conduire, plus restrictif encore que l’Iran vilipendé et plus répressif que beaucoup de pays à plus mauvaise réputation.

Beaucoup dépendra évidemment de la tournure des événements en Tunisie et en Egypte, de la capacité de ces deux révolutions à accoucher de pays ouverts, modernes, apaisés, pouvant servir de modèles au reste d’un monde arabe tétanisé. L’Egypte, de ce point de vue, a toujours été le pays phare du monde arabe, et fera l’objet de toutes les attentions.

Le pire, pour les régimes autoritaires, serait de considérer que survivre à cette vague révolutionnaire leur donnerait un blanc-seing pour poursuivre comme si de rien n’était. Ce serait la meilleure recette pour prendre en pleine figure l’effet boomerang de leur immobilisme, d’autres révoltes ou d’autres révolutions, qui prendraient des formes aussi imprévisibles et déconcertantes que celle qui vient de balayer en quelques semaines des régimes qui semblaient indéboulonnables.

Carte : Marie Kostrz, Rue89

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  • A déménagé le 04-03-2012
    • Posté à 18h00 le 17/02/2011
    • Internaute 89071
      non connue

    Bon article, bien que dérobant parfois (réformer ou mourir ? Non, plutôt réformer ou perdre le pouvoir, au risque de mourir ou de fuir dans des pays étrangers).

    Cependant, je ne crois pas que la théories des dominos ne soit pas applicable dans d’autres pays sous prétexte que les conditions sont différentes. Ce qui détermine le potentiel de soulèvement est plutôt à chercher dans le ras-le-bol des populations, souvent actives, qui ne voient pas d’avenir dans leur pays.

    Que la police politique soit alerte aux mouvements de mécontentement n’implique pas que ces mouvements seront tués dans l’œuf, mais plutôt que si révolution il devrait avoir, elle serait plus longue et peut-être plus sanglante à se mettre en place. Regardez l’Iran, le potentiel est toujours là, malgré la répression.

    De plus, il faut également se poser la question si les populations accepteront qu’un dirigeant reste éternellement sur son trône, même s’il effectue des réformes indispensables. Si vous verrouillez le pouvoir et que vous assouplissez les instituions, vous n’empêcher pas les gens à utiliser la force pour exprimer leur désarroi.

    Les mouvements de protestation sont donc potentiellement duplicables, mais peut-être pas dans un laps de temps aussi court que pour la Tunise et l’Egypte.

    En tout cas, la chute des régimes égyptiens et tunisiens annoncent clairement que les temps ont changés et que les autocraties traditionnelles sont condamnés a moyen-terme.

  • Pippo
    Pippo
    Consultant International T. (...)
    • Posté à 18h42 le 17/02/2011
    • Internaute 122449
      Consultant International T. (...)

    Vous avez raison dans un sens, il ne s’agit pas de « Théorie des Dominos »...Nous sommes loin du Vietnam...Il s’agit de la « Théorie des Pions »...Par « Pion » j’entends ces Despotes et ces Tyrans sanguinaires qui tomberont les uns après les autres, très bas du haut de leur piédestal, et qui ont tous des points communs :
    1 - Être placé par une superpuissance et se faire instrumentaliser pour réprimer (BEN ALI - MUBARAK...et bien d’autres)
    2 - S’enrichir (et leur entourage) de manière indécente au dépend d’un Peuple qu’ils affament à outrance
    3 - Soigner une image mensongère du Bonheur et de la joie de vivre de ce Peuple, qu’ils ont au préalable muselé
    La théorie des Pions balaiera, si ce n’est pour les prochaines semaines, les quelques mois à venir, l’Ouest et le Sud de la Tunisie, et en progressant vers le Golfe, en passant par le Yémen.
    La Révolution Tunisienne est auto exportable (l’Égypte en est un exemple immédiat), par le simple fait que la soif de Liberté est commune à tous les Peuples frustrés de Dignité
    L’incidence la plus évidente sur le plan interne est certainement la Liberté recouvrée ; le plus important pour nous c’est d’avoir cassé la peur, remodelé la géo-politique et la géo-stratégie, dans le monde Arabe, et au Proche Orient.
    Effets de Théorie ou pas, n’est ce pas là plutôt « La Théorie de la Volonté des Peuples » ? ....Un Ami Tunisien