Quinze années dans les geôles de Ben Ali : vers la liberté (2/2)
Après la torture, Hamadi Ben Abdelmalek, prisonnier politique sous Ben Ali, raconte à Rue89 ses dernières années de détention.
Accusé, sans preuves, de préparer des attaques contre le régime de Ben Ali, le Tunisien Hamadi Ben Abdelmalek a été emprisonné de janvier 1992 à novembre 2006. Cet article est la suite de son témoignage ; la première partie décrivait la torture et ses premières années passées dans les geôles tunisiennes.
L’histoire d’Hamadi est celle de centaines – peut-être de milliers – de Tunisiens faits prisonniers politiques entre 1990 et 2010 par la dictature de Ben Ali.
(De Tunis) Mars 1998. Six ans que Hamadi Ben Abdelmalek ne voit le ciel qu’à travers des barbelés. Ce matin-là, il se coupe les cheveux dans la cour. Il a le droit d’être dehors. Pas longtemps, seulement aux horaires où sa chambrée y est autorisée, mais ce sont toujours quelques heures hors des cellules surpeuplées. Certains prisonniers politiques – une qualification qui n’existe pas sous le régime de Ben Ali – ne peuvent y accéder qu’une demi-heure par jour.
« C’est pas ton tour, tu rentres », dit le gardien. Hamadi ne peut pas, il n’a rasé que la partie droite de son crâne. Le gardien ne veut rien entendre. C’est donc la boule à « zéro et demie » qu’il rejoint sa cellule.
Ces minuscules humiliations n’étaient peut-être rien comparées à celles, physiques, qu’ils subissaient mais elles existaient et lui rendaient la détention plus indigne encore.
Des jours de « silo » ou les coups de brodequin du gardien
Prenez les douches. Les détenus avaient des sandales en plastiques dont Hamadi n’a jamais bien compris l’utilité ; de l’eau croupissante leur arrivait jusqu’à mi-mollet.
« Je ne voulais pas y aller. Il y avait quarante personnes pour vingt jets. Parfois ils fermaient l’eau alors qu’on était couverts de savon. »
Pour ceux qui tentent de se laver au lavabo des toilettes, c’est cinq jours de « silo ». Le silo c’est plusieurs jours d’isolation torse et pieds nus dans une minuscule cellule.
Pour ceux qui partagent leur repas avec leur compagnon, c’est aussi le silo ou les coups. Et quand ce n’est pas la matraque du gardien qui vous détruit le dos, c’est son brodequin qui vous le broie.
« Un morceau de sucre pour une bonne nouvelle »
Dans le « couffin » que lui apporte trois fois par semaine sa famille, surtout pas de tomates, de miel, d’huile ou de piment. Aucun autre interdit que le nombre ne frappe les fruits : cinq par couffin. Il va de soi qu’une datte compte pour un fruit. C’est la loi. Il ne sert à rien de comprendre.
Rien n’échappe à la surveillance étroite des gardiens et de leurs indics ; alors, au parloir, certaines choses sont tues.
Parce qu’il n’a pas fait son service militaire, le fils d’Hamadi est embarqué, un matin, au commissariat. Deux jours plus tard, dans le couffin, Hamadi trouve un morceau de sucre. Il comprend que son fils a été relâché.
« C’était un code : un morceau de sucre pour une bonne nouvelle. »
« Des articles découpés, parfois une page entière »
Au moment d’un voyage de Ben Ali en Europe, France 2 et la RAI, la télévision publique italienne, disparaissent de l’écran. Les prisonniers ne doivent surtout pas savoir que les protestations des défenseurs des droits de l’homme ont accompagné la visite de l’ex-président tunisien. Cette folle paranoïa alla plus loin : la transmission rétablie, les télés furent bricolées pour empêcher les prisonniers de s’informer autrement que sur les chaînes nationales.
Mais le danger n’était pas uniquement télévisuel. La presse et les livres étaient aussi minutieusement contrôlés. Les journaux ?
« Parfois, on passait vingt ou vingt-cinq jours sans presse. Quand ils arrivaient, il y avait des articles découpés, parfois une page entière. »
Les livres ?
« J’ai lu, une fois, un livre qui parlait de la fin du monde en 1999... C’était ce genre de littérature qu’on trouvait en prison. »
Les censeurs sont navrants. Lorsqu’une femme apporte à son mari, Mahmoud D., alors docteur en chimie, un livre de 500 pages, bourré de symboles et de schémas, il est soigneusement déchiffré par la direction pénitentiaire qui n’y voit rien de bon car comment savoir si ces formules ne sont pas aussi utiles à la fabrication d’armes et d’explosifs ?
Les interdits sont absurdes et les protestations inutiles. La réponse des geôliers demeure invariable :
« T’es pas dans un palace, t’es en prison. »
Cette « infirmerie » d’où l’on sort mort
Hamadi est un miraculé car d’autres sont morts. Dans la cellule 22 de l’infirmerie, les frères S. ont brûlé vifs. Un incendie. Les malades ne revenaient pas toujours de cette « infirmerie », une succession de cellules glaciales, où ils attendaient des soins qui n’arrivaient jamais.
En 1997, il y avait cet avocat, Ahmed L. Souffreteux, asthmatique, visage blême. Dans la chambre, Hamadi et lui discutent, assis sur leurs seaux. Il n’y avait pas de chaises en prison, juste des seaux.
« Le pauvre, il n’arrivait pas à respirer. Je lui ai demandé : “Mais pourquoi tu ne sors pas ? Il faut sortir !” Le chef de pavillon l’a emmené à l’infirmerie. Il paraît qu’ils lui ont fait une piqûre qui accélère les battements du cœur. Il est mort à 23h30. Des détenus l’ont emmené. C’était un cadavre. »
Et puis, ce jeune au cœur fragile, venu de la prison du Kef. Il est resté deux ans au 9-Avril, la prison de Tunis, avant de disparaître. Mort à l’hôpital.
A la prison de Messadine, celle où sera transféré Hamadi quelques années plus tard, Lotfi E. cesse de se nourrir un soir. Le lendemain, il ne parle plus. Il ne marche plus. Rien ne se passe.
« On a fait circuler une rumeur. On a dit à un infirmier, c’était un brave type, qu’on allait faire une grève de la faim pour Lotfi. C’était faux mais c’était un bon moyen de pression. On a écrit une requête au directeur pour qu’il reçoive des soins intensifs. »
A 19 heures, on est venu prendre Lotfi mais et il n’est jamais revenu.
« Un général tout en or fouille dans mon seau »
Cette prison de Messadine, Hamadi la rejoint en 2004, après la visite d’un homme important, un général de la sûreté et ami de Ben Ali. Il venait d’être nommé à la prison.
Avec une vingtaine de policiers en civil, il fouille une première fois sa cellule. Cette semaine-là, Hamadi était à l’infirmerie. Dans sa cellule, ils sont quatre. Il y a Moncef A. un étudiant en philosophie de Gabès, Réda B. un ingénieur informatique condamné à perpétuité en raison de ses liens avec Ennahda et un quatrième homme, absent durant la fouille – il est à l’hôpital.
Et tout ce chambard parce qu’Hamadi est soupçonné de préparer une évasion. Ça fait plus d’une décennie qu’il est enfermé mais alors, ça :
« Un général tout en or qui fouille dans mon seau pour trouver des indices ! »
Transfèrement à Messadine, prison sans infirmerie
Le 29 août, les trois détenus sont réveillés à 3 heures du matin. A 4 heures, ils sont à nouveau fouillés. A 7 heures, la camionnette démarre. Ils sont quatorze, avec leurs sacs et leurs seaux.
« Il faisait chaud, les gens vomissaient. »
Premier arrêt : El-Haouareb, près de Kairouan. Des gens descendaient, d’autres montaient. Aucune explication n’est fournie, personne ne sait quel sera son arrêt définitif. Finalement, Hamadi descend à la prison de Messadine.
Dans la chambre 13, ils sont une cinquantaine. Des enfants ! 15, 16, 17 ans, pas plus. Pour fuir les prisons réservées aux mineurs, aux méthodes brutales, ils avaient dit être majeurs.
« J’ai refusé d’entrer dans cette chambre et il n’y avait pas d’infirmerie. Pourquoi m’avoir envoyé là ? J’étais malade, ils le savaient ! Le gardien a menacé de m’envoyer au silo. »
Dehors, sa famille ne sait pas qu’il a été transféré. Comme tous les lundis, le fils de Hamadi se présente au parloir. Son père n’est pas là. Lorsqu’il apprend son transfèrement, il rejoint Messadine.
A Rahma, plus jeune fille d’Hamadi : « Ton père, il a tué qui ? »
Ces années d’emprisonnement ne sont qu’inquiétude, fatigue et vexations pour la famille Ben Abdelmalek. Les amis sont partis. La police les harcèle et la petite dernière, Rahma, ne comprend pas ce qu’on reproche à ce père qu’elle n’a connu qu’au parloir.
En cours d’éducation civique, elle écoute son enseignante raconter que tous les Tunisiens, tous, ont le droit de circuler librement grâce à leur passeport. Rahma ne comprend pas, elle est tunisienne alors pourquoi n’a-t-elle pas de passeport elle aussi ?
La prof rétorque que c’est impossible de ne pas en avoir avant d’ajouter qu’elle doit être un cas particulier. Rahma explique que son père est en prison. Aux enfants qui jouent avec elle et qui lui demandent « où est ton père », elle répond « en prison ». Et eux : « Il a tué qui ? »
Menacés, les avocats d’Hamadi contraints d’abandonner
« Hamadi Ben Abdelmalek... Ben Abdelmalek... » Fathi Layouni, l’un de ses avocats à l’époque, ne s’en souvient pas immédiatement. Des dossiers, il en a eu des centaines. L’agriculteur ! Ça lui revient :
« C’était un dossier très particulier... Je me souviens maintenant. C’est un homme très sensible. »
Il se lève :
« Il m’avait raconté comment ils lui ont lié les pieds et les mains. Le poulet rôti... Cet homme a beaucoup souffert. »
Dans les années 90, il a défendu des islamistes :
« Ben Ali a utilisé ce dossier pour avoir le soutien de l’Occident. En Tunisie, nous n’avons pas connu le terrorisme islamiste. Les islamistes d’Ennahda n’ont jamais constitué de groupes armés.
Ceux qu’on a arrêtés ont été victimes de coups montés. Aucune preuve n’a jamais été avancée dans les procès. L’incendie de Bab Souika a été un grave accident mais la volonté délibérée de donner la mort n’a pas été prouvée [en janvier 2011, Ennahda a reconnu que des jeunes du mouvement étaient impliqués dans l’incendie de Bab Souika en 1991, ndlr]. »
Pour avoir défendu certains cas, Fathi Layouni a lui aussi été mis sous surveillance, menacé, arrêté et retenu au ministère de l’Intérieur. Youssr Chabi, jeune avocate à l’époque, et lui ont dû jeter l’éponge après avoir commencé à défendre Hammadi.
Il n’en veut à personne, la répression était trop féroce pour jouer aux héros. Seul, derrière les grilles, Hamadi n’y croit plus. Les années ont passé, ses enfants ont grandi. Il enchaîne les grèves de la faim. Ce geste ne relève pas seulement du désespoir, c’est une démonstration d’honneur.
« Je voulais mourir pour ne plus être un boulet »
La première, du 8 décembre 1996 au 6 janvier 1997, est collective. Les prisons de Tunis sont pleines de grévistes. Le 14 décembre, Hamadi est transféré à l’hôpital, des chaînes aux pieds. Rouillées. Il pense alors à ses vaches et à leurs chaînes neuves.
« J’aurais voulu être un animal, au moins, il y aurait eu Brigitte Bardot pour me défendre. Un Tunisien n’était rien, sa vie ne valait rien.
Les médecins restaient des heures pour me convaincre de rompre cette grève. “Si tu meurs, on aura des problèmes.” Mais je ne voulais plus vivre, je voulais mourir pour ne plus être un boulet pour mes enfants. »
Ses enfants Walid et Ramla, étudiants en France, se démènent pour le faire sortir de prison. Ils écrivent aux associations, à l’ambassade et même au Quai d’Orsay. Le ministère des Affaires Etrangères français répond qu’il ne peut pas s’ingérer dans les affaires de l’Etat tunisien mais leur conseille d’alerter les médias. L’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) se mobilise. En vain.
Tarak et Mohamed, « je les ai laissés à Bizerte »
Le 11 septembre 2005, c’est le dernier transfèrement. Dans la cellule, 32 personnes et une cinquantaine d’oiseaux, on est à Bizerte. Il y a des Algériens, des Libyens et des Marocains, Tarek B. et Mohamed. Tous, arrêtés pour consommation de drogue, comptent eux aussi les jours.
Tarek partage les plats de sa mère qui vient depuis Tanger, les bras chargés de gâteaux. Ses souvenirs de prison sont pénibles pour Hamadi mais celui-ci, précisément, l’émeut. Comme de la nostalgie :
« Tarek disait : “Goûte les plats de maman.” C’était bon. Et Mohamed, un homme formidable. Il était très méticuleux, jusqu’aux plis des draps. Je les ai laissés là-bas. »
Hamadi Ben Adbelmalek et 56 prisonniers d’opinion sont libérés le 5 novembre 2006. Un geste du président Ben Ali. « Tu te demandes si c’est un rêve ou si c’est la réalité [...], c’est énorme », écrit son fils dans un courrier envoyé à ceux, rares, qui les ont entourés ces quinze années. Mais le temps des épreuves n’est pas terminé.
En liberté surveillée
La police n’est jamais loin. Discrète mais omniprésente. Elle exige d’abord qu’Hamadi passe au commissariat tous les jours. Il refuse. Ils lui interdisent alors de quitter Tunis sans prévenir. Pour aller où ? Il a 63 ans, le corps usé et un passeport toujours confisqué. Deux mois avant la chute de Ben Ali, ils sonnent à nouveau chez lui :
« El-Hadj, pourquoi tu ne sors pas de chez toi ?
– Mais je ne sors pas parce que je suis malade ! »
Sur le document qu’on lui remet à la sortie, la date d’entrée indiquée est celle du 23 mars 1992. Pour la justice, ces deux mois passés dans les caves du ministère de l’Intérieur n’existent pas. Ces petits arrangements avec la réalité ont été la norme sous Ben Ali, confirme Fathi Layouni. Comme la triste histoire de Hamadi Ben Abdelmalek.
« Il doit y avoir réparation »
Ils auraient été 30 000 prisonniers d’opinion. Combien ont connu la torture ? Les humiliations ? La mort ? La section régionale des avocats de Tunis va créer sa propre commission sur les violations des droits de l’homme sous Ben Ali. Fathi Layouni :
« Les injustices commises pendant ces vingt dernières années sont considérables. Il y a eu complicité de la part des membres du gouvernement, de la police et des juges.
Pour ces détenus politiques, la peine a été doublée. A leur sortie de prison, ils ont été harcelés, privés de papiers et de travail, leurs familles ont été placées sous surveillance... Il doit y avoir réparation. »
Depuis le 14 janvier, Hamadi Ben Abdelmalek est enfin un homme libre. Il ne renie pas ses amis d’Ennahda mais il ne fera pas de politique.
« Je n’en ai jamais fait. J’ai 63 ans, ça ne m’intéresse pas. »
« A défaut du pardon, laisse venir l’oubli »
Désormais, quand on sonne chez lui, ce n’est plus la police mais un de ces amis d’autrefois. Ceux qui avaient oublié son adresse et qui ressuscitent chez Hamadi ces vers de Musset dans « La Nuit d’octobre » :
« Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine
De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui
Epargne-toi du moins le tourment de la haine
A défaut du pardon, laisse venir l’oubli. » (Ecouter le son)
Mais lui n’oubliera pas. Il n’oubliera pas ce qu’il a perdu. Quinze ans de vie de famille.
« Ils sont tout pour moi. »
Il va porter plainte contre ses tortionnaires. Parmi eux, Ben Ali, Abdellah Kallel, ancien ministre de l’Intérieur actuellement en résidence surveillée, et Azzedine Jenayah.
On pense au commencement, à Ali, l’homme aux 150 dinars. Qu’est-il devenu ?
« Il a été renvoyé en Algérie. Tlili m’a dit qu’il allait très bien aujourd’hui. »
Abdellatif Tlili, l’ami d’Algérie, a lui obtenu l’asile politique dans les années 90 en Allemagne. A la fin du mois de janvier, après plus de vingt ans d’absence, il est revenu à Tunis. Hamadi l’a accueilli à l’aéroport. Tlili a demandé pardon. Hamadi lui a répondu :
« Mais ce n’est pas toi le responsable. »
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chômeur
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A propos de tortures ! ,
« à 13 ans, ils lui ont pissé dessus, l’ont torturé et condamné à huit mois de prison. »
Aya Kaniuk & Tamar Goldschmidt
L’humiliation est quelque chose de subjectif ; cela dépend de nos représentations personnelles. Pour moi par exemple, ce qui me semble le plus humiliant ce n’est pas qu’ils aient pissé sur lui mais qu’ils l’aient mis tout nu. Au début, le père de Mohammad avait honte de nous dire qu’ils lui avaient pissé dessus. Il ne pouvait pas prononcer ces mots là tout haut, je crois que pour lui c’était la chose la plus humiliante qu’ils aient faite à son fils.
Quel genre de personnes, je me demandais, appréhendent un enfant de 13 ans et le torturent de la sorte ? Et puis je me suis répondu : à peu près n’importe quel soldat israélien. N’importe quel soldat de l’armée israélienne se conduit ainsi avec les Palestiniens. N’importe qui, en fait, si les règles locales le permettent.
La première fois que je l’ai vu, c’était dans le hall numéro deux de la Cour militaire de « Ofer ». C’est là qu’on juge les enfants : 20, 22, 23 enfants par jour. Les enfants et les adolescents arrivent par groupes de deux, trois et parfois quatre, en tenues de prisonnier marrons, leurs pieds entravés, menottés à l’enfant suivant.
Je l’ai tout de suite remarqué parce qu’il avait les cheveux joliment bouclés, l’air très jeune et parce qu’il pleurait. Je ne veux pas dire que les autres enfants ne pleurent pas, du moins les plus jeunes. Mais, d’après ce que j’ai vu, ils pleurent rarement ouvertement ; lui, il n’essayait même pas de retenir ses larmes ni de les cacher.
Le plus souvent ils sont conduits devant la Cour militaire pour qu’elle statue sur la prolongation de la garde. C’est la procédure, même pour les enfants. Peu importe ce dont ils sont accusés et la nature des preuves qui ont conduit à leur arrestation. De fait, quel que soit le rôle de cette Cour militaire, ce n’est certainement pas de trouver la vérité ni de décider de la punition adéquate. Surtout quand on sait que les arrestations sont effectuées au milieu de la nuit, généralement sur simple dénonciation de quelqu’un qui n’est souvent qu’un enfant lui-même. Ils sont accusés le plus souvent d’avoir lancé des pierres ou des cocktails Molotov improvisés. Et cela suffit pour les arrêter sans leur donner même la faculté d’être libérés sous caution, jusqu’à la fin de la procédure. Qui dure plusieurs mois. Au moins trois. Puis un jour on les juge et on les déclare presque toujours coupables. C’est le chef d’accusation qui tient lieu de preuve.
Et d’ailleurs, même si on admet que jeter une pierre sur l’occupant est un crime et qu’un enfant qui lance des pierres est aussi coupable qu’un adulte et même qu’une pierre est aussi dangereuse qu’une balle de revolver - même une pierre qui n’a atteint personne - même si on admet que tout cela est vrai, reste qu’on ne peut jamais savoir ce qui est arrivé exactement. Et ce n’est pas un échec ni une erreur du système, car la recherche de la vérité n’est tout simplement pas le but ici. Parce que la Cour est un outil de l’Occupation qui n’a qu’un seul but : opprimer, persécuter et dominer. Rien d’autre.
Quoiqu’il en soit, ce jour-là, comme beaucoup d’autres, des groupes d’enfants furent amenés les uns derrière les autres, attachés les uns aux autres, la plupart arborant un grand sourire malgré tout. C’est que cette grotesque comparution destinée à prolonger leur garde (et dont le but principal est de donner aux forces d’occupation le temps de briser et d’écraser ces enfants pour en faire des collaborateurs) est pour ces jeunes la seule occasion de voir leur famille. Et voilà le petit Mohammed Mukheir, qui ne sourit pas à ses parents, qui ne fait pas de signes, et je ne sais pourquoi nos coeurs se sont arrêtés et se sont déchirés en le voyant. Et encore, c’était avant d’apprendre ce qu’ils lui avaient fait subir. Son regard, doux et craintif, ses boucles enfantines, ses grands yeux débordants de larmes révélaient l’état de son âme. Et tout se déroula comme d’habitude. Le garde lui enleva les chaînes et il s’assit. Il y avait quelques enfants un peu plus vieux avant lui, et la cour avait pris du retard. Ce qui permit au moins aux enfants de parler avec leur famille dans la mesure où les gardes et les soldats les y autorisaient. Tous bavardaient sauf Mohammed. Il portait une chemise à manches courtes et tremblait de froid et il ne parlait pas, il ne faisait que pleurer. Et sa mère ne pouvait pas non plus s’arrêter de pleurer. Et c’est inhabituel, car les mères pleurent surtout après la comparution. Quand leurs enfants sont emmenés. Et le père, pour ne pas devenir fou, ne cessait de composer un numéro de téléphone virtuel sur sa main en murmurant à l’enfant de ne surtout pas l’oublier. Mais les lèvres de l’enfant étaient figées. Seules ses larmes coulaient.
Et puis ce fut son tour et l’interprète lui dit de se lever et il le fit. On lut son nom. Puis on lui dit de s’asseoir et il le fit. Ses yeux ne voyaient rien et il avait l’air d’avoir bien moins de 13 ans. Peu de temps après la juge dit qu’il y aurait une autre comparution dans 15 jours et le garde ordonna à l’enfant de se lever. Il le fit. Ses yeux et ceux de ses parents étaient rivés les uns aux autres. Alors le garde lui remit les chaînes et lui fit signe de partir. Son visage mouillé de larmes était blanc de terreur.
L’enfant se tenait debout près de la sortie, le garde à côté de lui le pressait d’avancer. Il lança un dernier regard à ses parents, ne pouvait en détacher ses yeux ; sa mère se tordait les mains et son père se décida finalement à lui murmurer : fais toi couper les cheveux. Fais toi couper les cheveux répétait-il tout bas, formant les mots avec sa bouche en montrant sa propre chevelure puis la chevelure bouclée de son fils. Comme s’il pensait que des cheveux courts donneraient une meilleure impression, auraient l’air plus respectable. Mais nous nous pensions le contraire. Qu’il valait mieux que l’enfant reste exactement comme il était. Les cheveux libres et l’air enfantin. Car ses boucles témoignaient du monde qui était le sien, le vrai monde, qu’il ne fallait surtout pas oblitérer. Le monde de l’enfance. Et de cette vulnérabilité jaillissait comme un cri, la réalité de ses droits intrinsèques et inviolables.
Et soudain la juge dit : Pourquoi est-il si peu vêtu ? Les mots résonnèrent dans l’air, leur écho s’évanouissant à mesure que le garde s’éloignait avec lui et disparaissait, et elle n’insista pas. Et les parents assommés se levèrent. La tête basse. Et ils s’en allèrent, courbés, et nous nous sommes dépêchées de les rattraper.
Nous et nos privilèges inviolables, nous continuerons de hanter les couloirs de cette Cour aussi longtemps qu’on nous le permettra.
« Il a menti à sa mère » nous dit Tareq, le père de Mohammed. « Il lui a dit : “Je suis dans le village”. Il était avec les autres enfants et je ne sais pas comment c’est arrivé au juste mais des gens m’ont dit qu’ils l’avaient vu dans la jeep des soldats et qu’ils le passaient à tabac... Je savais où ils l’avaient emmené. Il y a une base de l’armée près de la colonie de Beit Horon. C’est à l’entrée de Lower Beit Ur, entre Upper et Lower Beit Ur. Alors j’y suis allé tout de suite et j’ai demandé après lui. Je voulais leur dire que ce n’était qu’un gosse. S’il a lancé des pierres, je l’enfermerai à la maison. Je voulais savoir ce qui lui arrivait. Mais le soldat m’a dit qu’il n’était pas ici. Que je devais essayer de voir s’il était à ’Ofer’. Il m’a dit ça mais je savais qu’il était ici. je leur ai dit je sais qu’il est ici. Ils m’ont dit ’si vous n’êtes pas parti dans les cinq minutes, le soldat va vous tirer dessus’. Ils parlaient du soldat du minaret. Celui qui surveille les alentours. Son fusil était braqué sur moi. Alors je suis parti. »
« A ce moment-là, nous n’avions aucune idée de ce qu’ils étaient en train de lui faire. Nous ne savions rien. C’est seulement plus tard que nous l’avons su. »
« Nous l’avons cherché une semaine entière, jusqu’à ce que nous ayons trouvé où il était » continua le père. « Partout on nous disait qu’il n’était pas là. Maintenant je sais qu’après trois jours à la base il a été emmené à ’Ofer’. Et qu’il y est resté un mois. Après quoi ils l’ont enfermé à ’Rimonim’. C’est une prison pour les femmes et les enfants. Et pendant tout ce mois il nous a été impossible de lui parler. Jusqu’à la comparution devant la Cour. C’est la première fois qu’on le voyait. Il était incapable de parler, il ne faisait que pleurer. Je ne sais pas ce qu’ils ont dit, ils ont parlé d’une autre date, peut-être dans deux semaines. Je ne me rappelle plus. C’est alors que nous avons reçu un coup de fil. De quelque part à Ramallah. Des militants des droits de l’homme. Pour les mineurs. Ils m’ont dit ’Votre fils est en mauvais état. Il a des problèmes aux pieds. Ils lui ont brûlé les doigts avec des cigarettes, avec des armes à feu. Sa mère et moi on a pleuré une semaine entière. On était incapables de manger. »
« Regardez sur Internet, on y parle ce qui lui est arrivé » ajouta-t-il. Il avait du mal à dessérrer les lèvres pour parler. C’était sans doute trop dur pour lui de nous raconter tout ça. Nous avons cherché sur Internet et nous avons trouvé l’article en question :
« Des soldats israéliens ont torturé deux enfants et les ont forcé à boire l’eau des latrines. »
Bab al Arab- 1.11.2010. Le ministre des Affaires des Détenus de l’Autorité Palestinienne, Issa Qaraqa’, a révélé que les soldats d’occupation avaient uriné sur deux prisonniers palestiniens mineurs et les avaient forcés à boire l’eau des toilettes et les avaient photographiés nus après les avoir arrêté et brutalisés.
Selon des sources palestiniennes, Qaraqa’ a confirmé que les mineurs détenus, Mohammed Tareq Abd allatif Mkheimer محمد طارق عبد اللطيف مخيمر, âgé de 13 ans et Mohammed Nasser Ali Raduan âgé de 13 ans lui aussi et élève de 6ième, avaient donné leur témoignage à l’avocate Hiba Massalha du ministère des prisonniers qui leur avait rendu visite dans l’aile des enfants de la prison ’Rimonim’. Ils ont dit que les forces d’occupation les avaient arrêtés en juillet dernier, leur avaient donné des coups violents sur les pieds avec leurs fusils, puis leur avaient entravé les pieds, leur avaient mis des bandeaux sur les yeux et les avaient conduit dans une colonie où ils les avaient forcés à boire de l’eau dans la cuvette des W.C. et les avaient photographiés tout nus, puis ils avaient mis l’air conditionné sur froid dans les toilettes et les avaient laissés 48 heures enfermés dedans sans vêtements.
Les enfants ont ajouté que chaque fois qu’ils essayaient de dormir, les soldats les réveillaient. La chose la plus répugnante que les soldats leur ai fait subir c’est d’uriner sur leur têtes et leurs visages. Selon l’avocate Massalha, ce qui est arrivé à ces mineurs est immonde, et dépasse l’entendement.
De quoi est-il accusé ? avons-nous demandé.
« Seulement de jeter des pierres d’après ce que nous savons » dit Tareq. « Mais maintenant ils ont ajouté un cocktail Molotov aux accusations. Ce n’est qu’un enfant. Il n’a même pas encore de carte d’identité. S’il en avait une ce serait différent mais il est trop jeune.... Cela fait déjà trois mois qu’il est enfermé. C’est assez. Il a été suffisamment puni. Maintenant je veux l’emmener à la maison. Et m’occuper de ses pieds. Des blessures qu’ils lui ont faites avec leurs fusils et leurs cigarettes. Je ne sais pas ce qu’il a aux pieds. A la Cour je lui ai dit de se comporter comme un homme. Mais il ne pouvait pas s’arrêter de pleurer. Il ne dit pas un mot. Il n’appelle pas. Et sa mère n’arrête pas de prendre des cachets. »
« Il y a un ami en prison qui nous appelle et qui nous dit qu’il est malade. Mais notre fils ne nous appelle pas bien que le juge lui ait donné la permission de nous appeler une fois. Mon amis m’a dit qu’ils avaient déchiré le document que le juge avait donné à mon fils pour qu’il puisse nous appeler et qu’ils l’empêchent de nous appeler. Et qu’il a des bleus autour des yeux et que son nez saigne. »
« Et nous n’avons pas le droit de le voir. Ils nous ont dit qu’on ne pourrait le voir que dans deux mois. Et nous ne savons rien. C’est dur de ne rien savoir. C’est une enfant, rien qu’un enfant. »
« Tout ce que nous pouvons faire c’est attendre, rien qu’attendre. »
Mais pourquoi l’avocat n’a-t-il pas parlé au juge de la torture ? avons-nous demandé. Pourquoi n’a-t-il pas mentionné les sévices que l’enfant subissait ?
« Parce qu’alors ils le traiteraient encore plus mal » nous a expliqué le père. « Ils lui donneraient deux mois de prison de plus parce que nous nous sommes plaints. J’en suis sûr. C’est pour la même raison qu’on ne le laisse pas porter une veste en prison. Vous avez vu qu’il n’avait pas de veste. Et il n’a pas le droit de téléphoner. C’est peut-être parce que les militants des droits de l’homme sont allés le voir en prison. C’est pour cela qu’on le traite comme ça... Alors parler au juge nous causerait encore plus de problèmes. »
Et nous nous sommes dit qu’il avait probablement raison, même si c’est horrible à dire.
Nous avons assisté à trois comparutions au cours desquelles la détention de Mohammad a été prolongée, trois parmi beaucoup d’autres depuis que son procès a commencé.
Entretemps, il s’est fait couper les cheveux comme son père le lui avait conseillé et aussi sans doute parce que c’est obligatoire en prison.
La troisième fois que nous sommes venues, après qu’un plea bargain** ait été conclu entre la défense de Mohammad et le procureur aux termes duquel le petit Mohammad Mukheir serait condamné à une peine de 8 mois de prison en plus d’une amende de 2000 shekels (environ 400 euros NdT) (ou deux mois de prison supplémentaires) et une peine de prison conditionnelle.
Après présentation du plea bargain à la Cour on a entendu les discours d’usage : le juge dit qu’il acceptait le plea bargain en raison du jeune âge du prévenu, de son casier judiciaire vierge, du fait qu’en avouant il avait fait gagner du temps à la Cour et parce que ni la pierre ni le cocktail Molotov qu’on l’accusait d’avoir lancés n’avaient touché quelqu’un. Et donc que finalement personne n’avait été blessé. En raison de quoi elle acceptait le plea bargain et condamnait le petit Mohammad à huit mois de prison et à 2000 shekels d’amende ou s’il ne pouvait pas payer l’amende à deux mois de prison supplémentaires.
En fait presque tous les cas qui arrivent devant la Cour militaire se terminent par un plea bargain. Cela signifie que l’accusé avoue tout ou une partie de ce dont on l’accuse. Et généralement il avoue, qu’il soit ou non coupable, parce qu’il comprend vite qu’il n’a quasiment aucune chance d’être acquitté. Et cela fait déjà des mois qu’il est en prison. Et un plea bargain généralement le condamne à peu près à la peine de prison qu’il a déjà accompli, ou un peu plus. Tandis que se battre pour prouver son innocence durera beaucoup plus longtemps et entraînera probablement une condamnation plus sévère. Alors la plupart préfèrent avouer.
Quand Mohammad a entendu la sentence, il s’est assis et a pris son visage dans ses mains.
« Je ne veux pas rester ici » a-t-il crié. Son père gêné a regardé ailleurs, pâle. Puis il a trouvé la force de regarder son fils et il lui a dit avec une sourire tendu et en forçant la voix : « Mais demain, je viendrai te voir ». Il essayait de lui remonter le moral. Et c’était en effet une chance que la visite qu’ils avaient sollicitée ait été autorisée et soit programmée pour le jour suivant. La souffrance de l’enfant s’atténua un petit peu, sa bouche cessa de trembler et son regard s’éclaircit. Peut-être parce que son esprit d’enfant pouvait espérer jusqu’à demain. Demain on lui apporterait une veste et une couverture. C’est ce que ses yeux disaient. Et il sourit.
Oui, il a souri.
Quoique....
Huit mois de prison et une amende et une peine de prison avec sursis, voilà ce à quoi un enfant de 13 ans a été condamné, un enfant qui, selon l’aveu même des forces d’occupation n’avait fait de mal à personne.
Huit mois grâce à un plea bargain avantageux.
Telle est la Cour militaire.
Tel est le sort des Palestiniens.
Je ne sais pas ce qui m’a paru le pire dans le calvaire de Mohammad Muckeir. Si c’est la torture que lui ont fait subir les soldats ou la terrible découverte que ses parents étaient impuissants à le protéger. Et le fait qu’ils tombent brutalement de leur piédestal et se délitent. Ou est-ce la prise de conscience à un si jeune âge que pour la plupart des Israéliens il n’est pas « quelqu’un » mais « quelque chose » indépendamment de sa personnalité ou de ses qualités humaines. Pour la plupart des Israéliens, il n’existe pas, il n’est pas réel, il n’est pas un être humain. Mais le pire est peut-être encore que, une fois l’urine lavée depuis longtemps et les blessures de ses pieds guéries sous les cicatrices, une fois oubliée la nourriture insuffisante de la prison et les coups reçus et ceux à recevoir, et une fois ses boucles repoussées, quelque chose continuera de hanter le petit Mohammad Muckeir, une déchirure irréparable dans sa vie. Quelque chose que rien ne pourra effacer. Quelque chose comme l’essence de tous les sévices qu’il aura subis et plus encore. Et cette intuition que j’ai fait vibrer les cieux du futur et du passé d’une pulsion implacable et déchirante. Un pouls de tristesse. Et j’espère seulement que Mohammad et moi nous verrons l’avènement d’un autre monde. Un monde où lui et moi jouirons des mêmes droits sur terre. Un monde où il sera enfin considéré comme un être humain et où moi je serai restée un être humain. Avant que le sang ne recouvre le pays, la terre entière et le ciel.
Aya Kaniuk & Tamar Goldschmidt - Machsom Watch (*)
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Notes :
*Machsom Watch est une association de femmes juives israéliennes courageuses qui sont contre l’occupation et qui se sont données pour mission d’aider les Palestiniens en se relayant principalement aux check-points où leur présence les protège d’abus excessifs. Elles passent leurs journées en démarches auprès des autorités d’occupation pour essayer d’alléger leur sort.
**Plea bargain : Une négociation entre l’accusé et le procureur (et parfois le juge) qui met fin à un procès. L’accusé plaide coupable d’un délit inférieur à celui dont il est accusé à l’origine en échange de la garantie d’une condamnation moins lourde.
Traduit de l’hébreu par Tal Haran et de l’Anglais par D. Muselet




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