Sur le terrain 13/02/2011 à 18h10

La fièvre révolutionnaire des Tunisiens n'est pas retombée

Zineb Dryef | Journaliste Rue89

Près d’un mois après avoir chassé Ben Ali, les Tunisois savourent encore leur victoire. Qu’importe « la débandade ». Reportage.


Une Tunisienne longe un graffiti « vive la liberté », à Tunis, le 11 février 2011 (Louafi Larbi/Reuters).

(De Tunis) Il tient un paquet de Marlboro entre ses paumes. « Tu vois, il avait mon destin entre ses mains. » Il écrase le paquet. « Ben Ali aurait pu faire la même chose avec ma vie. » Et ses cigarettes, il les vend dans la rue désormais, sans crainte.

Le commerce de Mahir est l’une des manifestations les plus visibles du changement dans les rues de Tunis. Comme une cinquantaine d’autres vendeurs ambulants, il promène sa marchandise dans la capitale sans plus jamais se la faire confisquer par la police. Jusque-là relégués au souk Sidi Boumendil, les « nasbas » s’étendent désormais avenue Bourguiba, avenue de France, place de Barcelone...

L’itinéraire de Mahir rappelle celui de Mohamed Bouazizi, le martyr de la révolution tunisienne, mais ce natif de Kairouane décline la comparaison. Mahir, comme le vendeur de légumes de Sidi Bouzid, n’avait peut-être pas de travail mais il n’aurait jamais pu s’immoler, « il faut bien du courage pour faire ce que Mohamed Bouazizi a fait », dit-il, et lui, du courage, il n’en avait pas.

France, Etats-Unis... les amis de Ben Ali croqués

Plus loin, sur l’avenue Bourguiba, Mohamed, trente, peut-être quarante années de plus que Mahir. Il a troqué sa « brouette de légumes » sans cesse confisquée contre un stylo Bic à encre bleue.

Accroupi contre un arbre, il dessine un tank. Avec des photos de Ben Ali découpées dans les journaux, il crée des collages féroces contre l’ancien régime qu’il expose sur le trottoir. Régulièrement, une petite assemblée s’arrête pour le regarder faire et commenter les caricatures.


Dessin et collage de Mohamed sur Ben Ali (Zineb Dryef/Rue89).

L’une d’elles représente un hydre dont trois têtes sont triomphantes. Sous les photos du Ben Ali souriant, Mohamed a inscrit le nom des pays amis de l’ancien dictateur : France, Arabie saoudite et Etats-Unis. Sous la tête sanguinolente, il a écrit « Tunisie ».


Dessin et collage de Mohamed sur Ben Ali (Zineb Dryef/Rue89).

En vitrine, le « Guide du routard » et autres livres jadis interdits

Devant les librairies, la foule se presse pour contempler ces livres interdits, désormais en vitrine. Avant la révolution, la libraire Al Kitab (« le livre ») commandait tous les titres, y compris ceux que le pouvoir censurait – « La Régente de Carthage » de Nicolas Beau et Catherine Graciet, « Le Guide du routard », « L’Etat du monde »... Selma Jabbès, libraire, raconte :

« On n’a jamais pratiqué l’autocensure mais on savait qu’on ne recevrait pas ces livres. La procédure était longue. Il fallait envoyer une liste au ministère de l’Intérieur. Une fois qu’ils l’avaient étudiée, ils lisaient certains livres. Tout cela prenait un temps fou et beaucoup de titres n’entraient pas en Tunisie.

Le 12 janvier, on a fermé la librairie en signe de deuil. Après le départ de Ben Ali, on a pris la décision de rassembler tous les livres interdits puis on a fait signer une pétition le 21 janvier. Le lendemain, la levée de la censure sur les livres a été annoncée à la télévision ! Quel plaisir de voir autant de monde devant la librairie. » (Voir la vidéo)

Il y a seulement quelques semaines, les débats étaient interdits et maintenant on s’anime dans les cafés et les théâtres où l’on parle politique.

Ce samedi après-midi, au centre culturel Al Hamra, un vieux cinéma construit en 1922, une soixantaine de personnes assiste à un débat autour du professeur de droit Sadok Belaïd. La semaine précédente, on discutait de la séparation de la religion et de l’Etat. Un magistrat est annoncé prochainement.

Le régisseur général n’en revient pas :

« Il y a un an, sous Ben Ali, la police voulait nous empêcher de louer nos locaux à Ahmed Brahim qui s’était présenté contre lui à la présidentielle. »

Les manifestations continuent. « Pour tuer la Tunisie ? »

Comme Mahir, Mohamed, Selma, les Tunisiens n’ont plus peur. De quoi avoir peur ? Du dictateur ? Le peuple l’a mis dehors. De la police ? Elle est partie. On peut apercevoir ici et là un policier en uniforme faire la circulation et plus rarement encore, un bus entier de policiers stationnant à l’entrée d’une rue. L’un d’eux :

« Nous n’avons pas disparu, nous sommes là. Ce sont des mensonges pour foutre la pagaille. Ils ont fait partir le Président mais ils continuent à manifester ! Pourquoi faire ? Pour tuer la Tunisie ? »

C’est vrai, tous les jours, devant les administrations des dizaines de personnes se rassemblent. Manifester, c’est hurler « dégage ». Des étudiants ont manifesté contre la dureté de la notation à l’université, raconte-t-on.

Les pancartes prolifèrent pour réclamer un salaire, un contrat de travail, la démission d’un directeur... Les drapeaux se déploient pour la liberté et la préservation de la révolution.

« C’est donc ça la démocratie ? »

Voilà près d’un mois que Ben Ali a quitté la Tunisie et il n’a jamais été si présent. Son nom est sur toutes les lèvres, ce qui n’est pas nouveau mais enfin il est prononcé fort et sans peur.

Les Tunisiens ne chuchotent plus, ils parlent, ils écrivent, ils dessinent, ils chantent, ils manifestent. La fièvre ne les quitte plus. Devenues quotidiennes, ces manifestations de joie et de colère n’en sont pas moins impressionnantes, émouvantes :

« Emouvantes ? C’est trop là ! Tu as vu toutes ces poubelles ? »

Les trottoirs sont noirs d’ordures, de papiers, de sacs en plastique. Même rue de Marseille dont un panneau rappelle qu’elle est une « rue témoin » dont il faut « préserver la propreté », il faut enjamber des détritus. La capitale entière, si les éboueurs ne reprennent pas rapidement le travail, risque l’asphyxie.

Les appels à cesser les grèves se multiplient. La direction de l’UGTT, la principale centrale syndicale de Tunisie, qui n’en est plus à une ambiguïté près, a appelé à la fois le gouvernement à engager « rapidement » des négociations sociales et les travailleurs à temporiser leurs revendications...

Le mouvement de contestation permanente perd en popularité, beaucoup de Tunisois considérant qu’il ruine le pays et qu’il discrédite la révolution. Au passage d’un cortège, une tablée de jeunes filles soupirent :

« C’est donc ça la démocratie ? Demander pour soi alors qu’ils sont morts pour le pays ? »

On monte la garde armés de bâtons contre les miliciens

Le Quotidien avance, sans autre preuve que les déclarations du secrétaire général du syndicat de la municipalité de Tunis, que les miliciens du RCD, parti de l’ex-Président, sont les instigateurs de ce chaos.

De ces fameuses milices, devenues l’ennemi commun, personne ne sait rien. Qui sont-elles ? Combien sont-elles ? Quand agissent-elles ? Tout le monde se souvient de la violence qui a suivi le départ de Ben Ali et, quand la nuit tombe, on ressent une légère inquiétude. Les rues se vident, et des hommes s’installent, armés de bâtons parfois, près de leurs immeubles. Ils craignent les braquages.

Au volant de son petit taxi jaune, Jemal hausse les épaules. La police a fouillé le coffre de son taxi sur la route entre Nabeul et Tunis. Ça n’a duré que quelques minutes, l’agent nous a expliqué que des armes circulaient illégalement. La veille, les autorités ont arrêté un groupe armé impliqué dans les violences qui ont ensanglanté le Kef. Ils sont soupçonnés d’être liés au clan Ben Ali. Jemal ne craint pas trop les braquages mais sait-on jamais, il monte la garde dans son quartier.

Les bars des nuits tunisoises s’organisent contre le couvre-feu

Le soir, dans les rues, les choses ont changé. Les ressentiments et les rancœurs explosent. Il n’est pas rare de voir des types complètement saouls jetés dehors par les tenanciers de bar. Viennent alors les coups de poing, les menaces et les attroupements. Les passants, terrorisés, passent leur chemin et les commerçants baissent leurs rideaux.

Les nuits tunisoises, pourtant, ne sont pas qu’inquiètes. Elles sont festives dans les bars qui s’organisent pour contourner le couvre-feu et accueillir leurs clients de minuit à l’aube. Il suffit d’arriver avant minuit et de ne pas ressortir avant 4 heures. On y danse, on y boit beaucoup et on célèbre encore et encore la révolution.

Alors oui, c’est un peu la débandade, disent-ils. Mais qu’importe car c’est l’indépendance ! Ils l’ont arrachée pacifiquement, fièrement et, ils veulent y croire, définitivement.

Cette chronique tunisienne se poursuivra toute cette semaine. Si vous êtes en Tunisie, n’hésitez pas à me transmettre des informations. Ecrivez à zdryef[at]rue89.com.

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  • Thucydide
    Thucydide
    Que survive la Démocratie en (...)
    • Posté à 18h37 le 13/02/2011
    • Internaute 6396
      Que survive la Démocratie en (...)

    Il ne manquerait plus que cela, qu’elle retombe, leur fièvre...
    Parce que pour l’instant ça patine un max du côté transition, ce qui est normal.

    Mais leur rêve, ils finiront par l’arracher comme leurs cousins nilotiques.
    Ils en ont la capacité, puisqu’ils en ont le mental ad hoc

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 20h19 le 13/02/2011
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    Le pied, ce billet !

    Mais alors, certains commentaires...

    Hého, amis tunisiens, vous qui avez réussi à virer Ben Ali, pouvez pas nous aider à nous débarrasser des sangsues de la crétinerie universelle (hervé14, vulcain06, meatz...) ?

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 07h11 le 14/02/2011
    • 49273
      Petit agité

    Pour l’instant les Tunisiens sont légitimement dans l’euphorie, mais le réveil va être douloureux quand ils vont se rendre compte qu’ils se sont tirés une belle balle dans le pied au regard de la réussite inouïe qu’avait connu leur pays depuis 20 ans. Ce pays avait tout (Education, droit des femmes, démographie, santé, couverture médicale, etc…) à l’exception d’une liberté politique inexistante dans le monde Arabe.

    Les naïfs croient que les avantages tunisiens seront préservés et que la démocratie résoudra les problèmes du chômage mais en attendant il faut assumer les 2 ou 3 milliards perdus par l’économie tunisienne à cause de la « révolution », la chute du tourisme et déjà le retour de prêches radicaux à l’encontre notamment du Code de Statut Personnel qui consacre l’égalité hommes-femmes. C’est le double-effet Kisskool.

    Ils font bien d’en profiter, j’espère me gourrer mais j’ai peur que la gueule de bois soit sévère.

  • monette
    • Posté à 08h42 le 14/02/2011
    • Internaute 17372

    Merci à Rue89 !
    La presse française ( celle dont les journalistes sont libres ) donne trop de place à la révolution en route en Egypte , pas assez à celles du Yémen , de Jordanie , d’Algérie , etc... , tous ces peuples du Moyen Orient qui ne veulent plus être gouvernés par des larbins de l’occident .
    Toute la place aux évènements d’Egypte , barrage officiel adoubé pas les Etats-Unis d’Amérique , dernier rempart de l’impunité d’Israël .

    On cherche en vain des nouvelles de l’évolution de la situation en Tunisie , pourtant primordiales , du plus haut intèrêt quant à l’analyse des moyens dont disposent les citoyens pour récupèrer leurs droits !