Tribune 11/02/2011 à 12h39

Le thé est cher ? Normal, le prix est fixé par l'offre et la demande

Alexandre Delaigue | Econoclaste


Une jeune femme tient une tasse de thé (Shandi-lee/Flickr/CC).

En me baladant sur Rue89, je tombe sur la question-réponse suivante : pourquoi le thé coûte-t-il aussi cher dans les cafés et restaurants ? La réponse montre à quel point les gens sont éloignés du raisonnement économique le plus basique.

La réponse apportée, en effet, se contente d’essayer d’établir un prix de revient du thé servi dans un bistrot, en le comparant avec celui d’un café, pour constater que le prix de vente est hors de proportion avec le prix de revient, ce qui signifie, bien entendu, que les cafetiers se font des appendices reproducteurs en or sur le dos des clients. Elle repose sur un vieux mythe : celui du « vrai prix » qui correspond au coût de revient, plus une marge « raisonnable » pour le vendeur ; une approche qui comprend deux erreurs majeures.

Première erreur : le coût de revient d’un produit n’existe pas. Pour le comprendre, considérez l’exemple suivant. Je vais au marché, j’achète 10 kg de chou à 1 euro le kilo, et 10 kg de carottes à 2 euros le kilo. Pour aller au marché, j’ai acheté un ticket de bus qui m’a coûté 3 euros. Ma dépense totale est donc de 33 euros. Combien m’ont coûté les carottes ?

Le problème est de savoir quelle fraction du ticket de bus je dois affecter aux carottes. Pour cela, j’ai trois possibilités :

  • J’affecte le prix du ticket de bus au prorata des volumes de légumes achetés. J’ai acheté autant de choux que de carottes, donc je dois affecter 1,5 euros aux choux, 1,5 euros aux carottes. Les carottes m’ont alors coûté 21,5 euros en tout, soit 2,15 euros par kilo (les choux m’ont eux coûté 1,15 euros le kg).
  • J’affecte le prix du ticket de bus en fonction de la valeur des légumes achetés. J’ai dépensé 10 euros en chou et 20 euros en carottes. Je dois alors affecter 1 euro aux choux, et 2 euros aux carottes. Les carottes m’ont donc coûté 22 euros, soit 2,2 euros par kilo (coût des choux : 1,1 euro le kg).
  • En fait, j’étais allé au marché uniquement pour acheter des choux ; les carottes ont été un achat décidé devant l’étal du marchand. Comme j’étais disposé à payer 3 euros pour acheter 10kg de chou, il n’y a aucune raison d’affecter le ticket de bus aux carottes. Dans ce cas, coût des carottes : 2 euros le kilo (et 1,3 euros le kg de chou).

Chacune de ces méthodes est logique et cohérente. Aucune n’est meilleure que les autres. Dès lors que je supporte des coûts fixes et des produits différents, il n’y a pas une bonne façon d’affecter les coûts fixes et de déterminer un « vrai coût de revient ». Les cafetiers doivent donc déterminer l’ensemble de leurs prix de vente en même temps, de façon à ce que leur activité dans son ensemble soit rémunératrice. Mais certainement pas en se basant sur un mythologique « coût de production unitaire » d’une tasse de thé. Ceci d’autant plus dans une activité (cafetier) dans laquelle une part très importante des coûts est constituée de coûts fixes.

Seconde erreur : les prix résultent de l’offre et de la demande. Il est frappant de voir à quel point les discussions sur les évolutions de prix négligent totalement le comportement des acheteurs, alors que celui-ci est tout aussi déterminant dans la formation des prix que le comportement des vendeurs. Comme le rappelle la métaphore des économistes, les prix sont déterminés par l’offre et la demande de la même façon que la feuille de papier est coupée par les deux lames du ciseau en même temps. A la question « pourquoi la tasse de thé coûte-t-elle si cher ? » l’économiste répond : parce que les acheteurs de thé sont disposés à payer ce prix.

Cela peut sembler tautologique ; pourtant, relisez l’explication sur Rue89, jamais vous ne verrez la moindre référence faite au comportement des consommateurs, sauf pour dire que le thé est perçu comme « un produit de luxe » ce qui ne veut strictement rien dire. La vraie question est la suivante : serait-il intéressant pour un cafetier de baisser le prix de la tasse de thé ? Pour que l’opération soit avantageuse, il faudrait qu’il gagne des clients supplémentaires, au point de venir compenser la baisse de prix de vente unitaire. Le fait que la tasse de thé soit chère signifie que cette opération ne doit pas être très avantageuse (sans quoi, elle aurait été effectuée).

Conclusion : le prix de la tasse de thé est élevé dans les bars et restaurants parce que les acheteurs de thé sont en moyenne très peu sensibles au prix. On peut chercher des raisons diverses à cela ; en général, on associe une faible élasticité de la demande par rapport au prix à l’absence de substituts satisfaisants. Cela revient à dire que les buveurs de thé veulent boire du thé, et rien d’autre. Si les buveurs de thé ont envie de payer moins cher globalement, il faudrait qu’ils quittent les établissements dans lesquels le thé est le plus cher ; manifestement, pour eux, l’opération n’en vaut pas la chandelle.

Mais c’est une leçon de base : quelle que soit la question que vous vous posez sur des prix ou leur évolution, n’oubliez pas que toute explication qui néglige le rôle de la demande pour se limiter aux coûts est fausse. Cela vaut pour le thé, mais aussi pour les carburants.

Et si vous avez envie de vous amuser, est-ce selon vous l’offre (les coûts) ou la demande qui sont en cause dans les phénomènes suivants ?

  • Les billets d’avion coûtent moins cher achetés en avance qu’au dernier moment ; c’est l’inverse pour les places de théâtre ;
  • les iPods de couleur rouge coûtent 20% de plus que les iPods de couleur blanche ;
  • la location à la journée d’un smoking (coût : 2 000 euros) coûte beaucoup plus cher que la location d’une voiture (coût : 20 000 euros) ;
  • pourquoi les tomates vendues avec tige coûtent-elles plus cher que des tomates vendues sans tige ?
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  • A déménage le 7-6
    • Posté à 12h56 le 11/02/2011
    • Internaute 91661
      NC

    Bon article, mauvaise conclusion : Conclusion : « le prix de la tasse de thé est élevé dans les bars et restaurants parce que les acheteurs de thé sont en moyenne très peu sensibles au prix. »
    Absolument pas, il aimerait bien que le prix baisse mais ne sont pas assez nombreux en proportion des boissons vendues dans un café pour que leur avis soit pris en compte.
    Je suis ancien patron de bar (près de 15 ans), et buveur de café, les ventes de café représentent infiniment plus que les ventes de thé .
    Voyez qui fournit les machines à café (qui servent aussi à faire le thé) et essayez de négocier la mise à disposition d’une machine sur vos volumes de thé.
    S’ils ne sont pas assortis de 6 ou 7 Kg de café /semaine vous pouvez toujours courir.

  • hezpaé
    hezpaé
    lui-même
    • Posté à 13h09 le 11/02/2011
    • Internaute 141002
      lui-même

    Plusieurs points qui me font tiquer :
    - « le coût de revient d’un produit n’existe pas »
    Ah bon, et la compta analytique ça sert à quoi ? En plus tout ça pour distinguer après 3 façon de le fixer.. Effectivement il y a plusieurs méthodes de répartition des couts fixes, mais a partir du moment qu’on la change pas pour tous ces produits, ça donne une idée parfaitement valable du coût de revient, puisqu’en multipliant ce coût de revient unitaire par le nombre de produit on a le coût total, même avec une forte composante de coûts fixe.

    Mais le pire vient après :
    - « cette opération ne doit pas être très avantageuse (sans quoi, elle aurait été effectuée) »
    Permettez moi d’en douter ! Cela supposerai qu’on aurait déjà tout tester et qu’on serait déjà au prix d’équilibre (qui lui pour le coup, n’existe pas vraiment). C’est comme dire : si les agriculteurs en Afrique n’utilisent pas d’engrais c’est que ce n’est pas rentable, sans quoi ils le feraient déjà..
    C’est tellement facile de dire que ce qui est est optimal, sans quoi ce serait déjà révolu. Et les problèmes comme l’asymétrie d’information, les distorsion des marchés qui bloquent l’ajustement des prix, les oligopoles...

    Bon sinon sur le fond dire que c’est un produit de luxe, dont la clientèle actuelle est prête à payer ce prix, ce n’est peut être pas faux, mais de la à affirmer que baisser le prix du thé ne serait pas avantageux pour personne (vendeurs, clients actuels, clients potentiels), c’est fort de café !

  • El_Dorado
    El_Dorado répond à Vigiepirate
    • Posté à 13h21 le 11/02/2011
    • Internaute 70243

    C’est un mauvais exemple, l’iPod rouge fait partie de la ligne de produit « Red » initiée par Bono entre autres. La différence de prix est (a priori) reversée à des oeuvres caricatives

  • dratuor
    dratuor
    (ingénieur)
    • Posté à 15h39 le 11/02/2011
    • Internaute 138708
      (ingénieur)

    Je suis d’accord avec le raisonnement mais pas avec les conclusions.

    1) Le prix de revient n’existe pas : oui il n’existe pas de méthode universel et donc la comparaison entre prix de revient de deux entreprises et hasardeux. Après au sein d’une entreprise c’est un facteur important pour l’analyse, bien qu’à manier avec précaution.

    2) Il y a confusion entre deux concepts :

    -l’offre et la demande régule les prix sur le principe des enchères. S’il y a peu de produits (donc peu d’offres) qui intéressent beaucoup de personnes (fortes demandes) alors il est possible et rentable d’augmenter les prix car parmi les nombreux acheteurs, il y en aura suffisamment qui seront prêt à payer plus. (l’offre étant faible il n’est pas nécessaire de viser une large population pour écouler les produits la seule partie des gens prêt à payer plus est suffisante)
    A l’inverse si la demande et faible et l’offre grande il convient de réduire les prix pour élargir la clientèle afin d’écouler les produits.

    Mais ce modèle est LOCAL il ne suffit pas à expliquer la différence de prix thé/café pratiquée partout ! Il permet par exemple d’expliquer pourquoi un café coûte prés de 4€ aux abords de la tour Eiffel. (Peu de café, énormément de monde, les gens payant 4€ le café suffisent à remplir l’établissement)

    - Le prix Psychologique :
    Le calcul de prix. Il faut savoir que le modèle PRIX = COUT de REVIENT + MARGE est de plus en plus abandonné

    En effet chacun à en son fort intérieur une idée du prix acceptable pour un produit. Par exemple un produit de luxe ne peut pas ne pas être cher sinon ce n’est plus du luxe !
    Peu de confiance dans les produits pas chers (i.e cosmétique. Une crème franchement moins n’inspire pas confiance.)
    De large études ont étaient menées et le volume de vente fini par décroître avec le prix car la confiance se perd (il fini par diminuer avec un prix croissant car bon on ne va pas se faire plumer non plus !)

    Donc de plus en plus le prix est fixé en fonction du prix psychologique (ou prix d’acceptabilité) et le calcul est le suivant

    PRIX - MARGE = COUT de REVIENT (le développement la qualité et les services sont définis selon le budget que défini alors le cout de revient)

    La tentative d’exemple de l’ipod rouge est liée à ce phénomène. Les gens sont disposés à payer plus signifie que leur prix psychologique et plus élevé.

    L’article mélange donc allègrement ces deux notions et surtout néglige le fait que ce sont des notion de marketing souvent trés trés loin des préoccupations des tenanciers de bar qui ne développe pas de tels systèmes !
    Je ne pense pas que tout les barmans ont un master en marketing, déjà que toutes les entreprises n’ont pas nécessairement de stratégie marketing alors bon....

    L’article donne une bonne vision d’ensemble car effectivement il y a du vrai, beaucoup de vrai, mais l’auteur suppose les tenanciers comme expert marketing avec la VOLONTE de développer ce type de ’pricing method’. Alors qu’il est probable que la rentabilité d’un bar tient beacoups plus compte de son emplacement, de la qualité, et de l’ambiance plus qu’aux prix.

  • Blandine Grosjean
    Blandine Grosjean
    Redchef adj Rue89
    • Posté à 22h53 le 11/02/2011
      éditeur
    • Journaliste 89094
      Redchef adj

    Mail d’un riverain qui ne sait pas (encore) poster des commentaires :
    Je viens de lire depuis une semaine des choses passionnantes sur le rapportprix de vente café / thé. Un certain nombres de choses sont vraies, mais le fond du problème est ailleurs. Et bien réel. J’ai été hôtelier toute ma vie professionnelle et j’ai dirigé les plus grands hôtels en France et à l’étranger.
    1°/ A l’étranger très souvent le café est au même prix que le thé.
    2°/ Toutes les explications alambiquées que j’ai lu sont certes
    intéressantes mais n’expliquent rien…
    3°/ J’avais fait faire une recherche longue et très intéressante alors
    que j’étais Directeur Général du plus grand établissement de Deauville.
    Et la réponse est à mettre au de notre administration. A la fin des
    années 1960 le prix de vente du café et du thé en France était quasi identique partout. Et il y a eu le blocage des prix pendant près de 20ans. Que s’est-il passé alors ? Le prix du café était bloqué et le prix du thé était libre puisque tous les prix n’étaient pas bloquées. Et les cafetiers, restaurateurs et hôteliers voyaient leur prix du café fixé en quelque sorte par l’administration et le prix du thé libre. Qu’ont-ils donc bien (ou mal) fait ? Ils ont simplement allègrement augmenté le prix du thé. Le bon sens aurait voulu qu’au moment du déblocage des prix on aligne alors le prix du thé sur celui du café, probablement d’ailleurs en augmentant, à ce moment là, le prix du café. Mais le prix du « petit-noir » a toujours été un sujet sensible et rien n’a été fait…sinon creuser l’écart entre le prix du café et du thé qui a lui
    continuer à progresser !

    Je peux vous assurer qu’il ne coûte pas plus cher pour un cafetier,
    hôtelier ou restaurateur de préparer ou de servir un thé à son client.
    Peut-être même moins cher…

    Voilà la réalité !

    J’ai toujours beaucoup de plaisir à lire RUE 89

    Cordialement

    GML