Décryptage 10/02/2011 à 17h09

Le court-métrage coincé entre perfusion du CNC et système D

Hélène_David | Etudiante en journalisme


Capture de « La Jetée » (Chris Marker, 1962).

Jusqu’au 12 février se tient à Clermont-Ferrand le Festival international du court-métrage. Cette année, 80 films ont été sélectionnés en compétition internationale, 63 en compétition nationale, et 40 en compétition labo, la scène dédiée aux « œuvres détonantes, littéralement hors du ton ».

Le court-métrage, c’est une industrie à deux vitesses : parmi les films projetés à Clermont, on trouve des films financés de manière classique et encadrée, et d’autres qui restent largement sous-financés et bénéficient de l’aide d’associations ou simplement de la bonne volonté d’une bande d’amis.

La sélection nationale de Clermont-Ferrand a puisé parmi 1 400 candidatures de films faits en France. Officiellement pourtant, seulement 675 courts-métrages existent aux yeux du Centre national du cinéma (CNC) : c’est le nombre de films courts qui ont obtenu un visa du CNC en 2010.

10,8 millions d’euros du CNC en 2010

Les aides du CNC en 2010

L’aide avant réalisation : 45 courts aidés, 72 500 euros en moyenne. La sélection s’effectue sur scénario par un comité de lecture.

L’aide sélective avant réalisation dite « programme d’entreprise de production de films de court-métrage » : 41 courts aidés, 72 500 euros en moyenne. Ce sont les producteurs de courts-métrages qui sont soutenus pour « leur permettre de s’engager sur des projets ambitieux ».

L’aide après réalisation ou « prix de qualité » : 26 courts aidés, 14 600 euros en moyenne. Destinée à « récompenser a posteriori la qualité artistique et technique de films de court métrage qui n’ont pas bénéficié d’une contribution financière du CNC à l’état de projet ».

► Le rapport complet du CNC sur les aides aux courts-métrages en 2010.

En 2010, le CNC a aidé le secteur du court-métrage à hauteur de 10,8 millions d’euros, soit 55,2% de l’ensemble des aides du secteur.

Le CNC estime que le budget moyen d’un court-métrage (pour les films qu’il soutient) est de 140 000 euros pour 26 minutes.

Evidement, les producteurs ne se contentent pas des aides du CNC. Ils essaient de compléter leur budget en le vendant à une chaîne de télévision ou en obtenant le soutien d’une région de France.

Les contributions des régions et des chaînes de télévision s’élèvent au total en 2010 à 8,7 millions d’euros.

► Baya Kasmi : « Des tonnes de paperasse »

Baya Kasmi est la scénariste du « Nom des Gens », un film nommé à quatre reprises aux Césars, notamment pour le prix du meilleur scénario original. Elle est aussi la réalisatrice d’un court-métrage, son premier, sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand, « J’aurais pu être une pute ».

De l’écriture à la production de ce court-métrage, il s’est passé quatre ans.

« J’ai mis beaucoup de temps à trouver le moyen de financer ce film. J’ai d’abord fait une tentative avec une boîte de production. J’ai écrit des dizaines de lettres de motivation pour obtenir l’aide des régions. J’ai fait des tonnes de paperasse. Ça n’a pas marché.

Alors, j’ai envisagé de produire mon film moi-même, avec mes économies et puis finalement Karé Productions a accepté de le produire, et tout a été beaucoup plus simple. »

Payer très peu des gens qui ont beaucoup d’expérience

Aidé par le CNC à hauteur de 70 000 euros – via l’aide sélective avant réalisation, cf. encadré –, le film a également été acheté par France 3. Au total, le budget approche les 100 000 euros. « Une fourchette haute », estime son producteur Antoine Gandaubert.

Sur ce film, ce dernier estime que les salaires ont représenté 60% du budget total. Le reste a été en grande partie consacré à la location du matériel. Le producteur précise :

« Même avec un budget de près de 100 000 euros, c’est pas toujours évident, on est contraints de payer très peu des gens qui ont beaucoup d’expérience. »

► Jacky Goldberg : « Avec 17 000 euros, tu paies personne »

Comme de nombreux jeunes réalisateurs français, Jacky Goldberg s’est passé de subventions publiques.


Jacky Goldberg, réalisateur de « Far from Manhattan » (Hélène David).

Pensant que son film – un huis-clos dans un appartement new-yorkais – était « trop expérimental » pour avoir ses chances, il n’est pas allé chercher l’argent devant la commission du CNC mais s’est adressé au Grec, le Groupe de recherches et d’essais cinématographiques. « Il y a un certain prestige à passer par cette association », estime-t-il par ailleurs.

En 1980, c’est par exemple grâce au Grec que Pascale Ferran ( « Lady Chatterley ») a réalisé « Anvers », son premier court-métrage, co-réalisé avec Didier Marty.

Depuis 1969, l’association a pour mission de découvrir des talents et soutenir le court-métrage expérimental. Les subsides du Grec proviennent eux-mêmes à 75% du CNC. L’association fait office d’intermédiaire.

En février 2009, Jacky Goldberg a donc soumis le scénario de son film « Far from Manhattan ». Succès : il a obtenu une enveloppe de 17 000 euros. Ce budget a couvert le tournage, en octobre 2009, puis la post-production.

Travailler sur un court, même gratis, c’est une carte de visite

La quasi intégralité de cette somme a été consacrée à la location de matériel, aux décors et lieux de tournage. Sur la quinzaine de personnes qui ont participé au tournage de ce film (acteurs, techniciens, régisseurs, assistant réalisateur, directeur de production, etc.), seules cinq ont été payées, ou plutôt vaguement « défrayées » concède Jacky Goldberg qui parle de « sommes symboliques » accordées aux deux ingénieurs son, aux étalonneurs et au monteur.


Capture de « Far from Manhattan ».

« Avec 17 000 euros, tu paies personne, tu peux pas », explique-t-il. Le jeune réalisateur s’est donc entouré de connaissances et amis ayant un pied dans le monde du cinéma. Pour des futurs professionnels, travailler sur un court-métrage, même gratuitement, peut constituer une carte de visite.

Réalisé grâce à une association et de la bonne volonté, « Far from Manhattan » a été sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand, ainsi qu’aux éditions 2010 du Festival de Locarno et du Festival de Pantin.

► Julien Cunillera : des prix a posteriori pour se financer


Julien Cunillera (Hélène David).

Julien Cunillera a réalisé neuf films entre 1992 et 2002 ; il a lui aussi le souvenir d’avoir rusé pour réaliser ses films à moindre frais :

« A l’époque, l’intermittence finançait en grande partie les courts-métrages. Les techniciens acceptaient d’intervenir sur un film entre deux gros projets.

Sinon, j’ai déjà pu emprunter le matériel d’une grosse production pendant le week-end, alors que les techniciens étaient en relâche. Parfois, ils venaient même donner un coup de main sur le film. »

« Les courts-métrages qui prennent le moins de risques marchent mieux »


Capture de « Mesut et ses frères », « prix qualité » du CNC, 1997.

Pour autant, le réalisateur estime avoir pu « à peu près vivre » de ses films pendant dix ans, notamment grâce au « prix de qualité » du CNC (cf. encadré) dont il a bénéficié à plusieurs reprises.

« Je ne suis pas très bon pour le scénario, donc je n’obtenais pas l’aide du CNC avant réalisation, mais plutôt le “prix de qualité” une fois que le film était tourné.

J’ai notamment eu le “prix de qualité” pour un court-métrage qui m’avait coûté trois francs six sous, avec ça j’ai pu financer le court-métrage suivant ».

Aujourd’hui, Julien Cunillera est passé au tournage de documentaires. « Ce sont quand même les courts-métrages qui prennent le moins de risques et font consensus qui marchent le mieux », regrette-t-il.

« On a tous fait des films avec des bouts de ficelle »

Le CNC exige que l’ensemble des personnes qui interviennent sur un court-métrage soient payées en conformité avec le droit du travail. Il y a quelques années encore, ce n’était pas toujours le cas, même sur des films soutenus par le CNC.

Pour Ludovic Henry, producteur et président du collège du court-métrage du Syndicat des producteurs indépendants (SPI), « il y a eu une vraie prise de conscience sur le sous-financement du secteur ces dernières années ». Aujourd’hui, en tant que producteur, il estime qu’« on ne peut pas produire un film au détriment des règles élémentaires du droit du travail ».

Pourtant, le producteur concède que les films faits sur le mode du système D contribuent eux aussi au rayonnement du court-métrage :

« En tant que producteur, je ne peux pas défendre le non-emploi. Mais on a tous fait des films avec des bouts de ficelle. Et il faut que ça continue, que les jeunes fassent des films avec l’argent de leur grands-parents et leurs amis. Cela peut leur permettre d’être repérés par des boîtes de production.

Il ne s’agit pas de dire il y a les bons, ceux qui paient, et les mauvais, qui ne paient pas. Ces films-là font aussi la richesse du court-métrage. Pour moi, c’est le secteur Recherche et développement de l’industrie de l’audiovisuel. »

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  • Blue_tail_fly
    Blue_tail_fly
    Dans l'Air du Taon
    • Posté à 17h49 le 10/02/2011
    • Internaute 123618
      Dans l'Air du Taon

    J’aimerais que des séries de courts métrages soient plus souvent passées dans les salles. Je ne vois pas pourquoi le public n’accrocherait pas. Il faut peut-être goûter pour aimer. Je pense que le cinéaste peut arriver à dire la même chose dans un court métrage que dans un long. Comme c’est plus court, il peut y mettre plus de perfection (comme un publicitaire) avec un budget moindre.

    Toutefois, en tant que spectateur j’ai vu quantité de CM (en prologue) sans être capable de m« en souvenir d’un seul alors que j’en ai adoré de nombreux, alors que je me souviens de quantités de LM.

    J’aime bien l’idée de séries de CM traitant d’un même sujet par différents auteurs.

    A propos, les droits des films de Pierre ETAIX sont débloqués depuis peu, profitez-en.

  • ShaKhal
    ShaKhal
    Citoyen
    • Posté à 21h12 le 10/02/2011
    • Internaute 111000
      Citoyen

    J’ai joué, produit et réalisé des courts avec une seule subvention (de 6000 euros). Le court rencontre plusieurs problèmes :
    - il n’intéresse que ceux qui en font,
    - il n’est pas diffusé en salle alors même que le CNC a des fonds de soutien pour cette diffusion en première partie de long. Devinez pourquoi ? Je vous le donne en mille, c’est dans la majorité des cas le réalisateur du long qui refuse qu’on passe un court d’un autre réal avant le sien (faudrait pas « mélanger les univers », il paraît). Fou, non ?
    - même si en effet on ne peut pas dire qu’on ne paie pas les gens, même sur des budgets à 50k€+ les gens sont rarement payés (en tout cas quasiment jamais au tarif syndical sur la durée réelle travaillée). Ludo a fait un boulot formidable pour qu’effectivement l’administration publique prenne conscience des conditions réelles de financement des courts, et du besoin de faire mieux, mais il sait très bien que l’écrasante majorité des courts ne respecte pas le DdT.
    - les Régions par exemple, et je le tiens de la bouche même de décideurs de plusieurs régions, filent leurs subventions souvent aux mêmes boites de prod déjà installées parce qu’elles « les connaissent » et « savent qu’elles feront bien le boulot ». Si vous débarquez, c’est plus dur.
    - les commissions du CNC sont anonymes, paraît-il pour davantage de transparence ( ?). J’ai retrouvé dans ces commissions, parmi les lecteurs sélectionneurs, des jeunes (ie -30 ans) à qui j’avais moi-même appris comment lire un scénar... voilà pour le « professionnalisme indiscutable » des équipes de sélection.
    - le court n’est la plupart du temps qu’un tremplin pour les réalisateurs qui veulent tous ne faire à terme que du long. J’en veux pour preuve qu’une fois passés au long, on compte sur les doigts d’une seule main ceux qui refont des courts. L’intérêt artistique, qui peut être réel dans ce format, n’est pas toujours le plus sincère qu’on puisse trouver.

    Malgré tout, c’est une école indispensable pour travailler dans le milieu, et c’est toujours une aventure formidable, surtout quand ça prend l’eau de tous les côtés. On apprend beaucoup sur soi, sur le métier, c’est à faire !

  • A déménagé le 24-01-2012 2
    • Posté à 00h01 le 11/02/2011
    • Internaute 28589
      nc

    Travaillant dans divers secteurs de l’art, je dois avouer que c’est devenu une problématique récurente. Les dates limites des demandes de subventions deviennent des loteries aliénantes. Quand on réussit à décrocher une aide de la commission européenne, on croule devant une paperasserie infernale demandée par des grattes-papiers qui imposent à des structures artistiques, surtout restreintes de sombrer dans l’administratif. Des boites d’administrateurs specialisés pour gérer l’avant et l’après demande de subvention voient le jour de plus en plus, qui prennent une bonne marge sur le budget complet au vu des heures de boulot demande par l’europe...
    Les budgets sont souvent à la baisse, mais la somme d’administratif augmente, paralysant les structures intermédiaires qui ne peuvent se permettre d’avoir un producteur et deux administrateurs à temps plein. C’est le cas de nombreuses troupes de théâtre, danse, vidéo...
    Les budgets des sponsors privés sont eux aussi souvent à la baisse ces derniers temps.

    Du temps de Molière, on allait jouer sa pièce au roi du coin qui, si il aimait la pièce jetait un petit sac d’euro-balles de l’époque pour soutenir la troupe pour quelques temps.

    J’ai l’impression qu’on a pas beaucoup évolué depuis.

    Mais le système D s’organise.
    J’essaie avec un collectif d’artiste de mettre en place une platte-forme, un réseau artistique innovant, permettant la mise en place de résidences informelles d’artistes. Une sorte de réseau Couchsurfing pour artistes, qui proposent des projets, un court-métrage par exemple, et on se réunit de partout pour mettre en place une résidence artistique, partager les frais de fonctionnement. On réduit de cette façon au maximum les défraiements, mais aussi l’occasion de se produire pour rien dans des lieux ou on aurait jamais été sinon, rencontrer des nouveaux collègues. Bref une façon de collectiviser l’energie et les moyens pour arriver à des productions professionnelles de qualité sans passer par les demandes d’aides, de soutien ou de sponsors.

    Bien sûr ce n’est pas l’unique solution, il est nécessaire que le CNC existe et il aide bien des projets. Tout cela se complémente.

    Voici, si cela vous interresse le lien de ce nouveau réseau, Streetopia (en anglais et sur facebook pour l’instant - on fait avec les moyens du bord... ! !) Lien

    voici la video de présentation que j’ai pondu pour aborder le sujet :

    Lien

    Bon vous pouvez vous dire que je nous fait un peu de pub, mais je pense réellement que ce genre d’initiative a besoin d’être soutenu, multiplié pour redonner à l’art un peu de souplesse et de fraîcheur !

    Et pour ceux que le langue de Shakespeare rebute, j’ai fait un petit topo sur le projet dans celle de Molière ici :
    Lien

    bien à vous.