A la Une 08/02/2011 à 16h06

Wael Ghonim, le « héros » malgré lui qui a fait pleurer les Egyptiens

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Cet administrateur d’un groupe Facebook révolutionnaire, détenu douze jours, a témoigné à la télé. « Un tremblement de terre. »

La révolution égyptienne a un visage, une voix, un héros. Il s’appelle Wael Ghonim, travaille pour Google au Moyen-Orient, et vient de passer douze jours en détention au secret en Egypte en raison du rôle qu’il a joué dans la mobilisation de la jeunesse égyptienne sur Internet. Libéré lundi, il a fait pleurer le pays entier lundi soir en racontant sa détention sur une chaîne de télévision privée.

Pendant douze jours, personne ne savait où se trouvait Wael Ghonim. Ses amis et sa famille ont fair le tour des hôpitaux du Caire, et vainement tenté de savoir s’il avait été arrêté.

En fait, il était interrogé par la Sécurité d’Etat, sans avoir été maltraité, a-t-il dit, pour son rôle dans un groupe Facebook qui a joué un grand rôle ces derniers mois, avant le début du soulèvement contre la dictature. Wael Ghonim se cachait alors sous le pseudonyme « Shaheed », et était l’administrateur, sur le réseau social, du groupe « We are all Khaled Said », du nom d’un blogueur torturé à mort par la police égyptienne en juin 2010.

« L’Egypte pleure... Dieu te bénisse Ghonim »

Pour beaucoup d’Egyptiens, le passage de Wael Ghonim, lundi soir sur Dream TV, constitue un véritable tournant dans cette crise politique qui s’enlise, au moment où le pouvoir pouvait espérer reprendre le dessus par un semblant de normalité dans la vie quotidienne.

Son interview a bouleversé et électrisé les téléspectateurs, qui ont découvert un visage, une voix, et une émotion pour incarner le mouvement de la jeunesse égyptienne, actif sur les réseaux sociaux, et qui est au cœur de cette révolution démocratique. (Voir la vidéo sous-titrée en anglais)

Sur le site de microblogging Twitter, traduit par notre partenaire Global Voices Online, @EgyptSecularist écrit :

« C’est un tournant dans la révolution. L’émotion de Wael Ghonim donnera plus de détermination à Tahrir. Demain va être un jour incroyable. »

Plusieurs autres réactions sur Twitter vont dans le même sens. Pour @SarraMoneir, « l’Egypte pleure... je me noie dans mes propres larmes. DIEU TE BENISSE Ghonim ». Jusqu’au journaliste de CNN Ben Wedeman, présent au Caire, qui confirme d’une formule :

« L’interview de Wael Ghonim sur DreamTV : un tremblement de terre. »

L’impact de cette interview est tel que plus de 130 000 Egyptiens se sont déjà inscrits sur un groupe Facebook pour demander à Wael Ghonim de devenir le porte parole de la révolution égyptienne ! (Voir la capture d’écran)


Capture d’écran du groupe Facebook pour que Ghonim devienne porte-parole de la révolution égyptienne.

Au cours de l’interview, Wael Ghonim était d’autant plus ému qu’il ignorait, pendant ses douze jours de détention, tout ce qui se passait à l’extérieur de sa geôle, et en particulier les très nombreux morts. Il a longuement rendu hommage aux « martyrs » et à leurs familles, en soulignant que ce ne sont pas les manifestants qui ont provoqué les morts, mais ceux qui s’obstinent à refuser d’accorder des droits aux Egyptiens. En disant cela tout haut sur une chaîne de télévision égyptienne, il a exprimé ce que ressentent tous les Egyptiens.

« Tout ce que nous voulions, c’est que les gens descendent dans la rue pour réclamer leurs droits, et les prendre. C’est tout. »

La journaliste qui l’interviewait, Mona El Shaziy, ne cachait pas, elle-même, son émotion et sa sympathie pour ce jeune homme aux cheveux bouclés qui pleurait devant elle.

Les « enfants de Facebook » ne sont pas des « traîtres »

« Je ne suis pas un héros », a protesté Wael Ghonim. « J’étais endormi pendant douze jours », a-t-il ajouté, en faisant référence à... sa période de détention.

« Les héros sont ceux qui étaient dans la rue, ceux qui se sont fait tabasser, ceux qui se sont fait arrêter, qui se sont mis en danger. Je ne suis pas un héros. »

Les larmes aux yeux, Wael Ghonim a souligné qu’il n’était pas un « traître », contrairement aux accusations qui lui ont été lancées au cours de sa détention, et a proclamé son amour pour son pays.

« Nous voulions nous battre pour nos droits et pour notre pays. C’est notre pays. »

Epuisé par sa détention, le jeune homme a souligné qu’il n’avait fait qu’« utiliser son clavier », alors que d’autres se mettaient en danger dans la rue.

« Cette révolution appartient d’abord à la jeunesse internet, elle appartient ensuite à la jeunesse égyptienne, elle appartient enfin à tout le peuple. Il n’y a pas de héros. Personne ne doit voler ce rôle. Nous sommes tous des héros. »

Wael Ghonim a fait part de l’incrédulité de ses interrogateurs face à ceux qu’il appelle les « enfants de Facebook », à l’origine des premières mobilisations sur le Web, alors qu’ils s’attendaient à trouver des « traîtres » instrumentalisés de l’étranger. Il pense les avoir convaincus qu’ils n’étaient pas des « traîtres », une accusation qui lui a visiblement fait très mal.

A un moment, la journaliste l’arrête et lui fait remarquer qu’il n’est pas en train de subir un interrogatoire et qu’il n’a pas à se justifier de ne pas être un « traître »...

Il a mis en garde que l’heure n’était pas venue de « partager le gâteau », ni d’« imposer des idéologies ».

On n’a pas fini d’entendre parler de Wael Ghonim

Pour son honnêteté, l’émotion et la sincérité dont il a fait preuve, Wael Ghonim est la première personnalité à émerger parmi les « enfants de Facebook » qui ont créé les conditions de cette révolution. Les Egyptiens sont convaincus, avec quelques raisons, qu’on n’a pas fini d’entendre parler de Wael Ghonim.

Mardi, Wael avait repris le chemin de la place Tahrir, et écrivait dans ce dernier tweet : « Les Egyptiens sont en train d’écrire l’histoire ».


Capture d’écran du tweet de Wael Ghonim.

  • 47985 visites
  • 132 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • ni soumise ni rebelle
    ni soumise ni rebelle
    sans profession
    • Posté à 18h10 le 08/02/2011
    • Internaute 60828
      sans profession

    Internet est un outil nouveau. aucun leader d’aujourd’hui n’a grandi avec et semble mesurer ce moment qui ne se representera plus pour longtemps.
    car internet comme tout le reste commence a eriger ses murs,ses interdits et les gouvernements controleront de plus en plus.
    Mais la maintenant,cette lame de fond dans le monde entier de desir de Democratie,avec un debat et des idees qui s’expriment par le peuple,enfin la possibilite d’une vraie Democratie avec un peuple qui s’engage et qui reflechit et qui s’exprime et qui dialogue entre eux ,a grande echelle ! !
    Ca faisait longtemps qu’on l’attendait cet outil, les peuples a qui l’on donne la possibilite d’etre engages plutot que reactifs,un peuple qui veut mettre le pouvoir a son service comme il se doit ! !
    Le pouvoir est la pour organiser/diriger non pour controler.
    Si on croit a la Democratie alors on croit a la competence et au bon sens du peuple.
    Si on pense que le peuple ne peut apporter que le chaos alors il faut arreter cette mascarade honteuse,messieurs les dirigeants ! ! et laissez la place a ceux qui comprennent et qui respectent.
    Au mieux on a a faire a ce paternalisme ridicule de tous ces elephants de la politique ! ! !
    le pouvoir n’est pas mauvais en lui-meme il est surtout,a mon avis, tres tres confus en cette periode charniere.
    presque toutes les cultures se sont developpees avec un systeme de classes sociales,immitant grossierement cette impression de hierarchie dans la nature,ca prend du temps pour renverser une telle tendance...
    il nous faut saisir cette chance parque si non,il y a de grandes chances que ce soit le retour en arriere et les dictatures religieuses ou si le pouvoir s’accroche a ses vielles methodes demagogiques il engendrera des mouvements de foule de plus en plus incontrolables.

  • -Candide-
    -Candide-
    Jardinateur
    • Posté à 18h59 le 08/02/2011
    • Internaute 40778
      Jardinateur

    Bon, un peu de sérieux.

    Évidemment ce n’est pas un traitre, mais il ne faudrait pas le prendre pour un étudiant rebelle symbole de la révolution.

    C’est un brillant ingénieur, diplomé d’un MBA, directeur marketing de google moyen orient, marié à une américaine. Il est compréhensible même si pas justifiable, que les services de l’état se soient intéressé de très près à lui pour voir si son militantisme n’était pas influencé par l’extérieur.

    Certains tomberons devant le charme de l’émotion de l’interview, d’autre considérerons qu’il sait très bien se servir de tous les moyens de communications, y compris TV.

    J’ai ma conviction que son militantisme est sincère, et on n’a pas besoin de tomber dans tous les pièges de la communication.
    fusse l’intention louable.

    Gardons à l’esprit que ce soi disant symbole de la révolution ne représente absolument pas l’Egyptien de base.

    Certes, une partie de la upper-middle class qui ne mange pas dans le fromage et donc écoeurée de la corruption ambiante et du régime verra dans ce type un symbole.
    Mais je doute que la majorité se reconnaisse en lui.

    Sans doute un symbole de la pré-révolution bourgeoise qui comme chacun sait, n’aura rien de durable.
    Puisque, si la révolution va à son terme, le peuple de base se choisira d’autres symboles.

    Peuple Egyptien qui rappelons-le est constitué de
    plus de 50% d’illettré, qui ont plus ou moins eu des bribes d’enseignements
    de 25% qui ont eu une scolarité jusqu’à 15 ans (niveau fin de 3e)

  • Demain c est loin
    • Posté à 21h48 le 08/02/2011
    • Internaute 142593
      FPE

    Hélas l’Histoire ne se répètera pas comme en Tunisie en raison du contexte géopolitique de l’Egypte.

    L’Egypte, grande puissance régionale jusqu’au début des année 80, a accépté d’abandonner sa voix diplomatique contre l’argent des grandes puissances occidentales.

    Moubarak a, en particulier, accepté d’abandonner les territoires palestiniens à leur sort contre les dollars de l’onu notamment. L’exemple le plus symbolique est la fermeture de la frontière avec gaza, condition sine qua non à la réussite du blocus mis en place par Israël en vue de punir par l’asphyxie les gazaouis pour avoir voté Hamas.

    Ces mêmes puissances voient donc d’un très mauvais oeil cette révolution sachant que le peuple égyptiens est très sensible aux malheurs palestiniens. Il est évident que la politique extérieure de l’Egypte serait diamétralement opposée si une démocratie voyait ou avez vu le jour.

    De nouveaux le spectre des « barbus terrosistes » est brandi dans le monde occidental et celui du chaos dans l’opinion égyptienne qui connait trop bien le mouvement islamiste des frères musulmans pour voir en lui une bande de terroristes en puissance.

    Si les Egyptiens parviennent à faire chuter cette dictature je croirai vraiment aux miracles. La difficulté est 1000 fois supérieure parce que contrairement à la Tunisie aucune puissance ne donnera son aval, même officieux, notamment quant à la désobéissance des forces armées.