Tribune 07/02/2011 à 10h29

Immolations en Tunisie : au de-là des sacrifices politiques


Installé et exerçant la psychiatrie en France depuis quelques années, je reste concerné par mon pays, la Tunisie, et les moments historiques que l’on vit depuis un mois et demi. Fier du courage et de la dignité de mes compatriotes, soulagé du départ d’un dictateur mais tout de même inquiet de cette succession de suicides dans ce pays où c’est habituellement rare.

Ainsi, quatre immolations volontaires par le feu en moins de quatre semaines, sans oublier la toute première à Monastir en mars 2010, des cas similaires dans d’autres pays voisins (Algérie, Egypte, Mauritanie). Derrière cette dramatique loi des séries, au-delà de la signification sociale et politique :

  • quid des troubles psychologiques ?
  • quels facteurs favoriseraient ce phénomène ou comment prévenir une telle propagation ?
  • quel serait le rôle de l’information ?

D’après ce qu’ont rapporté les médias, qu’ils soient formels ou informels, tout a commencé le 17 décembre 2010 quand un jeune vendeur ambulant de Sidi Bouzid s’est immolé par le feu en public.

Des conduites suicidaires peu fréquentes en Tunisie

Suite à ce terrible passage à l’acte fort en symboles, le vécu d’humiliation ou de Hogra (terme du dialecte algérien rentré dans la langue française) qui le sous-tend, d’importants troubles sociaux et protestations ont secoué cette région tunisienne aride et particulièrement touchée par le chômage.

Ce qui fait l’objet de cet article, c’est la succession de tentatives de suicide qui ont suivi cet acte en moins de quatre semaines ainsi que des cas similaires dans d’autres pays arabes aux situations comparables, et la risque que cela se répète. Faits inquiétants sachant d’une part que les conduites suicidaires seraient habituellement peu fréquentes en Tunisie, probablement en raison de facteurs protecteurs religieux et culturels. D’autre part, en raison de la rareté du recours au feu comme moyen létal.

Pourquoi donc le feu ? Cette question a interpellé plusieurs scientifiques. L’équipe du Dr. Romm de l’université de Washington conclut, à travers une revue récente des données psychosociales et historiques à ce sujet, qu’il n’y a pas un symbolisme et une motivation communs à l’immolation par le feu.

Le risque d’un modèle pour des sujets fragiles

En effet, cette pratique a, selon les cas, exprimé :

  • le sacrifice pour une religion ou une cause ;
  • un moyen « pacifique » de protestation ou de résistance contre l’oppresseur ou l’envahisseur ;
  • ou encore une volonté de rédemption et de réparation.

Par ailleurs, cet acte peut aussi émailler l’évolution de maladies mentales sévères, telles que la dépression sévère ou
mélancolique et les psychoses schizophréniques. Dans ces cas de figure, le suicide se présente à la personne comme l’unique moyen de mettre fin à sa souffrance, à sa douleur morale ou à un sentiment de culpabilité démesuré ou même de s’auto-punir pour ce qu’il aurait commis.

Le danger est que, idéalisé et érigé en symbole de courage et de
dignité, en exploit de révolte sociale, le geste du jeune suicidant de Sidi Bouzid serve de modèle pour d’autres sujets fragiles ou étant dans un état les prédisposant à commettre l’acte suicidaire.

Ainsi, le drame risque de se reproduire chez ces personnes comme un sacrifice ultime de leur propre vie pour une cause, ou pour gagner un salut éternel.
Rappelons-nous le bonze bouddhiste Thích Quảng Đức à Saïgon en 1963, l’étudiant de philosophie Jan Palach à Prague en 1969 et tous les cas similaires qui avaient suivi leur immolation par le feu comme acte de protestation politique.

Le « copycat » ou phénomène de répétition des suicides

Indépendamment du moyen létal utilisé, la communauté scientifique s’est intéressée à ce phénomène de répétition, appelé aussi « copycat ». Et les médias semblent y jouer un rôle prépondérant. Un exemple relativement récent qui illustre bien ce phénomène est celui de la couverture journalistique axée sur le sensationnel du suicide de la rock star Kurt Cobain en 1994, et de la multitude de suicides qui a suivi, notamment chez des jeunes sujets vulnérables.

Une analyse des travaux sur le sujet réalisée par l’équipe du Dr. Tor de l’université de Singapour note que l’impact des médias sur ce phénomène de copycat est essentiellement expliqué par des théories dites d’apprentissage social et d’identification (capacité à se reconnaître en quelqu’un d’autre) au suicidant, en plus de l’implication d’un contexte environnant particulier.

Au-delà de mes réactions émotionnelles

Qu’est ce qu’on peut donc faire face à la contagion de ce phénomène ?
Des recommandations précises et adaptées aux contextes socioculturels locaux ont donc été élaborées par plusieurs équipes scientifiques en collaboration avec des professionnels des médias pour éviter ces phénomènes de répétition. Les principaux messages à retenir de ces
différentes recommandations sont :

  • décrire les faits d’une manière objective et d’éviter le sensationnel et les images flatteuses et surfaites ;
  • coupler ces informations à des articles d’éducation sur le suicide ainsi qu’une aide pour les personnes
    vulnérables.

Avant de clore cette analyse, je voudrais juste signaler que la première version de cet article remonte à il y a trois semaines, soit quelques jours avant la chute de Ben Ali. Je m’étais ravisé de la publier à ce moment-là en premier lieu vu le risque d’interprétations trop émotionnelles de son contenu de la part des lecteurs, et en deuxième lieu pour m’assurer que mes propres réactions émotionnelles n’avaient pas faussé mon jugement.

Espérant que ce message parvienne à bon entendeur afin d’éviter la
progression de ce phénomène au plus tôt.

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  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 11h00 le 07/02/2011
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    -« Faits inquiétants sachant d’une part que les conduites suicidaires seraient habituellement peu fréquentes en Tunisie, probablement en raison de facteurs protecteurs religieux et culturels. »

    Bel exemple de langue de bois, vous arrivez à évoquer l’Islam et le Coran sans avoir à les citer !

    ( pour le reste, OK avec vous : il faut que cette « contagion » (*) cesse !)

    (*) Le PDG de France télécom aurait dit « cette mode » ...)

  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 11h02 le 07/02/2011
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    1. décrire les faits d’une manière objective et d’éviter le sensationnel et les images flatteuses et surfaites ;
    2. coupler ces informations à des articles d’éducation sur le suicide ainsi qu’une aide pour les personnes
    vulnérables.

    Et la Hogra, on la laisse tranquille ?

    • Sakae Osugi
      Sakae Osugi répond à Autist Reading -
      abstentionniste réfractaire
      • Posté à 11h24 le 07/02/2011
      • Internaute 101522
        abstentionniste réfractaire

      la Hogra,c’est comme son origine,on tourne autour du pot tout en évitant d’en parler...
      la prévention contre le suicide,c’est très bien mais si on traite juste les effets et pas les causes,ça ne sert qu’à se donner bonne conscience à peu de frais mais sur le fond,ça ne résout rien.

  • Weatherboy
    Weatherboy
    v2=notes articles en moins...
    • Posté à 13h17 le 07/02/2011
    • Internaute 38063
      v2=notes articles en moins...

    Votre article est déprimant. Il est déprimant et par-dessus tout je pense amha qu’il ne contribuera pas vraiment à soigner ces gens.

    Peut-être que la fonction de psychiatre guide cette approche là. Vous prenez le cas de ces suicides et vous aller rechercher la cause de cela chez ces personnes (« sujets fragiles ou étant dans un état les prédisposant à commettre l’acte » ) comme si elles avaient une existence d’individu isolé.

    En fait, personne n’est « fragile » à ce point ou bien plus exactement tout le monde l’est.

    Il ne vous vient pas à l’idée que l’immolation ou le suicide puisse être la dernière alternative à laquelle arrive un homme dépossédé de tout, de tout de ce qu’il possède, de tout de ce qu’il est. Au point que la seule chose qu’il puisse encore atteindre c’est lui-même, puisque c’est la seule chose qui lui reste encore.

    En fait on en a aussi régulièrement des suicides, ici, dans ce pays, et ailleurs, demandez à France Télécom, à Andrew Stack qui précipitait son avion sur un batiment du fisc au Texas il y a tout juste un an, ou aux jeunes homosexuels. Mais ici ça ne provoque de conséquences, puisque l’on a une armada de gens prête à nous parler de « personnes fragiles », d’irrationnel, de « fait religieux », voire de « causes génétiques » pour les plus ignobles.
    Bien évidemment on ne remettra pas en cause l’environnement dans lequel vivent ces gens là, celui des conditions de travail, de l’emprise de la finance et d’une société hypocritement homophobe pour les 3 précédents, qui constitue l’ « ordinaire » de cette société, sa « normalité ». C’est-à-dire sa norme à la lumière de laquelle on jugera de l’anormalité de ces autres.

    Par exemple, on sait très bien que ce n’est pas en évoquant sa « fragilité » à Bouazizi qu’on aurait changé quoi que ce soit à son geste, ça n’aurait rien ouvert au champ des alternatives ; mais c’est en lui expliquant que c’est Ben Ali qui devait être immolé et non lui.

    (PS : Voilà, néanmoins enfin un article de la colonne « 3ème voix » qui ressemble vraiment à une troisième voix, c’est suffisamment rare pour que ça vaille une contribution)

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 14h31 le 07/02/2011
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Cet article me glace le sang...excusez la métaphore. Cette analyse froide, mathématique, logique, managériale d’un problème social est tout sauf humaine....comme les sociétés dans lesquelles les gens du nord comme du sud vivent, qu’ils soient de n’importe quel milieu, de n’importe quelle religion , de n’importe quel niveau social ou intellectuel.
    Non ,vraiment , si les personnes qui s’occupent de soigner les autres sur le plan mental, sont aussi des fous du rois, des agents du pouvoir , il y a fort à parier que la prévention contre les suicides foirera....mais
    la bonne conscience sera là.

  • chica
    chica
    citoyenne du monde
    • Posté à 23h32 le 07/02/2011
    • Internaute 140369
      citoyenne du monde

    c’est un sujet délicat pas évident à traiter, bien sur il y’a le coté émotionnel et c’est un sujet qui le touche personnellement il a dit, il n’a pas à vous le prouvez il vous doit rien, l’objet de cet article il a di et repeté, c’est de prévenir toute propagation du suicide, c’est un psychiatre et un bon medecin est toujours soucieux de la prévention car ce qu’il a vu se produire l’a marqué humainement..... donc il cherche les solutions pour ne plus les revoir ou du moins, moins les revoir
    enfin pour les « causes » de ces suicides d’autres articles ont été postés il y’a plus d’un mois fallait les lire ca retracait un peu les idées des commentaires du dessus... effectivement, il s’agit d’une detresse immense qui peut pousser un homme a se bruler lui même, c’est tout simplement atroce.

  • noussssssssssss
    noussssssssssss
    médecin
    • Posté à 02h54 le 08/02/2011
    • Internaute 143957
      médecin

    @Weatherboy et Vieilanarfatigué :
    Cessons SVP d’utiliser des slogans du genre : « cet article est déprimant“ou encore‘cet article me glace le sang’ ; ce sont à mon avis des propos émanant typiquement de la mythomanie hystérique ! ! plutôt donnons nos avis dans une atmosphère de liberté et de respect.
    je trouve qu’en qualité de bon médecin(et psychiatre) qui cherche à trouver la cause du fléau pour mieux le combattre,monsieur Gorsan a fait du bon travail.on peut a peine croire qu’en 2011,reste encore des gens ki qualifient les recherches génétiques et les progrès scientifiques d’ignobles,
    Je continue a penser ke le suicide est l’alternative d’une personne fragile ; et je vous invite ,par la même occasion ,de bouquiner la dessus,pour savoir k’il s’agit bel et bien ,même en partie,d’une prédisposition héréditaire et familiale.d’ailleurs ,les gens face une situation de catastrophe ne finiront pas tous par se suicider ou s’immoler.
    Bouazizi s’est suicidé parck’il avait la rage,parck il n est pas parvenu à se maitriser,à contrôler sa haine et dc parcequ’il était victime de sa faiblesse.Je n suis pas la pour condamner tous les morts par suicide,au contraire,g de la compassion pour eux ,mais je condamne l’acte en lui même.Le suicide n’a jamais était de l’héroïsme pour moi.
    A la fin,j’éspère k’il n’y avait pas, parmi les lecteurs de vos commentaires” des âmes sensibles et fragiles“qui en lisant vos propos,presque incitantes au suicide,finiront par y adhérer ! !

    • beurk89
      beurk89 répond à noussssssssssss
      assistante
      • Posté à 13h50 le 08/02/2011
      • Internaute 114620
        assistante

      A lire votre prose vous n ’êtes pas médecin, ou alors comme moi je suis premier ministre.C ’est quoi la mythomanie hystérique ? Si une personne a envie de donner son avis en faisant part du sentiment qu’un article provoque en elle, je ne vois pas quelle règle l ’en empêcherait et en quoi cela serait symptomatique de quoi que se soit d ’autre que sa sensibilité.Le français est une langue subtile et très imagée, libre à chacun d ’en explorer toutes les nuances..je vous invite à relire dans un bon dictionnaire la définition de slogan, cela pourrait peut^^tre vous permettre d ’enrichir votre vocabulaire ?

    • Weatherboy
      Weatherboy répond à noussssssssssss
      v2=notes articles en moins...
      • Posté à 20h49 le 08/02/2011
      • Internaute 38063
        v2=notes articles en moins...

      Et beh... Pour un message de « non-mythomane hystérique », là il y a quand même un sacré niveau.
      C’est vrai j’espère que vos « âmes sensibles » liront votre prose, à défaut de leur donner des idées noires, ça leur donnera une bonne occasion de rire, parce que là entre l’origine héréditaire(sic) du suicide : -) et ses origines « génétiques » évoquée par la « recherche » -je précise que la phrase en question de désignait nullement un chercheur mais un sombre mariole qui est aujourd’hui à la tête d’un Etat et qui s’y connait autant en psychiatrie que moi en cuisine du Kirghizstan. Du reste je ne savais pas que la plus grande occurence du suicide chez les jeunes homos avait une cause « génétique »...

      Et histoire d’enfoncer le clou, rajoutons cette belle conclusion de Ravachole :
      « Une société intelligente en aurait fait des gens comme tout le monde ! »

  • mimisg
    mimisg
    professionnelle de santé
    • Posté à 20h48 le 09/02/2011
    • Internaute 144179
      professionnelle de santé

    Bon on se calme un peu SVP et je vous invite à plus de retenue ! ! !
    Que celui ou celle qui ait un commentaire constructif ou une objection fondée puisse le dire mais dans le respect mutuel et avec plus d’objectivité, ou qu’il s’abstienne ! ! la démocratie c’est discuter, dialoguer, communiquer librement et pas insulter autrui
    Pour ma part, j’ai trouvé cet article instructif et réfléchi avec une certaine distance de possibles « réactions émotionnelles »
    Ce que j’en ai compris c’est que cette analyse se veut centrée sur le volet psychique, ni social, ni politique, encore moins religieux
    Le principal message est selon moi d’ordre surtout préventif et un peu explicatif. Oui il a abordé les fragiltés dans le suicide, mais réellement, vous y croyez vous au suicide philosophique ? vous pouvez allez voir les statistiques sur suicide
    Je pense personnellement que le suicide n’est ni une question de courage ni de lâcheté, c’est la mauvaise solution qui se présente à quelqu’un à un moment particulier de sa vie. Pour le cas de la tunisie, ça a juste mis le feu aux poudres, le peuple est donc sorti dans la rue, dit NON et a fait tout le travail
    Dire donc que c’est la révolution de Bouazizi ça peut consoler ses proches mais ils auraient aimé qu’il soit encore là …mais surtout ça minimise tout le courage et les efforts du peuple tunisien et ça permet à certains de surfer sur la vague et faire du BUZZ
    ça tombe bien tout cela, même la mairie de Paris compte donner le nom de Bouazizi à un des lieux de la ville. Nous tunisiens, historiquement proches et liés à la France, aurions aimé les voire intervenir plutôt, pendant ou avant la révolte...à croire qu’ils ont des choses à se reprocher
    Aujoud’hui, 09/02/2011, presque deux mois après, je viens de le voir au JT tunisien : une jeune fille, diplômée, vient de s’auto-immoller et d’en mourir pour protester contre la précarité de son emploi. Vous pensez pouvoir apaiser sa famille ? et de quelle manière ? ? ? ?